Triangle de Weimar - Conférence de presse conjointe - Propos de Jean-Noël Barrot

  • Union européenne

Communiqué

Le : 03 septembre 2026

Conférence de presse conjointe Johann Wadephul, ministre allemand des Affaires étrangères, de Radosław Sikorski, ministre polonais des Affaires étrangères et de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, à l’occasion des 35 ans du Triangle de Weimar.

[Intervention de M. Johann Wadephul, ministre allemand des Affaires étrangères]

Cher Johann, cher Radek, 

Je suis très heureux d'être aujourd'hui à vos côtés à Weimar, comme Johann, tu viens de le rappeler, est la ville de Goethe, la ville de Schiller, capitale européenne des Lumières, dans un moment de notre histoire où l'Europe telle que nous la connaissons aujourd'hui a commencé à se former. Weimar aussi, qui fut le lieu où, tu viens de le dire - parce que les choix de la compromission ont été faits avec le national-socialisme - l'Europe a basculé, avant, en 1989, que depuis Weimar commence à se dessiner la réunification de l'Allemagne. Et c'est sans doute pour toutes ces raisons combinées qu'il y a 35 ans, presque jour pour jour, les ministres des Affaires étrangères de nos trois pays, auxquels je souhaite à mon tour rendre hommage, ont lancé cette initiative du triangle de Weimar. Tant l'histoire de cette ville et de cette région nous apprend la manière dont nous devons construire ensemble notre avenir commun. Et de fait, il y a 35 ans, l'idée de nos prédécesseurs était de créer un format trilatéral inédit en Europe pour œuvrer à un rapprochement de la France, de l'Allemagne et de la Pologne. À l'époque, notre Union s'apprêtait à s'ouvrir aux pays d'Europe centrale et orientale; et ce groupe, ce triangle, ce format a contribué à la réintégration de la Pologne dans la famille européenne, a servi de caisse de résonance pour l'unité des Européens. 

Alors bien sûr, le monde d'il y a 35 ans est bien différent de celui d'aujourd'hui. Le monde d'aujourd'hui est un monde brutalisé. Nos démocraties sont désormais confrontées à un triple défi qui ne se posait pas il y a 35 ans. Le premier est celui de notre sécurité alors que la guerre frappe à nouveau le sol européen, la guerre d'agression menée par la Russie contre l'Ukraine. Le deuxième défi est celui de notre prospérité, alors que nos économies et nos industries font face au retour des guerres commerciales, à une arsenalisation des chaînes de valeur et à une course débridée à la domination industrielle et technologique. Et puis troisième défi, la défense de notre modèle démocratique, puisque désormais nos démocraties sont attaquées et nos valeurs ouvertement contestées. 

Et comme en 1991, même si les défis sont différents, le triangle de Weimar démontre toute sa pertinence pour y faire face. Pour relever ces défis, l'Europe a besoin d'abord d'un diagnostic clair, sans concession, et surtout partagé, qui ne peut l'être que par une consultation et des échanges toujours plus étroits entre les Européens. À cet égard, je me réjouis des échanges que nous avons encore eu aujourd'hui avec Johann et Radek, les discours de la Sorbonne du président Macron, le discours sur l'avenir de l'Europe de la conférence Adenauer du ministre Wadephul, ou le discours qu'a tenu l'an dernier le ministre Sikorski devant les ambassadeurs français : tous témoignent de trois sensibilités européennes différentes, mais ils témoignent avant tout d'un même constat et d'une ambition commune pour l'Europe. 

Une ambition qui ne se limite pas aux échanges très réguliers que nous avons tous les trois, puisque le triangle de Weimar n'appartient pas qu'aux seuls ministres des Affaires étrangères. D'autres ministres se réunissent dans ce format ; des parlementaires se réunissent dans ce format ; des liens se créent entre des villes polonaises, allemandes et françaises ; et les sociétés civiles, elles aussi, se sont appropriées cette habitude de travail entre nos trois pays. Et c'est donc avec un grand plaisir et pour la première fois que nous participerons aux côtés de la Pologne et de l'Allemagne au Salon du livre de Leipzig. 

Je crois pouvoir dire que nos échanges de ce jour ont une fois de plus confirmé cette ambition que nous avons en partage pour l'Europe. Nous sommes entretenus à trois sur les grandes crises auxquelles l'Union européenne doit faire face. Nous avons échangé sur notre soutien à l'Ukraine en prévision de l'hiver. La France, l'Allemagne et la Pologne se tiennent aux côtés de nos amis ukrainiens et rappellent leur soutien indéfectible à la résistance face à l'agresseur russe. Continuons de coordonner nos efforts pour la renforcer, tant sur le plan militaire qu'humanitaire, et pour préparer les conditions d'une paix juste et durable. Nous avons également abordé la situation au Proche et au Moyen-Orient en soulignant les interconnexions entre ces deux théâtres de crise. Et nous avons évidemment abordé les menaces hybrides et la résilience nécessaire pour protéger nos valeurs et nos démocraties. 

Ça a été l'occasion pour moi de réitérer la solidarité totale de la France avec l'Allemagne après que Johann et le ministre de l'Intérieur ont formellement et publiquement attribué l'attaque visant l'aéroport de Leipzig à la Russie. Nous avons, comme les partenaires européens qui sont les nôtres, convoqué le chargé d'affaires russe à Paris pour exprimer notre vive protestation ou notre protestation la plus vive. Et il va de soi qu'un acte d'une telle gravité, ciblant des infrastructures de transport en plein cœur de l'Europe, ne pourra rester sans conséquence et que nous soutenons les mesures entreprises par l'Allemagne en ce sens. 

Sur les questions européennes, nous avons évoqué l'élargissement de l'Union, la réforme de l'architecture de l'action extérieure de l'Union, que nous jugeons tous trois nécessaires pour rendre la voix de l'Europe plus forte et plus cohérente. L’Europe doit être un acteur souverain et uni sur la scène internationale. Sur les questions géoéconomiques, c'est-à-dire à l'intersection de l'économie et de la géopolitique, nous avons mentionné les discussions en cours concernant le prochain budget de l'Union européenne, sujet crucial qui doit permettre à l'Europe de se donner les moyens de son ambition ; la posture à tenir vis-à-vis de la Chine ; la compétitivité de nos économies, de nos industries, ainsi que la manière de garantir un accès sûr, juste, durable aux matières premières critiques. L'Europe doit demeurer un pôle de prospérité et de stabilité et nos trois pays doivent en être les garants. 

Enfin, sur les questions de défense, nous avons évoqué le futur de l'OTAN, de son pilier européen, et dans la lignée du sommet d'Ankara, un sommet historique, nos trois pays se doivent être des moteurs pour l'européanisation de l'OTAN. 

Voilà, mesdames et messieurs, la France, l'Allemagne, la Pologne sont plus que jamais déterminées à agir ensemble pour une Europe souveraine, sûre, prospère et fière de ses valeurs. C'est ce message d'unité et d'action que nous portons aujourd'hui à Weimar dans le cadre du triangle qui nous unit à nos partenaires polonais et allemands. Et je remercie une nouvelle fois Johann, le maire de Weimar, le ministre-président, pour leur accueil chaleureux ce matin. 

[Intervention de M. Radosław Sikorski, ministre polonais des Affaires étrangères]

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[Question prononcée en allemand et traduite simultanément en français] 

Q - Bonjour. C'est une question qui s'adresse au ministre allemand des Affaires étrangères, mais cela m'intéresse également, bien sûr, ce qu'en pensent ses collègues polonais et français. Il s'agit de l'importance des échanges au niveau des sociétés civiles dont on a déjà parlé. Avec la fermeture des instituts Goethe en Russie, qu'est-ce qui reste des liens à ce niveau avec la Russie et comment jugez-vous les nouvelles déclarations venues de la Russie que vous aurez un intérêt à maintenir les relations diplomatiques ? Est-ce que c'est une désescalade ?

[Réponse de M. Johann Wadephul, ministre allemand des Affaires étrangères]

[Réponse de M. Radosław Sikorski, ministre polonais des Affaires étrangères]

R - Tout en réitérant la solidarité de la France avec l'Allemagne après l'attaque de Leipzig, je voudrais à mon tour rappeler trois principes simples et remettre les choses à l'endroit. Premier principe, c'est la Russie qui agresse, c'est l'Ukraine qui est agressée et c'est l'Europe qui est victime d'une agressivité redoublée de la part de la Russie depuis le 24 février 2022. À aucun moment et d'aucune manière, les pays européens n'ont fait preuve d'agressivité à l'encontre de la Russie de Vladimir Poutine et je crois qu'il faut le rappeler pour que les choses soient bien mises à l'endroit. 

Deuxième principe, qui cherche l'escalade ? Ce n'est pas l'Ukraine, ce ne sont pas les Européens, c'est systématiquement Vladimir Poutine qui en rajoute et qui va plus loin. Mais il va de soi que lorsque l'intégrité du territoire de l'Union européenne, du territoire de l'OTAN, que l'intégrité de nos processus électoraux, bref, chaque fois que le cœur de nos États et de nos démocraties sera touché par des attaques, qu'elles soient hybrides ou autres, nous y répondrons. De quoi aurions-nous l'air si nous n'étions pas capables de répondre lorsque le plus essentiel, ce sur quoi on ne transige jamais, est attaqué ? Il est évident que des actes d'une telle gravité, s'en prendre à un aéroport avec un drone chargé d'explosifs, c'est un acte extrêmement grave. Chaque fois que des actes de telle gravité se produiront, il y aura des conséquences. 

Troisième principe simple, nous faisons la différence entre le régime de Vladimir Poutine et le peuple russe, et rappelons inlassablement que le peuple russe souffre des choix impérialistes et coloniaux de Vladimir Poutine. La réalité vécue par le peuple russe aujourd'hui, ce sont des rationnements dans l'ensemble de la Russie. Ces 35.000 soldats qui sont tués sur le front chaque mois. C'est une économie qui s'effondre. C'est une nation qui se discrédite au risque de sortir de l'Histoire. Nous savons faire la différence et nous faisons la différence entre le régime qui précipite son pays au fond du gouffre et le peuple russe.

[Questions prononcées en anglais et traduites simultanément en français]

Q - J'ai une question pour chacun d'entre vous. […] Et une question pour le ministre des Affaires français. 

[En français] 

Monsieur le ministre, quelle est la réaction de la France aux attaques hybrides en Allemagne et en Pologne ?

[Réponse de M. Radosław Sikorski, ministre polonais des Affaires étrangères] 

[Réponse de M. Johann Wadephul, ministre allemand des Affaires étrangères]

R - Vous m'interrogez sur la réaction de la France à ce qui s'est produit en Allemagne cet été, ce qui a pu se produire également en Pologne. Au-delà de l'expression de totale solidarité que je viens de réitérer à plusieurs reprises, il y a évidemment une préoccupation que je décrivais dans mon introduction de voir augmenter ces attaques hybrides, Radek Sikorski a utilisé un autre terme, qui viennent de l'extérieur pour nous intimider et nous perturber. Mais si nous sommes solidaires dans la condamnation et dans les mesures qui sont prises sous forme de représailles à de telles actions, c'est au fond parce que lorsque l'Allemagne ou la Pologne sont attaquées, telles qu'elles ont pu l'être, ou en tout cas agressées comme elles ont pu l'être dans les épisodes que vous avez décrits, c'est aussi l'Union européenne elle-même qui est agressée. Parce que nous le savons, les adversaires de la démocratie en Russie ou ailleurs ont une cible en particulier qui est l'Union européenne, qui est à la fois l'incarnation de la démocratie et le sanctuaire de la démocratie. Et c'est pourquoi lorsqu'on tient à ces grands principes, et donc lorsque l'on tient à renforcer l'Union européenne, à assurer sa sécurité, sa prospérité et à défendre son modèle démocratique, on ne peut pas être insensible ou rester les bras ballants lorsque nos partenaires, principaux partenaires, amis, alliés sont pris pour cibles. Et je sais que si toutefois une attaque hybride visait la France, je sais que je pourrais compter sur les membres de la famille européenne, au premier rang desquels l'Allemagne et la Pologne, pour être solidaires dans la condamnation et solidaires dans les conséquences qui seraient tirées de tels actes.

[Question prononcée en allemand et traduite simultanément en français]

Q - Merci Monsieur le ministre des Affaires étrangères. On dit qu'hier, en Irlande, les collègues de l'Union européenne, vous les auriez invités à expulser aussi les diplomates russes. Est-ce que c'est vrai ? Et également pour les ministres Barrot et Sikorski, vous avez fortement souligné la solidarité avec l'Allemagne et vous avez convoqué les chargés d'affaires, mais est-ce que vous allez suivre la demande de l'Allemagne et expulser des diplomates russes de vos pays respectifs ?

[Réponse de M. Johann Wadephul, ministre allemand des Affaires étrangères]

[Réponse de M. Radosław Sikorski, ministre polonais des Affaires étrangères]

R - Sur ce sujet, je voudrais une nouvelle fois, une actualité en chassant l’autre, remettre les wagons dans le bon ordre en rappelant que parmi les très nombreuses décisions que l’Union européenne a prises de manière totalement inédite dans son histoire depuis le début de la guerre d’agression russe en Ukraine, il y a au sein du 19e paquet de sanctions - vous savez qu'on est au 21e désormais et qu'on travaille très activement à préparer un 22e paquet robuste - dans le 19e figurait l'encadrement de la délivrance de visas au profit des ressortissants russes et l'encadrement des facilités de circulation aux diplomates russes et des visas sur passeport diplomatique. Nous avons évidemment soutenu ces mesures. C'était il y a un an. Nous sommes prêts à aller plus loin si les circonstances l'exigent.

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