« RMC » - Entretien de Benjamin Haddad Politique étrangère Interventions médias Le : 29 mai 2026 Q - La France va-t-elle devenir la passoire de l’Europe ? Voilà l’accusation faite par une partie de la droite, et notamment M. Bellamy, qui accuse le Gouvernement de ne pas suivre l'Union européenne dans une manière de durcir sa position vis-à-vis de l'immigration illégale. Qui, mieux que vous, pour y répondre ? Benjamin Haddad, bonjour. R - Bonjour. Q - Vous êtes le ministre en charge de l'Europe. Est-ce que vous allez soutenir le texte qui est en train d'être travaillé, qui devrait aboutir dans les tout prochains jours du côté de l'Union européenne, qui prévoit notamment de durcir et de renforcer le renvoi des migrants qui n'auraient pas obtenu le droit d'asile ? R - Mais non seulement, la France soutient ce règlement retour, qui renforcera nos mécanismes pour pouvoir mieux expulser, mais en plus, c'est la France qui l'a demandé. Depuis 2018, on demande la révision de ce texte pour avoir plus de marges de manœuvre, par exemple sur les rétentions administratives, sur les durées ou sur les causes de rétention, sur le fait de pouvoir faciliter les départs forcés, et en faire, d'une certaine façon, la norme dans les départs, pour renforcer les motifs de fouilles. Ça montre, en fait, une Europe qui sort de la naïveté migratoire, qui se donne les moyens de contrôler ses frontières extérieures, qui se donne les moyens de faire respecter ses règles. C'est tout ce que la France a toujours demandé. Nous avons eu une négociation, parce que vous le savez, ces sujets sont souvent très techniques. Il y a un certain nombre de mécanismes qu'il faut être capable de transposer aussi, après, dans le droit intérieur. Tout ça peut mettre du temps. Donc il y a eu une négociation entre les États membres, la Commission et le Parlement européen. J'ai bon espoir que nous aboutirons à un accord, un compromis, dans les tout prochains jours. En tout cas, effectivement, c’est une avancée importante pour faire respecter les règles de l’Union européenne. Q - Alors, accord qui pourrait avoir lieu à Bruxelles. Et puis ensuite, il faudra le retranscrire dans notre droit. R - Alors, il y a quelques éléments... Q - Vous ne vous y opposerez pas ? R - Non, pas du tout, au contraire. C'est le Gouvernement, d'ailleurs, qui le présentera. Il y aura quelques dispositifs qu'il faudra retranscrire. Et puis après, il faudra bien sûr adapter nos moyens, nos dispositifs, ce qui est normal, évidemment, quand on renforce les moyens face à l'immigration irrégulière. Q - Je précise qu’aujourd’hui, au niveau global de l'Union européenne, il n'y a que 20% des décisions d'expulsion qui sont véritablement suivies de fait. R - Absolument. Q - C'est-à-dire, seuls 20% de ceux qui devraient être expulsés de l’Union européenne le sont véritablement. Et parmi l'arsenal proposé par ce texte, il y a notamment l'installation de hubs. Ce qu'on appelle des hubs, c'est des centres qui seraient aux portes de l'Union européenne, dans lesquels on renverrait, dans un premier temps, les étrangers dont les demandes d'asile ont été rejetées avant qu'ils ne puissent retourner dans leur pays d'origine. Est-ce que vous y êtes favorable ? Une sorte de port de transition. R - Vous avez raison de le dire : il n'y a que 20% des OQTF qui sont exécutés au niveau européen. Et donc, ce texte, il vise à renforcer nos moyens de lutte contre l'immigration irrégulière : à la fois sur le renforcement des motifs de rétention, sur le fait de pouvoir favoriser les retours forcés, sur le fait de renforcer les motifs d'enquête. Il donne aussi la possibilité aux États membres qui le souhaitent de faire appel à ce qu'on appelle des hubs, c'est-à-dire de pouvoir, dans des pays tiers, avoir des centres pour expulser. Jusqu'ici, c'est vrai qu'on a été un peu sceptiques sur l'utilisation, pas pour des raisons morales ou politiques, je veux être assez clair là-dessus, mais sur leur efficacité, d'un point de vue logistique et d'un point de vue des coûts. Q - Si vous ne les envoyez pas dans les hubs, que feriez-vous de ceux que vous souhaitez expulser en attendant qu'ils puissent obtenir un visa, un laissez-passer consulaire ? R - C'est pour ça que ce texte donne la possibilité, effectivement, aux États membres qui le souhaitent, de pouvoir avoir recours à ce dispositif. Q - Mais j'entends dans vos mots... Pardon Monsieur le Ministre, mais j’entends dans vos mots, quand vous dites... R - Et je réponds à votre question. Q - C’est-à-dire que la France ne l'utilisera pas ? R - Mais je réponds à votre question. Ça donne aussi des moyens. Et d'ailleurs, en plus des autres textes que nous sommes en train d’adopter ou que nous avons déjà adoptés au niveau européen pour renforcer notre réponse face à l'immigration irrégulière, de mettre plus de pression sur les moyens de départ et de transit à travers l'utilisation des visas, de l'aide au développement. C'est ce que nous sommes en train de faire. C’est plus fort quand on le fait à 27, pour pouvoir faire partir les immigrés. Q - Vous ne m'avez pas répondu sur le fait que la France... Est-ce que ça veut dire que la France n'enverra pas… ? Ce texte vous donnera la possibilité de le faire. Mais ensuite, est-ce que vous, vous dites ce matin « Oui, on utilisera ces hubs », ou « Non, on n'utilisera pas ces hubs » ? R - Moi, je pense qu'il n'y a pas de tabou sur ce sujet. Jusqu'ici, la France ne l'a pas fait. Il n’y a en fait, je crois, que l'Italie qui avait essayé de le faire, mais qui, pour l'instant, n'a pas obtenu de résultats en utilisant ces hubs. Mais encore une fois, ce texte... Q - Vous ne vous interdirez pas la possibilité de renvoyer un certain nombre de migrants déboutés du droit d'asile dans ces hubs ? R - Mais je pense que pour l'instant, il ne faut rien s'interdire quand on veut faire respecter notre droit et lutter contre l'immigration irrégulière. Par ailleurs, je voudrais dire que si vous regardez les résultats qui ont été obtenus ces dernières années, les entrées irrégulières dans l'Union européenne ont diminué de moitié ces deux dernières années. Et ça continue cette année, en 2026. C'est aussi parce que nous avons renforcé nos moyens : à la fois la coopération avec les pays de transit et de départ, à la fois le renforcement de Frontex, l'agence de contrôle des frontières extérieures de l'Union européenne. On montre que quand on est à 27, on obtient des résultats. Le Rassemblement national, pendant longtemps, nous a dit : « C'est impossible, il faut sortir, il faut prendre des mesures nationales, sortir des textes européens ». Marine Le Pen avait dit que ses députés se battraient de toutes leurs forces contre ce règlement retour, qu'ils s'y opposeraient. Et ils ont fini par voter pour. Ils n'ont plus aucun logiciel sur les questions migratoires et sur les questions européennes. Nous, nous avons toujours tenu une ligne très claire, c'est la fermeté sur les questions migratoires. Mais c'est plus efficace quand on le fait au niveau européen, quand on met des moyens communs, quand on est capable de mettre la pression sur les pays de transit et de départ avec des instruments européens, qu'on y met des ressources. Et c'est comme ça que nous obtenons des résultats concrets. Encore une fois : une baisse de moitié des entrées irrégulières dans l'Union européenne ces deux dernières années. Et là, on renforce encore plus les dispositifs avec ce règlement retour. Q - Benjamin Haddad, une question sur Xenia Fedorova, l'ancienne patronne de Russia Today, la chaîne d’information russe. Elle est aujourd'hui chroniqueuse dans certains médias et elle reprend, je cite, « les narratifs de la propagande russe ». Voilà ce qu'affirme le Quai d'Orsay, le ministère des Affaires étrangères. Peut-elle rester sur le sol français ? Visiblement, son visa a été renouvelé. Est-ce que ce n'est pas paradoxal d'avoir, d'un côté, cette affirmation, elle reprend le narratif de la propagande russe, et de l'autre de lui autoriser le séjour sur le sol français ? R - Alors, moi, je voudrais distinguer les deux points. Je pense que c'est une chose de dire que quelqu'un peut venir s'exprimer et donner un point de vue sur les plateaux. Mais après, on a le droit aussi d'être extrêmement lucide et clair sur ce que cette personne dit, et le combattre. Et j'entends cette dame s'exprimer, et effectivement reprendre tous les éléments de la propagande russe, anti-européenne, sur notre territoire, que ce soit sur la faiblesse de l'Europe, sur le fait que les Ukrainiens devraient accepter la défaite. Moi, je vois la réalité, aujourd'hui, de terrain qui est que la Russie, aujourd'hui, recule sur le terrain. La Russie est en difficulté sur le terrain face à la résistance héroïque... Q - Mais est-ce que ça veut dire qu'à vos yeux, cette femme est un ennemi de la patrie française ? R - C'est l'adversaire idéologique de ce que nous défendons, de ce que nous représentons, à la fois la France, l'Europe, qui vise à, effectivement, instiller une propagande qui, en plus, est fausse, qui est erronée, qui va contre ce que nous défendons. Et donc, il faut être, je crois, encore une fois lucide pour le dénoncer et pour le combattre. Et puis pour rappeler, de façon extrêmement claire, les faits : les faits, c'est que les Ukrainiens défendent leur souveraineté, défendent leur liberté face à l'agression de la Russie depuis quatre ans ; qu'aujourd'hui, grâce à énormément d'innovations, d'ailleurs, aussi sur le terrain militaire, ils sont en train de reprendre du terrain, que la Russie, non seulement, agressait l'Ukraine, mais menace aussi l'architecture de sécurité européenne, un drone russe qui est tombé en Roumanie encore cette nuit, menace par ses ingérences, par ses attaques cyber. Et donc face à tout... Q - La Roumanie touchée, ça vous inquiète ? R - Mais on le voit déjà depuis des mois. Et d’ailleurs, je voudrais exprimer ma solidarité avec la Roumanie. Je rappelle d'ailleurs que nous avons des troupes françaises qui sont en Roumanie dans le cadre des opérations de réassurance de l'OTAN, précisément pour assurer notre soutien à la souveraineté de nos partenaires en Europe centrale et orientale. Q - C'est un drone russe ? R - C'est un drone russe. Nous l'avons vu aussi dans les États baltes, en Pologne, ces derniers mois. Et donc, il faut être extrêmement lucide sur ces opérations d'ingérence, ces attaques cyber, ces incursions dans l'espace aérien de la part de la Russie, la menace que la Russie représente dans toutes nos démocraties. Q - Merci, Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, d’avoir répondu à mes questions. Source : RMC