« Sud Radio » - Entretien d'Éléonore Caroit

  • Politique étrangère

Interventions médias

Le : 17 juin 2026

Q - Bonjour Éléonore Caroit. 

R - Bonjour. 

Q - Et bienvenue. « Versailles, ce n’est pas du plaqué or, c'est du lourd » s'est extasié Donald Trump avant son dîner ce soir au château. Fallait-il inviter ce président américain qui va déguster à table nos vins et champagnes qu'il menace de 100% de droits de douane ?

R - Déjà sur son expression qui interpelle, comme des millions de personnes à travers le monde, il reconnaît les atouts de la France et ce que l'on a d'extraordinaire, ce qui fait qu'on est la plus importante destination touristique, ce qui fait qu'aussi à Versailles, il y a quelques semaines, on avait des investisseurs du monde entier qui veulent investir en France et qui fait de notre pays, pour la septième année consécutive, le plus attractif pour les investissements. Après, sur fallait-il l'inviter, nous sommes cette année dans les célébrations du 250e anniversaire des relations entre la France et les États-Unis.

Q - J’étais sûr que vous répondriez ça.

R - Mais parce qu'en fait, c'est vrai, vous savez, il y avait à New York la patrouille de France, vous savez les avions qu'on voit le 14 juillet, qui justement mettait aussi en avant cette entente entre les peuples. Il se trouve qu'il est président des États-Unis et qu'il est donc invité, au titre de ces célébrations.

Q - Vous avez vu ce qu'il dit « le président français qui se trouve être un homme très gentil m'a invité à dîner à Versailles ». Très gentil après l'avoir humilié il y a un an et puis l'avoir traité un petit peu par le mépris, notamment sur le sujet du détroit d'Ormuz.

R - Mais prenons la question en sens inverse. Quel que soit le président des États-Unis, il était inconcevable de ne pas célébrer 250 ans d'histoire commune aujourd'hui.

Q - Donc peu importe ce que nous pourrions penser d'un Donald Trump ?

R - On est alliés, on n'est pas alignés. On est en train de célébrer l'amitié entre les peuples, pas entre les hommes. Et ça, c'est important de le dire, surtout quand on fait le procès au chef d'État, d'être dans la personnification du pouvoir, etc. Là, l'Histoire, c'est l'histoire de deux peuples.

Q - Vous avez vu ce que disent les oppositions. Elles sont dans leur rôle, mais « il faut définitivement apprendre à vivre sans Trump », Jean-Luc Mélenchon sur X. Fabien Roussel qui était à votre place hier matin, le patron du Parti communiste l'a traité de « tyran ». Est-ce que ça va trop loin à vos yeux ? Ou est-ce qu'il y a quand même de quoi dire ? Regardez Trump en fait, est-ce qu'il sort à vos yeux vainqueur de ces 108 jours de guerre contre l'Iran ?

R - Ce que l'on voit c'est que les États-Unis restent notre allié. Pour autant nous sommes en désaccord profond sur un certain nombre de choses et nous le disons. Nous avons un attachement profond au multilatéralisme, au droit international. Nous ne sommes pas une puissance qui va commencer une guerre comme ils l'ont fait. Aujourd'hui, nous sommes dans une attitude tout à fait défensive et nous avons envie de réouvrir ce détroit et c’est important de le dire.

Q - J'entends ce que vous dites, mais Éléonore Caroit, est-ce que le président Macron, je vous pose la question, devrait être un peu dans le rapport de force quand même avec l'allié américain en question, qui ne nous ménage pas, plutôt que de l'inviter, champagne à Versailles ?

R - Aujourd'hui, ce qu'il faut faire, c'est ce qui est utile à la France et aux Français. Ce qui est utile à la France et aux Français, c'est d'avoir une déclaration en format G7 qui nous permet d'avancer. C'est de travailler sur les grands déséquilibres mondiaux. C'est de travailler sur l'architecture du développement. Tout le monde nous disait, Trump ne viendra pas à Évian, votre G7 ne va pas prospérer, il ne se passera rien. On est d'accord sur les points fondamentaux sur lesquels nous sommes en désaccord. We agree to disagree, profondément. Pour autant, on travaille ensemble parce que nous sommes toujours alliés, même si, encore une fois, pas du tout alignés.

Q - Éléonore Caroit, la ministre déléguée en charge de la Francophonie, va se rendre prochainement au Liban. Vous y allez. Pays meurtri, quelle est l’idée ? C'est rappeler nos liens historiques ? C'est quand même aussi une forme d'impuissance de la France au Liban. On n'y arrive pas, à les aider.

R - Aujourd'hui, nous les aidons. Nous avons envoyé cent tonnes d'aide humanitaire. Moi, j'y vais justement pour leur donner aussi de l'aide humanitaire qui a été collectée, pour leur montrer notre soutien profond. Et puis justement, pour peser dans ces discussions, aujourd'hui, il faut qu'il y ait un accord de paix qui inclut le Liban. Il faut qu'il y ait un cessez-le-feu qui soit permanent. Et donc, j'y vais, mais j'y vais avec d'autres ministres, une Européenne et une ministre du Golfe, pour justement montrer que la France embarque avec elle d'autres ministres.

Q - Elle embarque de l'aide, mais elle ne pèse pas dans la décision politique. Qui est responsable de ce qui se passe, à vos yeux ? C'est le Hezbollah ? C'est Benjamin Netanyahou ?

R - Il y a de toute façon, dans une situation de conflit, dans une situation de guerre, des responsabilités qui sont multiples. Lorsque vous avez le Hezbollah qui tire sur Israël, lorsque vous avez Benjamin Netanyahou qui est dans le sud-Liban, vous avez des responsabilités qui... 

Q - Vous les renvoyez dos à dos ? 

R - Pas du tout. Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Vous me demandez qui est responsable en me demandant de vous dire l'un ou l'autre. Aujourd'hui, je vous dis qu'il y a aujourd'hui des atteintes et qu'il est important de montrer notre attachement et notre soutien profond à un pays qui doit retrouver sa souveraineté, qui doit avoir le monopole des armes, il ne peut pas y avoir au Liban des groupes armés qui font la loi. En réalité, il faut pouvoir redonner à l'État libanais toute sa force. C'est ce que la France fait. La France avait organisé cette conférence de soutien à l'armée libanaise et continue à être en soutien aux autorités libanaises pour la souveraineté de ce pays qui est un pays, vous l'avez dit, ami, un pays frère, un pays francophone. Historiquement, mais toujours. Et nous sommes attendus. Et le fait d'y aller est un moment important et de ne pas y aller seul, d'y aller avec d'autres pays qu'on embarque.

Q - Quel est le montant, Éléonore Caroit, de l'aide financière de la France au Liban aujourd'hui ?

R - Alors, l'aide financière de la France au Liban, elle est sur de nombreux terrains. Je vous parlais des cent tonnes d'aide humanitaire, des 17 millions qui ont été débloqués récemment dans le cadre de cette crise. Mais en réalité, notre action, elle est multiple. Elle est à travers le réseau des écoles françaises, elle est à travers le réseau des Alliances. Elle se démultiplie dans de nombreux secteurs parce que ce pays est meurtri. Cela fait des années qu'il y a une succession de crises. Et aujourd'hui, la France est en soutien au Liban, et c'est important de le dire, au soutien à la construction de ce pays et à ses institutions.

Q - Encore un mot, l'accord de paix au Moyen-Orient, c'est du solide à vos yeux, celui qui sera signé vendredi ? Vous êtes un peu la ministre des Français de l'étranger.

R - Tout à fait, la ministre des Français de l'étranger.

Q - C’est le soulagement pour nos ressortissants qui sont très nombreux établis dans le Golfe, qui ont eu matière à s'inquiéter ces derniers mois ?

R - En tout cas, c'est une avancée positive. 

Q - Ils peuvent dormir tranquilles ?

R - On voit bien que c'est une avancée positive, mais je ne l'ai pas vu cet accord et vous non plus, je pense. Donc, on va voir surtout comment il peut être mis en œuvre. J'ai bon espoir. Je pense que c'est une avancée. C'est un premier pas. Maintenant, il faut un cessez-le-feu durable. Et puis surtout, il faut que cet accord englobe les aspects essentiels de la résolution de la crise, c'est-à-dire le programme iranien sur le nucléaire, mais aussi le programme balistique iranien, mais aussi une résolution de tous les conflits dans la région. Et c'est pour ça qu'il est très important d'être au Liban, d'y aller, d'y aller en force avec d'autres pays.

Q - La France est un peu spectatrice dans tout ça quand même, il faut le reconnaître.

R - Alors, pas du tout spectatrice. Lorsque vous avez 50 pays et organisations internationales, qui décident de rejoindre votre initiative multilatérale pour sécuriser l'ouverture du détroit d'Ormuz, pour permettre justement à la navigation de reprendre, parce que cette crise, nous n'en sommes pas responsables. Nous n'avons pas initié cette guerre. Vous parliez des différences avec d'autres pays, avec les États-Unis. Nous subissons aujourd'hui les conséquences. Les Français subissent les conséquences. Et partout à travers le monde, c'est le cas. Donc la France est tout sauf spectatrice lorsque, avec le Royaume-Uni, avec autant de pays, elle se tient prête, justement, à favoriser la réouverture du détroit.

Q - Et Éléonore Caroit, autre sujet, l'épidémie d'Ebola qui frappe la RDC, c'est la République démocratique du Congo, ce qu'on appelait le Congo Kinshasa jadis. D'abord, que fait la France ? Est-ce que vous suivez cette épidémie de près ? Quel type d'aide est envoyée à Kinshasa ?

R - Alors oui, tout à fait. J'étais d'ailleurs hier… j'assistais à une réunion avec de nombreux chefs d'État africains et puis surtout tous les bailleurs et les organisations multilatérales qui sont pleinement mobilisés sur cette crise. Aujourd'hui, ce qu’il faut dire aux Français, c'est qu'elle est régionale. Elle est pour l'instant contenue dans un périmètre entre la RDC et un peu l'Ouganda. Mais il faut à tout prix éviter qu'elle puisse s'étendre plus largement. C'est moins contagieux que ne l'était le Covid. 

Q - Il faut s’inquiéter ou pas ?

R - Alors écoutez, c'est beaucoup moins contagieux que ne l'était le Covid, mais il faut agir pour prévenir cette crise. Et à tous celles et ceux qui disent qu'il ne faut pas investir dans le développement, il ne faut pas investir dans l'humanitaire, et c'est important, je leur dis, sur les sujets de santé, il faut justement continuer à investir et se protéger, parce qu'on ne se protège en France que si on agit typiquement sur le continent africain ou ailleurs.

Q - Justement, c'est Trump, on parlait de lui, qui a dissous l'USAID, c'est l'agence américaine de développement international. Sans les coupes budgétaires que ça représente, la flambée d'Ebola peut-être aurait été détectée beaucoup plus tôt ?

R - Il y a un enjeu de détection.

Q - Trump a joué avec le feu avec ça ?

R - Il y a un enjeu de détection sur le mécanisme qui était mis en place et c'est vrai que la coupe drastique d’USAID a créé une forme de déstabilisation. Aujourd'hui, les États-Unis continuent à investir et sont d'ailleurs engagés dans Ebola et ont demandé à ce que cela soit mis à l'ordre du jour du G7. Donc on voit bien qu'ils se rendent compte de l'importance... 

Q - Machine arrière quoi ?

R - En quelque sorte, en tout cas, une prise de conscience de l'importance d'investir dans la santé mondiale. La France l'a toujours fait, la France soutient l'OMS, la France soutient Africa CDC, qui coordonne justement les politiques en Afrique. On le fait, on le fait pour nous aussi.

Q - Alors justement, vous évoquiez l'aide publique au développement, Éléonore Caroit. Jordan Bardella, le président du Rassemblement national, a dit, l'argent public qu'on donne à des États étrangers dont l'Algérie, ça nous coûte 13 milliards, dit-il, « en temps de crise, tout ce qui n'est pas utile est inutile ». Commentaire ?

R - Alors déjà c'est faux, ça ne nous coûte pas 13 milliards.

Q - Ah, ça coûte combien ?

R - Écoutez, l'aide publique au développement, au total, c'est-à-dire l'investissement aussi dans les organisations internationales, toutes nos contributions, enfin tout ce qui dépend de mon ministère, c'est 3,7 milliards. Ce n’est même pas 0,5% du budget de l'État. À l'Algérie, on ne donne pas d'aide publique.

Q - D'où il sort le chiffre 13 milliards d'après vous ?

R - C’est le montant agrégé de tout ce qu'il y a en stock à l'AFD, ce n'est pas du tout ce que cela coûte au budget de l'État. Et c'est important parce que ce sont des projets qui s'étalent sur plusieurs années, et ce n’est surtout pas, et ça c'est important de le dire, parce qu'évidemment on attise des rancœurs, on attise des ressentiments, il n'y a pas d'aide donnée au gouvernement algérien.

Q - Vous comprenez vos opposants qui se sont indignés quand on a pu apprendre qu'on aidait, notamment la Chine, des projets en Chine ?

R - On n'aide pas la Chine, et ça, c'est extrêmement important.

Q - C'est une fausse information ?

R - C'est une fausse information, on n'aide pas la Chine, il n'y a pas d'aide publique au développement donnée en Chine.

Q - Il y en a eu jusqu'à récemment quand même.

R - Non, il y a eu des projets de prêts en Chine à des taux de marché qui sont remboursés, qui rapportent de l'argent à l'AFD, qui d'ailleurs, reverse de l'argent, des millions à l'État, et qui, aujourd'hui, sont un choix, on peut se dire qu'on n'a pas à prêter de l'argent à la Chine, ça, c'est un autre débat, mais de là à dire qu'on donne de l'argent à la Chine, c'est une fausse information également.

Q - Est-ce qu'il ne faudrait pas, ça a été dit par d'autres, couper l'aide au développement de pays qui nous sont hostiles régulièrement ? On parle de l'Algérie, du Niger, du Burkina, du Mali et qui posent problème avec les OQTF, vous savez. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de pression là-dessus ? Est-ce qu’il n’y aurait pas un peu de réalisme à avoir là-dessus ?

R - Mais c'est ce que l'on fait en réalité. Je veux dire, à un moment donné, aujourd'hui, il n'y a pas d'aide au développement à des pays qui nous sont hostiles. C'est absolument assumé. Ce que l'on fait, ce sont des partenariats qui sont dans notre bénéfice et dans le bénéfice de notre partenaire. C'est d'ailleurs pour ça, vous le disiez en introduction, en me présentant, le titre de mon portefeuille, c'est « Partenariats internationaux ». Avant, on appelait ça « Développement, coopération ». 

Q - Donc tout ce qui pose problème, vous l’enjambez ?

R - En fait, on fait des choix. On a des fonds concessionnels qui sont moins importants, c'est le cas, et puis surtout on le fait quand on y a un intérêt. Je vous parlais de la santé mondiale, et bien moi, j'aimerais bien que l'on me montre que c'est utile d'arrêter de financer des programmes de santé et que ça va protéger les Français. Ce n'est pas le cas.

Q - Éléonore Caroit, il faut conclure. 3 à 1 face au Sénégal. Je ne sais pas si vous avez regardé le match hier soir.

R - J'avais quelque chose, mais j'ai quand même regardé sur mon téléphone.

Q - Doublé de Mbappé, très bien. C'est bien parti pour les Bleus au Mondial. Que dites-vous des propos du président de l'Assemblée nationale du Sénégal, l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko ? C'est au micro de nos confrères de France 24, qui répond à propos d'un pronostic de match. Il dit que « ce n'est qu'un match de football mais pour avoir une lecture politique de ce match, quel que soit le vainqueur, c'est l'Afrique qui aura battu l'Afrique. »

R - Déjà ça, c'était avant le résultat donc on voit qu'il avait peur de perdre mais en tout cas, ce que l'on voit, c'était qu'on a gagné ce premier match et en réalité tous les joueurs de l'équipe de France sont français, sans aucune distinction, et non seulement ils sont français mais ils sont la fierté nationale. Donc moi, j'étais très heureuse de voir qu'on avait remporté ce match, maintenant il y en aura bien d'autres et je pense qu'il faut surtout se réjouir de cette première victoire.

Q - C’est quoi ? C’est de l’humour ? C'est le nouveau monde contre l'ancien monde ? Qu'est-ce qu'il a voulu dire ?

R - Je ne suis pas là pour interpréter les propos de Sonko.

Q - Ils vous ont choqué ces propos ou pas ?

R - Moi, ce que je vous dis, c'est que vraiment, tous les joueurs de l'équipe de France sont français. Et c'est important de le dire. Et à ceux qui auraient un doute et qui voudraient avoir une lecture partielle ou vous dire que vous êtes moins français parce que vous êtes binational, typiquement le Rassemblement national qui ne cesse de le dire, eh bien, ils ont tort. Lorsque l'on est français, on l'est pleinement. Moi-même, j'ai plusieurs nationalités et je suis pourtant 100% française et fière de l'être.

Q - Ultime question avec l'autorisation de Maxime Lledo. Est-ce que vous regrettez que le foot français ne soit pas plus mobilisé pour la libération de Christophe Gleizes détenu en Algérie ?

R - Je pense qu'on doit tous être mobilisés.

Q - Les footballeurs, là, ils pourraient en profiter, non ?

R - Écoutez, on peut leur suggérer, mais tous, en réalité, autant que nous sommes, on doit être mobilisés pour la libération de nos concitoyens partout dans le monde. Il y a évidemment Christophe Gleizes, mais il y a d'autres Français qui sont dans des situations extrêmement difficiles à travers le monde. Et je profite, vous me posez la question, pour rendre hommage à nos diplomates et à toutes celles et ceux qui sont justement mobilisés pour permettre qu'ils rentrent à la maison rapidement.

Q - Merci à vous, Éléonore Caroit.

R - Merci.

Suivez-nous sur les réseaux sociaux et Abonnez-vous à notre lettre d’information