« Radio J » - Entretien de Pascal Confavreux, porte-parole du ministère de l’Europe et des affaires étrangères Politique étrangère Interventions médias Le : 24 juin 2026 Q - Bonjour Pascal Confavreux. R - Bonjour. Q - Vous êtes diplomate, parole-parole du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Vous avez aussi été conseiller à l'Élysée et Matignon sur la question de la diplomatie économique et des exportations. On va commencer par la situation au Moyen-Orient. Des discussions ont lieu depuis dimanche en Suisse entre les États-Unis et l'Iran en vue de mettre fin durablement au conflit et de compléter le protocole d'accord signé initialement la semaine dernière à Versailles, en grande pompe, on s'en souvient, à côté d'Emmanuel Macron… Mais résoudre la question complexe du nucléaire iranien, ça ressemble fort à une mission impossible, non ? R - Il reste beaucoup de choses à faire. Cet accord, il est positif dans la mesure où il vient mettre fin à cette guerre. Nous, nous le soutenons, dans la mesure où, effectivement, on a besoin de cette ouverture du détroit d’Ormuz. Nous allons avancer en étant capables de pouvoir déployer dans les meilleurs délais, si c'est le besoin et avec l'accord aussi des parties prenantes, des bateaux. Il y a des besoins, notamment, en termes de déminage. Ce sont des discussions qui sont en train d'être tenues. Et il faut que cette ouverture, qui est encore très fragile, soit durable. Ça, c'est le premier point. Le deuxième, c'est, , sur le long terme, comment on arrive à s'attaquer aux questions de fond, à savoir le programme nucléaire, le programme balistique et les proxies. Q - Alors justement, là-dessus, si on s'en tient aux buts de guerre initiaux d'Israël et des États-Unis : pas de chute du régime iranien, pas de réduction de ses capacités militaires, balistiques, pas grand-chose visiblement sur le nucléaire, rien sur les proxies que vous évoquez, Hezbollah et Hamas en particulier. On a envie de dire, tout ça pour ça ? R - Il y a plein de points sur lesquels nous devons avancer. Et c'est une discussion qui est prévue dans les 60 jours, annoncés dans l'accord. Je vous rappelle que les discussions qui avaient mené au JCPOA en 2015, elles avaient pris plusieurs années. Et la France a une certaine expertise là-dessus, avec le E3, c'est-à-dire avec les Allemands et avec les Anglais, sur ces points. Donc nous, nous allons jouer tout notre rôle là-dessus à la fin, avec notre expertise. Parce qu'en plus, si à un moment, les sanctions devaient être levées, eh bien, on nous posera forcément la question, que ce soit les sanctions au niveau de l'Union européenne, ou les sanctions au niveau de l'ONU. Notre but, c'est que cet accord soit, le plus durable possible, qu'on n'ait pas des successions de crises, etc., et d'être, en relation avec toutes les parties. Donc c'est exactement ce qu'on fait au niveau du Président de la République, au niveau du ministre des Affaires étrangères, avec nos partenaires et avec des exigences qui sont très fortes sur ces trois points. Le nucléaire, il est mentionné à l'article 8 du traité, notamment la dilution de l’uranium en Iran sous la supervision de l'AIEA. Pour nous, c'est extrêmement important que l'AIEA reprenne pied en Iran parce qu'il y a toute un historique de connaissance du programme nucléaire iranien, qu'on a perdu. Et donc cette position, elle est importante à court terme. Et puis après, effectivement, pourquoi aussi le balistique et les proxies ? Parce que cette déstabilisation de l'Iran, elle passe par ces groupes comme le Hezbollah, comme les Houthis, dont on voit toute la capacité de déstabilisation. Q - Question sur le Liban. On a assisté à une éphémère accalmie, deux jours d'arrêt des hostilités entre Tsahal et le Hezbollah. Hier, Israël a ciblé, je cite, une cellule de terroristes armés. Décidément, là encore, le cessez-le-feu est mission impossible et peut-être même encore plus compliqué qu'entre les États-Unis et l'Iran. R - Le cessez-le-feu, il est inclus dans l'accord du 14 juin. Donc il faut qu'il soit maintenant respecté par toutes les parties. Il y a eu un cinquième round de négociation entre les Israéliens et les Libanais à Washington. Q - Qui a démarré hier. R - Voilà, qui a démarré hier. Nous le soutenons. Voyez d'où on vient. C’est assez historique qu'il y ait ces discussions entre civils israéliens et libanais. Q - Il n'y a pas de relation diplomatique entre les deux pays. R - C'est quand même une ouverture extrêmement courageuse de la part du gouvernement libanais, que nous avons salué. Maintenant, il y a trois éléments. Il y a d'une part le renforcement du gouvernement libanais qui est extrêmement important, notamment pour sa souveraineté au sud du Liban, son renforcement des forces armées libanaises. Vous savez qu'on voulait organiser, mais c'est tombé, disons pendant la guerre, le 5 mars dernier, une conférence de soutien aux forces armées libanaises. On est en préparation pour une prochaine. L'idée, c'est de renforcer les institutions libanaises pour qu'elles puissent assurer cette souveraineté, qui est dans l'intérêt de la sécurité d'Israël. Q - Le problème, c'est que les forces armées libanaises, elles se montrent totalement incapables de désarmer le Hezbollah. R - Elles sont à renforcer. Et c'est bien ce qu'on fait. Plus on dit cela, plus on affaiblit les autorités libanaises. Notre pari, c'est de les renforcer parce qu'à la fin, c'est elles qui seront en capacité d'assurer la sécurité sur le sud du Liban et donc la sécurité d'Israël. Le deuxième élément que je vous disais, c'est effectivement que le Hezbollah cesse d'être une marionnette de l'Iran, parce que c'est le Hezbollah qui a décidé, dès le 2 mars dernier, de plonger le Liban dans une guerre qui n'était pas la sienne en décidant d'attaquer Israël et qui a commis cette faute majeure. Et puis troisièmement, Il faut qu'Israël n'aille pas dans une escalade, à la fois dans la durée et dans la profondeur, dans le territoire libanais, et commence, amorce, un début du retrait. Q - On le disait, vous êtes aussi spécialiste de diplomatie économique, d'exportation. La semaine dernière se tenait, en France, Eurosatory, plus grands salon mondial de la défense, à la demande du gouvernement français. Les 29 entreprises israéliennes qui avaient loué un stand n'ont pas pu exposer d'armes dites offensives. Le gouvernement israélien avait vivement réagi. Est-ce que c'est un chapitre de plus dans le livre déjà assez épais, ces dernières années, de la dégradation des relations entre la France et Israël ? R - Non, parce que c'est exactement la même position qu'on a eue sur les trois dernières années pour les grands salons d'armement que la France héberge, et aussi Euronaval par exemple, etc. Notre position, c'est qu’Israël a évidemment le droit de se défendre, et nous sommes toujours à ses côtés quand c’est le cas. C'est pour ça qu'elle peut exposer des armes qui sont défensives, dans ces salons. C'est la position que nous avons fait respecter la semaine dernière à Eurosatory. Q - Autre front, c'est le front ukrainien. La guerre dure déjà depuis plus de quatre ans, ça fait plus longtemps que la Première Guerre mondiale, toute proportion gardée. Et puis hier, Vladimir Poutine a déclaré à propos des pays membres de l'OTAN, je cite, « qu'ils augmentaient leurs budgets militaires, leurs budgets pour attaquer. Et pour justifier de telles défenses et la militarisation radicale de leurs États, les dirigeants des pays de l'OTAN et de l'Union européenne ont recours, comme auparavant, à des déclarations mensongères sur une supposée menace militaire russe ». Qu'est-ce que ça vous inspire ? R - Il ne faut pas inverser la réalité. Il y a un État agresseur qui est la Russie, un État agressé qui est l'Ukraine, avec cette agression totale depuis février 2022, mais qui avait en réalité commencé depuis 2014 et la prise de la Crimée. Ce qu’on constate, et c'est ça qui était très intéressant au G7 la semaine dernière, c'est une reconvergence des membres du G7 sur le sujet, incluant les États-Unis. Ils étaient d'accord sur trois éléments. Un, le fait que la Russie était en défaite sur le terrain. Et ça, ça inversait complètement, notamment probablement dans la mentalité américaine, qui était que les losers, pour parler comme ça, ce n’était pas les Ukrainiens. Q - C'est ce que disait, c'est le terme employé par Donald Trump pour parler des Ukrainiens, oui, originellement. R - Vous voyez, cette inversion, elle n'est pas mince, en relation internationale. Le deuxième, c'est que la pression sur l'économie russe fonctionne à travers les différentes sanctions, et il a été évoqué la fin de ce qu'on appelait les wavers, donc la fin des exemptions américaines sur le pétrole et le gaz russe, et la nécessité pour, en tout cas l'Union européenne, d'aller vers un 21e train de sanctions, qui pourrait être adopté dans les prochaines semaines. Et puis troisièmement, la poursuite d'un soutien à l'Ukraine, qui se bat effectivement courageusement. Ce qu'on voit, c'est que l'Ukraine, elle est prête à aller à des négociations de paix et à un cessez-le-feu, et que ceux qui ne sont pas prêts, ce sont les Russes. Q - Alors, vous parliez de la volte-face de Donald Trump en termes diplomatiques, mais on a envie de se poser la question : jusqu'à quand ? Est-ce qu'il ne va pas rebasculer comme il le fait assez régulièrement en faveur de la Russie un jour ou l'autre ? R - Moi, je ne suis pas, plus que vous, spécialiste en psychologie du président américain. En revanche… Q - On le devient quand même ! R - … on écoute ce qu'il dit, on voit ce qu'il fait. Il soutient cette position et cette unité était quelque chose qu'on n'avait pas vu depuis un moment en G7. Et ça, je crois que c'était un des acquis assez important du sommet d’Évian sous la présidence d'Emmanuel Macron, la semaine dernière. Q - Le cas de Xenia Fedorova, chroniqueuse russe sur CNews et d'autres médias français de la galaxie Bolloré, suscite la polémique. Votre ministre, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, l'avait qualifié de propagandiste patentée, qui sert de relais à la désinformation du Kremlin, et avait ajouté : « Ouvrir à cette dame ses plateaux et ses colonnes, c'est tout simplement servir la soupe de Vladimir Poutine. » R - On est lucide. On ne sera jamais ceux qui vont dire « telle ou telle personne ne doit pas être invitée dans telle ou telle rédaction ». On est justement dans une démocratie, on est justement dans un État de droit, et donc on est justement dans le respect absolu de la liberté d'expression et de la liberté de la presse. En revanche, on est lucide, et qu'est-ce qu'on constate ? C'est un alignement total de Mme Fedorova sur les thèses du Kremlin, et en particulier les thèses complètement révisionnistes. L'acceptation du fait que, par exemple, quelque chose qui nous choque quand même tous, ces enfants ukrainiens qui sont enlevés par les Russes. Ça, c'est quelque chose qui est complètement indiscutable. Q - Alors, il y a le cas de la chroniqueuse, mais il y a le cas des colonnes et des plateaux qui l'accueillent, comme le dit le Ministre, c'est-à-dire, en gros, le groupe Bolloré. C'est-à-dire que vous avez un groupe de médias, aujourd'hui, qui joue le jeu du Kremlin ? R - Moi, je ne vais pas aller, encore une fois, sur les commentaires de rédaction. Je vous dis, par contre, quelle est notre position sur ces sujets, sur la Russie et l'Ukraine, avec, encore une fois, depuis maintenant le début de l'année. Cette inversion, non seulement des perceptions dont je vous parlais au G7, mais inversion aussi de la réalité. Depuis deux, trois mois, la Russie, elle perd du terrain. Et ça, il faut qu'on l'ait bien en tête. C'est-à-dire que, je vous rappelle, il y a quatre ans, on pensait que Kyiv allait tomber en trois semaines. On parle d'un pays de plusieurs dizaines de millions d'habitants, d'un pays de 150 millions d'habitants. Donc, on a deux forces qui n’ont rien à voir… Q - Et puis, multiplication des attaques de drones sur le territoire russe, y compris en profondeur. R - Ils perdent du terrain au bout de quatre ans. Et effectivement, les Ukrainiens ont montré qu'ils étaient en capacité de pouvoir frapper en profondeur, qu'ils étaient en capacité de pouvoir aussi défendre avec un très bon taux d'interception en capacité anti-aérienne. Q - Un mot sur les ingérences étrangères. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a évoqué il y a quelques jours des perspectives de menaces lourdes sur l'élection présidentielle de 2017 et l'ensemble de la classe politique peut être concernée. Il y a un contexte particulier international. Les géants de la tech américaine, pour la plupart acquis à Donald Trump, avec évidemment Elon Musk et d'autres, et les régimes autoritaires russes et chinois de l'autre côté. Et tous ceux-ci ont un objectif en commun, la dégradation de notre modèle politique. Est-ce qu’il faut s'inquiéter pour l'élection présidentielle ? R - Il y a une brutalisation du monde qui passe par une guerre informationnelle. Je crois qu'il y a trois-quatre ans, on n'en avait pas forcément tous pleinement conscience dans l'opinion, si j'ose dire. Je pense que cette conscience, elle augmente. Cette guerre informationnelle, ce n'est pas une bataille de com' : c'est une poursuite d'objectifs, de taper nos intérêts, l'image de la France, l'image de ses dirigeants, l'image de nos politiques, et qui peut avoir un véritable impact après dans le champ physique, au-delà du champ des perceptions. Et donc c'est quelque chose auquel on on s'est attelé. En 2022, on a mis en place, avec VIGINUM, au secrétariat général de la Défense et de la Sécurité Nationale, une cellule au Quai d'Orsay, de la veille. Donc maintenant, on voit d'où viennent les « balles », qui les active, etc. Depuis 2025, on a mis en place une capacité de riposte, notamment avec le compte French Response,., qui crée aussi une forme de dissuasion, mais en même temps aussi une volonté d'aller porter notre message dans les audiences qui sont attaquées, qui sont la cible de ces manipulations d'informations, pour aller leur donner notre version. Et puis, depuis maintenant, deux, trois semaines, le ministre Jean-Noël Barrot a annoncé qu'on passait à la troisième étape, qui est la guerre des perceptions, c'est-à-dire d'aller défendre notre modèle. On pensait que, comme on est cartésien, comme on est français, nos idées, etc., se défendent toutes seules. Eh bien, non, en fait. Et donc, il faut qu'on puisse aussi dire, par exemple, pourquoi l'Europe, elle « délivre », pourquoi on est en capacité de défendre ce modèle qui est attaqué. Q - Merci, Pascal Confravreux, d'avoir répondu aux questions de Radio J. Et très bonne journée à vous. Source : Radio J