« Radio Classique » - Entretien de Pascal Confavreux, porte-parole du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères Politique étrangère Interventions médias Le : 03 juin 2026 Q - Et maintenant l'invité de la matinale. Il y a quelques mois, le ministère des Affaires étrangères français a ouvert un compte X baptisé French Response, pour contre-attaquer face à la désinformation pratiquée par les ennemis de la France dans le monde entier. Le Quai d'Orsay est ainsi passé du langage diplomatique à celui des réseaux sociaux, des bonnes manières à la bataille informationnelle. Son porte-parole est l'invité de la matinale de Radio Classique. Pascal Confavreux, bonjour. R - Bonjour. Q - Merci de venir parler au micro de Radio Classique et à nos auditeurs. Vous êtes donc porte-parole du Quai d'Orsay. Depuis quelques mois, la France a décidé de riposter face à la désinformation. Vous avez écouté attentivement l'éditorial de Guillaume Tabard. Les images de ces émeutes, de cette casse de samedi soir, elles font évidemment le tour du monde. Et les ennemis de la France sont tentés de les utiliser sur les réseaux sociaux pour en rajouter, s’il en fallait. Qu'est-ce que vous faites, dans ce cas-là ? R - Eh bien, évidemment, ceux qui ne nous veulent pas du bien peuvent utiliser tout ça, et ils n'ont pas manqué de le faire, je dirais, à l’est comme à l'ouest comme au sud. Le compte French Response a été utilisé, par exemple, pour répondre et mettre en avant les grosses ficelles ou les gros mensonges ou les grosses mises en avant de ce type de contenus, pour pouvoir, à la fois, porter dans certaines bulles informationnelles qui n'avaient que cette information-là, une information quotidienne, Et puis deuxièmement, parfois aussi, créer une forme de dissuasion, en mettant en avant le ridicule de ce qui était mis en avant. Q - C'est-à-dire que les ennemis de la France peuvent utiliser ces images de samedi soir en disant « Voilà, la France est à feu et à sang, une révolution se prépare ». Ce n’est pas tout à fait ça, même si ce qui s'est passé est très grave et n'est pas à sous-évaluer. Quel est l'événement qui a déclenché la mise en place d'une cellule de réponse sur les réseaux sociaux au Quai d'Orsay ? R - Il n'y a pas eu d'événement en tant que tel, mais si je dézoome un peu... Rappelez-vous, après l'assassinat de Samuel Paty, on pensait avoir une forme de solidarité internationale totale. Pour nous, un enseignant de la République assassiné, etc. Et qu'est-ce qui s'est passé ? On était attaqués par des groupes en Turquie, au Pakistan, y compris par la frange libérale notamment des démocrates américains, qui reprochaient pêle-mêle plein de choses, notamment, probablement notre conception de la laïcité. On ne savait pas d'où venaient les balles, quels étaient les récits contre nous, pourquoi ces groupes qui n'avaient aucun lien entre eux et aucun intérêt forcément commun se retrouvaient finalement sur cet argument-là, etc. Q - C'est vrai que sur Paty, pour ouvrir une parenthèse, vous vous retrouvez coincé entre des groupuscules américains qui disent « Regardez, la France est à feu et à sang à cause de l'immigration », et puis de l'autre côté des islamistes qui disent « Regardez, la France avec sa laïcité, elle est raciste ». Donc on n'était pas dans la vérité. R - Dans les deux cas, c'était des arguments très différents. Donc en 2022, on a mis, nous, au Quai d'Orsay, au ministère des Armées et au SGDSN, au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, un organisme qui s’est appelé VIGINUM. On a mis en place des organismes de veille. Et donc depuis 2022, au Quai d'Orsay, on a des outils très puissants et la mobilisation du réseau diplomatique, donc différents services de presse du réseau diplomatique, des ambassades, pour pouvoir détecter les signaux faibles, les caractériser, voir le côté grave et le côté potentiellement viral. Ça, c'est la première étape. La deuxième étape, ça a été 2025, qui a été la mise en place de la riposte, et donc avec l'ouverture de ce compte French Response, qui était donc une capacité d'avoir une corde supplémentaire à notre arc, d'ouvrir un canal de réaction rapide pour répondre à toutes les attaques, d’où qu’elles viennent. Et puis là, maintenant, il y a quelques semaines, Jean-Noël Barrot a annoncé le troisième étage de la fusée, qui est la bataille des récits. C'est-à-dire, quand on est en réponse, c'est déjà très bien de le faire, et on va y revenir, mais on est quand même déjà en défensif, on est toujours en défensif. Et on estime que l'information manipulée va six fois plus vite que l'information corrigée, si vous voulez. Donc, ça veut dire qu'il y a six fois plus de personnes qui auront entendu la première information, par rapport au nombre de personnes qui auront entendu l'information corrigée. Et donc c'est pour ça qu'il faut aussi qu'on détermine quel est notre récit, qu’est ce qu’on veut offensivement défendre. Q - Ça veut dire qu'il faut tirer les premiers ? R - Il faut, sans être dans l’attaque ou négatif, en capacité de se déployer rapidement. Q - Vous allez nous donner des exemples, des cas pratiques de riposte française face aux intox et aux infox de nos ennemis. Justement, qui sont les ennemis de la France ? Je me souviens qu'il y a dix ans, on n'osait pas les nommer. Le Quai d'Orsay ne disait pas « c'est la Russie », « c'est la Chine », etc. Aujourd'hui, vous arrivez à nommer les ennemis, ou en tout cas ceux qui distillent et qui alimentent des fausses informations. R - Je vous invite vous et vos auditeurs à suivre du coup French Response et de voir les différents posts qu'on fait. Si vous voulez, sur les deux dernières semaines, on a répondu à la sphère MAGA aux États-Unis, on a répondu à des locuteurs russes, à l'AES en Afrique. Donc on répond dans une logique strictement d'impact à tous ceux qui nous attaquent et attaquent nos intérêts, et qui sont à l'étranger. On est le ministère des Affaires étrangères, notre but c'est de protéger la France et les Français et de défendre nos intérêts et notre image. Q - Pascal Confavreux est le porte-parole du Quai d'Orsay et il a un double langage aujourd'hui, celui de la diplomatie bien élevée, parfois langue de bois, et puis plus offensif, celui des réseaux sociaux avec son équipe. Et il protège la France du mensonge, de la calomnie de ses ennemis, puisqu'aujourd'hui la guerre, elle est physique et elle est aussi informationnelle. Est-ce que Trump a changé, Pascal Confavreux, le langage diplomatique et la manière dont la France riposte ? R - Trump, il a sa propre grammaire, mais c'est une grammaire qu'on retrouve sur les réseaux sociaux. Et nous, notre but, c'est d'aller là où la France est attaquée. Il y avait une forme de pudeur, par le passé, qui était de dire « Ce qui se passe sur les réseaux sociaux, c'est fou, c'est des tarés, mais au fond, cela n'a pas de sens. » Q - On méprise. R - Voilà, on méprise. Mais en fait, ça peut être insidieux. Ça touche, ça attaque nos intérêts, nos personnalités, nos autorités. Et ça a de l'impact, en réalité. Et quand on reposte, quand on répond, on est beaucoup plus fort que souvent nous, Français et Européens, avons parfois le sentiment d'être. Et on s'aperçoit que, quand on a fait cette riposte, on a eu des réactions de plein de gens qui nous disaient « Ah mais merci, merci de faire ça. Ça nous fait plaisir de voir que c'est possible. On ne sait pas si vous allez gagner, mais en tout cas, merci. » Q - Vous avez des alliés sur la toile, il y a des influenceurs qui vous suivent, il y a des patriotes, appelons ça comme ça, des patriotes 2.0. Est-ce que les ambassadeurs, est-ce que les personnels du Quai d'Orsay qui ne sont pas nécessairement dans la cellule riposte, est-ce que des militaires, engagés ou pas, est-ce qu'une forme de réserve citoyenne vous soutient ? R - Et puis la deuxième réponse était effectivement un aspect plus communautaire, qui est hyper important. Parce que le jour où il y aura une grande attaque, ça ne sera pas quelques comptes d'autorités politiques ou French Response qui suffiront. C'est d'avoir une masse critique. Et je ne parle pas du tout des bots ou des robots... On n'est pas du tout dans l'inauthentique. C'est vraiment une ligne rouge pour nous. Mais ce sont des gens qui seront éveillés à ces enjeux, qui savent ce qui se passe dans le champ informationnel. Ce n'est pas une question de comm’, c'est une question de guerre qui se poursuit par d'autres moyens, là dans le champ informationnel, mais comme ça peut se faire également dans le champ cyber ou dans le champ physique. Q - Donc vous le dites à ceux qui nous écoutent, si le Quai d'Orsay corrige une ânerie sur Facebook, sur Twitter, j'en passe, si on veut défendre son pays, on peut la partager à son tour. R - On peut la partager, on peut le faire selon ses propres envies, ses propres moyens. Ce qui est extrêmement important, et je crois que ce n'était pas le cas forcément il y a trois ou quatre ans, c'est que les Françaises et les Français sont de plus en plus dessillés sur ce qui se passe dans le champ informationnel. Rappelez-vous les étoiles de David peintes au pochoir bleu dans les rues de Paris, je m'en rappelle, au début de la guerre en Ukraine. Personne ne comprenait ce qui était derrière. Et je crois que c'était le but. Et ensuite, il y a eu des enquêtes faites par VIGINIUM, notamment pour démontrer que tout ça était lié à des intérêts russes, qui avaient soit pour but de diminuer le soutien de la population vis-à-vis de l'Ukraine, soit de créer des tensions au sein de la communauté. Donc tout ça est quelque chose qui n'était pas forcément connu il y a cinq, six, sept ans, et qui maintenant rentrent de plus en plus dans la culture numérique des Français. Q - Vous parliez d'éthique. Est-ce que vous vous autorisez le mensonge, la calomnie, comme le font nos ennemis ? R - Non. On ne va pas dans l'inauthentique. Et d'ailleurs, je pense que c'est aussi une des forces des démocraties, une force d'attractivité. Si l'Europe est aussi attaquée, à l'est comme à l'ouest, c'est parce qu'elle a une force d'attractivité. C'est une institution où il y a dix pays qui sont candidats pour entrer. C'est une institution où le taux de pauvreté est beaucoup plus faible que dans beaucoup de pays, où l'espérance de vie est bien plus forte. Donc il ne faut pas sous-estimer ce pouvoir d'attraction, et le fait que nous sommes attaqués. Et si nous sommes attaqués, c'est aussi en lien avec notre position diplomatique. La Russie attaque en premier l'Ukraine, et en deuxième la France. Nous sommes la deuxième cible de la Russie dans le champ informationnel, du fait probablement de notre position en soutien à l'Ukraine. Q - Est-ce que Zelensky, qui est un as de la communication, vous a inspiré à la fois dans son humour et dans son agilité ? Puisque les Ukrainiens, aujourd'hui, font la guerre aussi informationnelle, ils la font évidemment aussi sur le terrain. R - Ils représentent surtout une nation qui a un courage et une résilience absolument fantastiques. Si on se rappelle, il y a quatre ans, Zelensky et l'Ukraine devaient s'effondrer en quatre semaines. On est quatre ans plus tard et en réalité, là, c'est plutôt la Russie qui est sur la défensive et qui dans une impasse militaire sur le terrain. Q - Vous avez dit tout à l'heure, Pascal Confavreux, que derrière les comptes qui vous soutiennent et qui relaient les informations, les corrigés, les vidéos que vous pouvez poster, vous, en tant que ministère des Affaires étrangères, qu'il y a des vraies personnes. Vous savez qu'il y a une industrialisation de la fake news fabriquée par des robots, par des intelligences artificielles, par des faux comptes. Ces produits en quantité industrielle, est-ce que vous avez assez de moyens face aux États-Unis, face à la Russie, face à la Chine, dont les budgets de cellules comme la vôtre dépassent le milliard ? R - Alors nous, on n'a pas de cellule. C'est en fait l'ensemble de la direction de la communication et de la presse qui participe à French Response. On n'a pas créé, disons, une cellule là-dessus, mais on diffuse avec le reste du Quai d'Orsay en centrale, comme on dit, et puis après avec le réseau diplomatique. Ce qu'on voit sur l’international, c'est que vous avez des budgets supérieurs à 1,5 milliard de dollars, par exemple en Russie, bien au-delà en Chine par exemple, dans le champ cognitif. Je ne vous cache pas que ce n'est pas exactement les budgets qu'on a à chez nous. Q - Surtout en ce moment, avec la compression budgétaire. R - Mais ça ne veut pas dire qu'on n'a pas d'impact. Un compte comme French Response, il est gratuit, il utilise les armes de l'esprit. Il met, en utilisant parfois cette grammaire des réseaux sociaux, les rieurs de notre côté. Et ça a de l'impact. Ça peut obliger d'autres à réfléchir à deux fois avant de faire un prochain post. Parfois certains retirent leur post. Parfois on a des notes de communauté, comme vous savez, sur X. Donc tout ça marque les esprits. Q - Exemple avec Elon Musk, quand il traite de fasciste Keir Starmer et que le Quai d'Orsay vient au secours de son homologue anglais en publiant la photo d’Elon Musk bras tendu. Quand, sur une antenne française, vous voyez se déployer les arguments d'un intervenant pro-russe distillant la propagande de Vladimir Poutine, ce qui est d'ailleurs reproché actuellement à Xenia Fedorova, chroniqueuse sur CNews à 16 heures, comment vous réagissez ? Et elle n'est pas la seule, il y a des pro-russes, ils ont le droit de l'être, mais… Qu'est-ce que vous faites, dans ces cas-là ? R - Déjà, la première chose, c'est qu'on est dans un État de droit, on est dans une démocratie, et donc évidemment que je ne suis pas là pour commenter sur la ligne éditoriale suivie par différentes chaînes. En revanche, on est lucide et on constate effectivement que Mme Fedorova a des lignes narratives qui sont strictement les mêmes que celles du Kremlin. Quand elle va minimiser ou même nier les enlèvements d'enfants ukrainiens, quand elle va nier le fait que c'est une agression russe de l'Ukraine. Évidemment, nous sommes préoccupés, mais nous y répondons. Nous y répondons sur le fond. Et nous y répondons aussi sur le fait de dire que c'est un élément qui, pour nous, est central. Et vous connaissez notre position, évidemment, sur l'Ukraine et la Russie. Q - Un dernier mot, Pascal Confavreux, très rapidement. Il y a une élection présidentielle. Vous avez été soutenu, encouragé par Emmanuel Macron et Jean-Noël Barrot, qui ont été à l'initiative de ces offensives numériques et qui les ont soutenues. Si l'an prochain, un candidat pro-russe arrive à l'Élysée, serez-vous tous au chômage ? R - On défend les lignes diplomatiques françaises et donc on continuera à les défendre. Q - Pascal Confavreux, porte-parole du Quai d'Orsay. Pour en savoir plus sur la cellule riposte du Quai d'Orsay, vous pouvez suivre le compte French Response sur X, mais également le ministère des Affaires étrangères sur TikTok et bien sûr les comptes de la diplomatie française. Pascal Confavreux, merci. R - Merci. Q - Et bravo pour ce que vous faites.