« LCI » - Entretien de Jean-Noël Barrot - Extraits

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Interventions médias

Le : 17 septembre 2026

Q - Il est 8h23, Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, est l'invité d'Amélie Carrouër. Bonjour.

Q - Bonjour Jean-Baptiste, bonjour à tous, bonjour Jean-Noël Barrot. 

R - Bonjour.

Q - Merci beaucoup d'avoir accepté l'invitation ce matin. Je vais vous montrer des images qui nous arrivent maintenant quotidiennement le matin. Là, on est à Frontignan. C'est le dépôt pétrolier qui est à nouveau bloqué par des pêcheurs. On va percevoir dans quelques instants des images du Gros du Roi. On voit même des pêcheurs qui suspendent une sorte de poupée. On voit derrière le monsieur, là, pour dire que les pêcheurs sont étranglés. C'est très fort ce qui est en train de se passer. Que comptez-vous faire de plus pour aider ces Français ? Oui, on l'a entendu, les aides sont prolongées jusqu'au 31 décembre. Oui, 10 centimes de plus pour les pêcheurs, mais vous le voyez, ça n'enraye pas du tout la colère. Vous avez un séminaire gouvernemental cet après-midi. Qu'allez-vous faire de plus pour aider les Français ?

R - 2,30 euros le gazole à la pompe, c'est évidemment, vous l'avez dit, un étranglement. Ça concerne bien sûr les pêcheurs, les agriculteurs, les aides-soignantes qui utilisent leur voiture quotidiennement, mais aussi des millions de Français qui dépendent très largement du carburant et qui voient leur pouvoir d'achat impacté. Et c'est pourquoi depuis le début de cette crise, de cette guerre en Iran, qui n'est pas la nôtre, à laquelle nous n'avons pas participé, le gouvernement a pris des mesures d'urgence. Le Premier ministre a dit hier qu'elles seraient prolongées jusqu'au 31 décembre, et que s'agissant des pêcheurs, elles seraient relevées au niveau maximal qu’autorise l'Union européenne.

Q – Il faut aller plus loin, Jean-Noël Barrot [...] vous avez une responsabilité politique.

R - Ce sera au cœur des discussions du séminaire que réunit le Premier ministre aujourd'hui, mais ça ne suffit pas, les aides d'urgence. Il faut aller traiter le problème à la racine. C'est pourquoi nous nous déployons, président de la République, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, toute notre diplomatie, d'abord pour que le calme revienne dans la région, pour que la circulation maritime puisse reprendre et au-delà, pour qu'on se défasse de nos dépendances aux hydrocarbures qui nous empoisonnent la vie et pour qu'on diversifie nos routes commerciales.

Q - Alors on va rentrer vraiment dans chacun de ces points, effectivement, notre sort dépend en grande partie de la situation géopolitique. Sans paix, dit même le patron de la coopérative U qui était à votre place il y a quelques heures, quelques jours seulement, les prix resteront tendus. Vous avez la lecture et la charge de cette situation géopolitique aujourd'hui. Vous pouvez dire aux Français, « Effectivement préparez-vous, ça va durer, on n'est pas sortis, on est encore dans le dur » dans cette situation géopolitique, pour longtemps ?

R - Nous avons la charge de tout faire pour que plus jamais à l'avenir, nous nous retrouvions piégés, c'est-à-dire que nous nous retrouvions victimes à payer le prix de guerres que nous n'avons pas choisies. Ce qui est clair, c'est que nous ne savons pas jusqu'à quand cette tension dans le détroit d'Ormuz et désormais en mer Rouge va durer. Et donc nous mettons tout en œuvre pour que le calme revienne, pour faire passer les messages, pour exercer des pressions sur les parties prenantes, pour qu'elles parviennent par la négociation à trouver des accords. Nous nous sommes mis en ordre de marche avec nos moyens militaires pour que dans le détroit d'Ormuz comme en mer Rouge, nous puissions, le moment, venu faciliter la circulation des navires avec des escortes, du déminage…

Q - La question, c'est effectivement le moment venu. 

R – Mais le moment venu...

Q - Quand vous annoncez au gouvernement des aides jusqu'au mois de décembre, est-ce à dire que vous actez que la situation géopolitique ne sera pas débloquée avant la fin de l'année ?

R - C'est surtout pour donner un peu de visibilité à ceux qui dépendent très largement pour leur activité professionnelle, pour leur vie quotidienne, du prix des carburants. Et le gouvernement continuera, sous l'autorité du Premier ministre, à adapter les dispositifs d'aide pour qu'ils puissent bénéficier à ceux qui en ont le plus besoin. Mais gardons à l'esprit, c'était le début de votre question, qu'effectivement, nous entrons dans une période de préparation du budget et que jamais une discussion budgétaire n'aura été autant sous pression de notre environnement international.

Q - Je prends un instant pour dire à nos téléspectateurs qu'ils ont le QR code qui est à leur disposition, ils peuvent scanner, flasher et vous poser des questions. Mais je peux vous dire déjà, Monsieur le ministre, qu'elles sont nombreuses, les questions des Français qui vous sont adressées ce matin. Je vais aller plus loin, on continue. Est-ce qu'on peut même craindre une aggravation de la situation ? Vous l'avez effleuré il y a quelques instants. De quoi parle-t-on ? L'Arabie saoudite a informé ses clients européens - ça s'est passé ces dernières heures - que certaines cargaisons de pétrole brutes prévues pourtant fin septembre, là, seront annulées après la fermeture d'un oléoduc est-ouest à la suite d'une attaque. La situation peut s'aggraver et les prix à la pompe également, Monsieur le ministre ?

R - D'abord, la situation peut s'aggraver. Pourquoi ? Si on dézoome quelques instants avant de revenir à la question qui est la vôtre. D'abord parce que les conséquences dévastatrices du dérèglement climatique se font de plus en plus pressantes. On se souvient des incendies monstres de cet été et de la canicule, avec toutes les conséquences que ça a pour le monde agricole qui est aujourd'hui en crise. On a parlé du prix des hydrocarbures liés aux tensions dans le détroit d'Ormuz et dans la mer Rouge. Mais on peut ajouter à ça le niveau des taux d'intérêt qui, partout dans le monde et singulièrement en France, alourdit la charge du remboursement. Bref, tout ça crée pour nous des contraintes extrêmement fortes et réduit nos marges.

Q – Et pour les Français, qui regardent ces panneaux le long des autoroutes, quand on voit les prix exploser, mais regardez, 2,80 pour le diesel, vraiment, cette question : c'est est-ce que suite à la situation qui s'est aggravée encore ces dernières heures, du côté des Houthis notamment, ça va s'aggraver ici sur ces panneaux français ?

R - La situation, elle est déjà insoutenable. Et il est hors de question qu'elle s'aggrave encore, puisqu’une nouvelle fois, elle est due directement et exclusivement à une guerre à laquelle nous n'avons pas participé, que nous n'avons en aucun cas soutenue. 

Q - Est-ce que cette guerre est en train de... Est-ce qu'on est dans l'extension du domaine de la guerre ?

R - Ce qui est clair, c'est que nous sommes entrés dans un monde où ce type de catastrophes, de crises et de conflits sont amenés à se multiplier. Et donc, bien sûr qu'il y a une réponse d'urgence à amener. Bien sûr qu'il faut alléger la dureté de ce que tout cela provoque dans le quotidien des Français. Mais il faut aussi se projeter sur l'avenir et nous prémunir durablement contre ce type d'événements qui vont se multiplier. Aucune parenthèse ne va venir se refermer ni sur la Covid-19, ni sur les catastrophes naturelles liées au dérèglement climatique, ni sur les conflits tout autour du monde.

Q – Mais malgré tout, quelle prise avons-nous, avez-vous Monsieur le ministre, sur les conflits ? Je reste sur les Houthis, parce que c'est vraiment ce qui nous inquiète ces dernières heures. On a appris par les médias américains que Donald Trump refuse de frapper les Houthis. Est-ce que la France va avoir un rôle à jouer ? Lequel ? Allez-vous intervenir en somme ?

R - Nous intervenons déjà. 

Q - De quelle manière très concrètement ? De quel type d'opérations par exemple ? 

R - Depuis deux ans, nous sommes en mer Rouge pour protéger la circulation des navires contre les attaques des Houthis, puisque les Houthis, ça fait un moment maintenant qu'ils menacent les bateaux qui circulent dans la mer Rouge.

Q - Quelle est notre présence effective aujourd'hui en mer Rouge ?

R - Plusieurs bâtiments militaires depuis deux ans qui assurent cette sécurisation. Et ça marche, puisque plusieurs centaines de navires ont été littéralement escortés par des moyens militaires français et aucun d'entre eux n'a eu à subir des pertes ou des dommages liés aux attaques pourtant très régulières et très fréquentes des Houthis. Et donc on va continuer sur place à assurer la sécurisation de cette circulation.

Q - Sur l'Arabie saoudite, est-ce que vous dites aux Français qui sont sur place, « Partez, repoussez vos voyages » ? On a vu l'ambassade des États-Unis qui a recommandé mercredi aux ressortissants américains d'éviter de voyager dans la région, en tout cas, dans le royaume. Est-ce que vous dites aux ressortissants, ils sont 6.000 Français « Partez » ?

R - D'abord, nous sommes en contact étroit avec les autorités d'Arabie saoudite, avec lesquelles nous avons des liens très étroits, que nous avons soutenues, y compris lorsqu'elles étaient prises pour cibles, soit par l'Iran, soit par les milices qui sont les soutiens de l'Iran. Et quant aux Français qui sont sur place, je les invite à consulter le plus régulièrement possible le site du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères pour qu'ils puissent y trouver toutes les réponses à leurs questions.

Q - Alors il faut qu'on parle de la Russie. Vous avez beaucoup fait réfléchir, réagir avec cette phrase cette semaine « nous sommes la cible prioritaire de Vladimir Poutine ». 

R - Pourtant ce n’est pas nouveau.

Q - Oui, effectivement on le sait, mais parfois quand c'est verbalisé et surtout compte tenu du contexte, on va y venir très précisément, qui se tend, ça fait un peu plus réfléchir. Mais le fait d'être aujourd'hui cible prioritaire de Vladimir Poutine, comment ça se concrétise ? Là encore, soyons concrets pour les téléspectateurs, ça passe par quel type d'action contre nous ?

R - Alors d'abord, qu'est-ce ça veut dire très concrètement, ça veut dire qu'on se prépare à parer à toute menace, toute agression, d'où qu'elle vienne. Si nous avons doublé le budget de nos armées, nos dépenses militaires en dix ans, malgré toutes les contraintes budgétaires qui s'exercent sur nous, ce n'est pas pour le plaisir, c'est précisément pour nous protéger contre la menace et même pour la dissuader.

Q - Mais maintenant, nous sommes donc cibles prioritaires. En quoi vous le voyez concrètement ? Est-ce que nous sommes déjà agressés, attaqués d'une certaine manière aujourd'hui en France ?

R - Bien sûr, nous sommes agressés régulièrement par la Russie de Vladimir Poutine. Et pas depuis cet été, depuis cinq ans. Pourquoi ? Parce que nous soutenons l'Ukraine. Comment ? Par des campagnes de désinformation, des tentatives d'attaques cyber. Nous avons eu, souvenez-vous, en 2024, une tentative d'incendie provoquée par un ressortissant russo-ukrainien. Bref, nous avons, nous aussi, peut-être un peu moins que d'autres pays européens, subi ces manœuvres d'intimidation par lesquelles, en réalité, Vladimir Poutine cherche à atteindre la détermination et l'unité des Européens.

Q - Vous parlez des voisins européens qui ont été mis sous pression. Effectivement, quand même, ces 24 dernières heures, il s'est passé beaucoup de choses. Je me permets une petite liste quand même pour expliquer. Danemark : une frégate russe tire des fusées éclairantes sur un hélicoptère au large du pays ; Lituanie : un drone abattu par l'OTAN ; Allemagne : un drone s'est écrasé à seulement un kilomètre d'une base aérienne. Et la dernière en date, elle est lourde, celle-là, ce vol de deux bombardiers stratégiques russes, cinq heures au-dessus de la mer de Barents et de la Norvège. Et en plus, décomplexés, les Russes, ils partagent la vidéo. La provocation va jusqu'au bout, je crois que vous étiez dans la région à ce moment-là.

R - J'étais sur place, j'étais même en Norvège au moment où les bombardiers russes ont été escortés vers leur espace aérien par les forces de l'OTAN.

Q - C'est un message qui nous était adressé, du coup ?

R - Ce que je retiens surtout, c'est que s'agissant de ce drone qui a été détruit en Lituanie ou de ces bombardiers russes, l'OTAN, c'est-à-dire l'Alliance de sécurité qui nous défend et à laquelle nous participons, a réagi instantanément et a repoussé ou neutralisé la menace.

Q - Est-ce que c'est votre présence qui était ciblée par ce passage de bombardiers ? Est-ce qu'il y a un lien de cause à effet ?

R - Je n'ose l'imaginer parce que dans les échanges que nous avons eus avec nos partenaires norvégiens, ce qu'ils nous ont dit en réaction à ce qui était en train de se passer, c'est que la Russie régulièrement signale, teste, montre ses muscles et ce que nous faisons en réponse, c'est de montrer les nôtres, en envoyant, comme ça a été le cas, les avions de chasse de l’OTAN qui escortent très simplement les avions bombardiers russes vers leur espace aérien.

Q - Mais tout de même, on a l'impression que quelque chose est en train de se tendre un tout petit peu plus. C'est tendu depuis longtemps, on le sait, mais peut-être une montée d'un cran. D'ailleurs, Emmanuel Macron, sauf erreur de ma part, a réuni un conseil de défense consacré à ces attaques hybrides en Europe imputées à la Russie. Y a-t-il une claire montée en tension, une campagne organisée en ce moment et plus intense que par le passé ?

R - Il y a une accélération d'un phénomène qui, je le disais, a commencé il y a à peu près cinq ans. Une accélération qu'on prend très au sérieux et les services de l'État sont pleinement mobilisés dans toutes les dimensions de leurs activités, mais nous ne nous laissons pas intimider, parce que qui va mal aujourd'hui ? C'est la Russie. Les pénuries de carburant, c'est en Russie. Le mécontentement, c'est en Russie. L'échec militaire, c'est en Russie. Et c'est précisément parce qu'il est en échec, et parce qu'il a des élections dans quelques jours, que Vladimir Poutine veut tenter, par des intimidations vis-à-vis de l'Europe, de nous décourager, de nous désunir, parce qu'au fond, et chacun le sait, ce qui est visé, ce n'est pas le Danemark ou la Lituanie ou la France. Ce qui est visé, c'est l'Europe. Parce que quand nous sommes tous ensemble, nous sommes forts et nous sommes incontournables.

Q - Alors là, vous pensez particulièrement à cette initiative française visant à étendre, j'imagine, notre dissuasion nucléaire à plusieurs pays européens. Ça fonctionne plutôt pas mal. On est au dixième pays qui nous rejoint, c'est la Finlande, ce qui irrite particulièrement la Russie, parce que la Finlande, c'est toute une histoire, et c'est une présence géographique que la Russie estime être provocante. D'ailleurs, elle nous menace, elle qualifie la situation de dangereuse, d'irresponsable, elle dit qu'elle va adapter sa stratégie militaire. Que craindre derrière les mots de la Russie ? Est-ce que c'est de nature à déstabiliser certains de nos partenaires et à dire « OK, maintenant on n'y va plus, on arrête, on prend peur » ?

R - Pas du tout, puisque depuis le début de cette guerre d'agression, de cette invasion, ce que la Russie a réussi à provoquer, c'est une unité plus grande des Européens. On parlait de la Finlande, on pourrait parler de la Suède aussi, deux pays qui étaient neutres et qui sont rentrés dans l'OTAN à cause de l'attitude de Vladimir Poutine. Échec diplomatique de Vladimir Poutine. 

Et s'agissant de la dissuasion avancée, c'est-à-dire cette opérationnalisation de la dimension européenne de nos intérêts vitaux, pardon pour ce jargon de diplomate, mais quand on parle de dissuasion, on essaye d'utiliser des mots précis. Justement pour éviter de faire ce que la Russie a tendance à faire régulièrement, c'est-à-dire de l'intimidation nucléaire avec une rhétorique dangereuse et irresponsable s'agissant d'un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies qui est supposé parler de ces sujets avec toutes les précautions nécessaires. Notre dissuasion nucléaire, elle est strictement défensive, elle est strictement responsable et elle le restera, quoi qu'en pense Vladimir Poutine.

Q - Et donc si l'un de ces pays est attaqué, on répond ? De quelle manière ?

R - La décision d'emploi de l'arme nucléaire, l'exercice de la dissuasion française, elle repose sur l'analyse de l'atteinte portée aux intérêts vitaux de la France et elle revient exclusivement au chef de l'État.

Q - C'est un peu l'éléphant dans la pièce. Vous savez très bien que beaucoup de Français s'interrogent sur ce qui s'est passé à Caen, le déraillement d'un train. Il y a eu beaucoup de mise en perspective avec ce qui s'est passé aux Pays-Bas sur le réseau ferroviaire, en partie paralysé. C’était assez spectaculaire. Il n'y a pas de preuves que ce soit la Russie, mais le soupçon est toujours là. Est-ce que l'inquiétude est… est-ce que le soupçon est toujours présent ? Est-ce que vous avez écarté tout soupçon d'intervention russe ?

R - Il faut que les enquêtes dispersent tout soupçon. Mais je le redis, attention à ne pas tomber dans le piège dans lequel Vladimir Poutine voudrait que nous nous trouvions. C'est-à-dire que nous ayons peur, que nous soyons intimidés, que nous acceptions que la Russie de Vladimir Poutine subjugue l'Ukraine et que nous soyons interdits d'apporter notre soutien à la résistance ukrainienne héroïque qui défend sa sécurité et au passage la sécurité de l'Europe.

Q - Jean-Noël Barrot, Monsieur le ministre, est-ce qu'on peut encore parler de guerre hybride aujourd'hui ? C'est Jean-Maurice Ripert qui est une grande voix quand même, c'est un ancien secrétaire général adjoint de l'ONU, ancien ambassadeur de France en Russie qui, sur ce plateau hier, disait qu'il faut arrêter de parler de guerre hybride. C'est la guerre tout court qui nous est déclarée. Il faut le regarder en face et l'assumer ?

R - À nouveau, je pense que les phénomènes que nous voyons ne sont pas nouveaux, ils s'accélèrent. Si vous m'interrogez sur le terme d'hybride, je suis un peu d'accord avec ceux qui considèrent que ça ne décrit pas tout à fait la situation. Il s'agit d'agressions. Elles ne franchissent pas le seuil de l'agression armée, de l'agression militaire, mais ce sont des agressions que nous devons prendre au sérieux, face auxquelles nous devons prendre les mesures qui s'imposent pour que nous nous fassions respecter, qu'il faut parer comme l'OTAN l'a fait avec les drones avec les bombardiers. 

Q - Vous dites « agression », mais est-ce qu'on peut dire guerre ? Est-ce que la guerre nous est déclarée ?

R - Nous ne sommes pas en paix, mais nous ne sommes pas en guerre avec la Russie. Il ne faut pas se laisser entraîner dans cette escalade dans laquelle Vladimir Poutine serait si content de voir les Européens s'engouffrer. Nous ne sommes pas en situation de paix, mais nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, mais rien ne nous fera dévier de notre stratégie de soutien à la résistance ukrainienne, de pression sur la Russie de Vladimir Poutine et de préparation de la paix. Et la préparation de la paix, ce n'est pas sur des plateaux de télévision d'annoncer une grande conférence sur la paix comme Mme Le Pen l'a fait hier à la télévision, pardonnez-moi, mais ce serait risible si ce n'était pas un peu triste d'entendre un responsable français s'exprimer avec une telle naïveté.

Q - Vous aurez l'occasion de reparler de Marine Le Pen puisque des questions de Français vous sont adressées sur la question de l'aide à l'Ukraine. Donc je pense que tout ça sera lié dans quelques instants, les termes de guerre froide sont utilisés régulièrement sur ce plateau, sur mon plateau. Guerre froide, vous le reprenez ?

R - Mon rôle n'est pas de commenter ou de définir des terminologies. Mon rôle est d’agir.

Q - Vous avez dit quelques instants que les mots avaient une importance particulière en ce moment.

R - J'ai simplement dit qu'effectivement, « guerre hybride », c'est un terme qui recouvre une réalité qui est peut-être difficile à toucher du doigt. La réalité, c'est qu'il y a de l'agression dans le champ de l'information, ce qui est un problème majeur pour nos démocraties, dans le champ cyber, dans le champ du sabotage, et que c'est face à toutes ces menaces, qu'on doit prendre au sérieux, qu'on doit se préparer.

Q - Jean-Noël Barrot, quel niveau de réponse... quand même est envisagé dans les prochaines heures ? Je pense par exemple à Leipzig, les drones en Allemagne. Le résultat, c'est que l'Allemagne a fermé des centres culturels et des représentations russes sur son sol. Nous, je prends un exemple, on a le centre spirituel et culturel orthodoxe russe qui est ici, je crois que c'est vraiment juste de l'autre côté de la Seine. Vous envisagez la fermeture de tels centres russes sur notre territoire ?

R - Dès lors que nous serions, à notre tour, pris pour cible par la Russie de Vladimir Poutine, à la manière dont l'aéroport de Leipzig a été pris pour cible, nous n'écartons aucune mesure de représailles. Dans le cas précis, ce que je retiens pour l'Allemagne, c'est que la solidarité européenne a joué à plein. Tous les pays européens ont condamné immédiatement, tous ont convoqué les ambassadeurs pour protester vivement contre ce qui s'était passé. Et aucun pays européen ne s'est dit « tiens, peut-être que je vais ralentir ou peut-être que je vais lever le pied sur la pression contre la Russie ». Et nous allons continuer à empiler des sanctions de plus en plus lourdes comme les États-Unis en ont décidé hier, puisqu'un texte majeur de pression sur la Russie a été adopté par le Congrès américain pour que Vladimir Poutine change de calcul.

Q - Alors nous, on change de thème. Est-ce que vous dites ce matin, bienvenue au Canada, Jean-Noël Barrot, puisque la cheffe de l'Union européenne, Ursula von der Leyen, propose au Canada de devenir notre premier membre associé ? Vous signez, la France signe ?

R - Nous avons vocation à créer des liens toujours plus étroits avec le Canada. D'ailleurs, c'est à Saint-Pierre-et-Miquelon, premier territoire libéré de la France libre, que le président de la République retrouvera le Premier ministre canadien dimanche. Ensuite, sur le terme exact, comme souvent, lorsque la Commission fait une proposition, il faudra que ce soit débattu, décortiqué, analysé avant que nous puissions prendre position. 

Q - Vous ne reprenez pas forcément « premier membre associé » ? C'est ça que vous nous dites, sur les mots, vous n'êtes pas tout à fait…

R - On va examiner ce que ça recouvre et puis ensuite on prendra position. Et puis il faudra en dialoguer, il faudra en discuter aussi avec les autorités canadiennes avec lesquelles on travaille extrêmement bien.

Q - Et peut-être en parler avec Trump, je ne sais pas si c'est jouable, mais il a menacé la nuit dernière sur ce sujet, il n'a pas du tout aimé, le président américain. Il dit que ce serait « un acte très hostile », je le cite, et il menace d'arrêter les échanges commerciaux avec l'Union européenne en cas d'association avec le Canada. Que répondez-vous à la diplomatie américaine, à Donald Trump d'ailleurs ?

R - Que la souveraineté, c'est comme les frontières, c'est comme la démocratie, ça n'est pas négociable.

Q - Peu importe les risques ?

R - Ça n'est pas négociable, c'est le choix souverain des États qui décident de lier leurs destins entre eux.

Q - Jean-Noël Barrot, nous sommes-nous humiliés auprès des États-Unis ? Pour débloquer la nomination du nouvel ambassadeur français à Washington, Aurélien Lechevallier, la mission française auprès de l'ONU s'est fendue d'un message de regrets pour tenter de calmer la colère des Américains suite à un message précédent qui les avait ulcérés. Ce sont des excuses qui visiblement passent mal. On lit dans Le Figaro ce matin un ministre qui dit que c'est scandaleux, la France n'a pas à s'excuser auprès des ministres. Et il précise, ce ministre, qu'il n'est pas du tout emballé à l'idée d'avoir à assumer cette position en cas de question sur un plateau de télévision. Bon, vous êtes ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, vous êtes sur mon plateau de télévision, je vous pose la question, nous sommes-nous humiliés, regrettez-vous ce geste ? Faut-il le regretter ?

R - Et moi je vous pose la question, est-ce que c'est une question qui intéresse les Français ? Et je vous donne la réponse non. Ceci étant dit, il y a un message qui effectivement a été publié, au cœur de l'été, qui portait une critique très forte, une position qui avait été prise par les États-Unis. Une position de regrets, donc pas d'excuses ou d'humiliation ou d'autoflagellation, a été publiée comme un correctif, comme ça arrive très régulièrement. L'affaire est désormais classée et je dirais que la relation, et heureusement, entre les États-Unis et la France, qui parfois passe par des moments de confrontation d'idées, des désaccords, elle va bien au-delà de ce micro-épisode.

Q - Et c'était le sens, effectivement, de ma question, parce que je pense que ce qui intéresse, en revanche, les Français, c'est de savoir quel est l'état de nos relations avec les États-Unis.

R - C’est très simple, avec les États-Unis, nous sommes alliés, et notamment au sein de l'OTAN, mais nous ne sommes pas alignés. Nous sommes alliés, mais nous ne sommes pas des vassaux. Maintenant, il y a 250 années d'amitié entre nos deux pays qui sont à la fondation même de la démocratie, qui se sont battus l'un pour l'autre au service de la liberté. Tout ça, ça compte aussi dans notre histoire.

Q - C'est l'heure de prendre les questions de Français, Jean-Noël Barrot, et je vais en découvrir quelques-unes en direct avec vous. C'est Fatima, Aix-en-Provence, qui vous dit pourquoi ne pas négocier avec d'autres pays pétroliers pour nous fournir du carburant ?

R - Mais Fatima a absolument raison. Et lorsque le président de la République s'est entretenu lundi avec le Premier ministre irakien, aujourd'hui avec le roi de Jordanie, dans quelques jours avec le président de la Syrie, et lorsque je me déplace moi-même dans la région, c'est exactement pour ça. 

Q - Pour trouver de nouvelles voies ? 

R - Des nouvelles routes, mais aussi des nouvelles sources d'approvisionnement en hydrocarbures. 

Q - Alors vous êtes optimiste sur ce point ? 

R - Oui.

Q - Et rapidement ?

R - Rapidement, tout ça, ça prend le temps que ça doit prendre. Mais comme je l'ai dit tout à l'heure, l'objectif, c'est de sécuriser à la fois l'approvisionnement et les routes d'approvisionnement, et puis au-delà, c'est de nous défaire de cette dépendance aux hydrocarbures parce que je le redis, aucune parenthèse ne va venir refermer ces épisodes de tensions proches au Moyen-Orient à brève échéance. 

Q - Une autre question nous attend. Allez, on la découvre ensemble. C'est Joseph, Maison-Lafitte. Bonjour à vous Joseph. A-t-on vraiment les moyens d'envoyer encore des milliards à l'Ukraine ? Alors effectivement, la question, elle monte et c'est l'occasion de reparler peut-être de Marine Le Pen : « Nous ne pouvons plus l'aider autant qu'avant, l'Ukraine. » C'est ce qu'a redit Marine Le Pen sur LCI, c'était hier. Elle assume ce tour de vis, elle a assuré que sa position n'est pas un acte d'hostilité, mais voilà ces propos. On ne peut pas dire d'un côté... 

R - Ce n’est pas un acte d'hostilité ?

Q - Oui.

R - Mais vous plaisantez. Ce que ça signifie, c'est que si Marine Le Pen avait été élue en 2022, l'Ukraine aurait sans doute été contrainte de capituler et nous aurions une Russie surarmée et menaçante à nos frontières. Voilà ce que ça veut dire. Et donc, a-t-on vraiment les moyens d'envoyer encore des milliards à l'Ukraine ? D'abord, vous avez vu que ce sont par des mécanismes européens, principalement, que nous avons soutenu financièrement l'Ukraine. Et d'autre part, ne pas le faire aujourd'hui, ce serait prendre le risque de payer beaucoup plus cher demain.

Q - Marine Le Pen dit qu'on ne peut pas dire d'un côté, qu'il n'y a pas un euro pour indexer les retraites, mais en revanche, il y a des milliards pour la contribution nette à l'Union européenne. 

R - Alors on change de sujet. La contribution nette à l'Union européenne, c'est notre ticket d'entrée. Ticket d'entrée à quoi ? Eh bien, l'appartenance à un groupe qui nous permet d'être forts, qui nous permet de nous protéger, de ne pas être le jouet de ces superpuissances et surtout qui nous enrichit. Regardez ce qui s'est passé au Royaume-Uni. Quand les Anglais sont sortis de l'Union européenne, ils se sont appauvris. Ils ont perdu 15% de leur pouvoir d'achat. 3.000 euros par tête ont été perdus par les Britanniques quand ils sont sortis de l'Union européenne. Donc, quand on refuse de payer le billet d'entrée, soit on sort, soit on sort, soit on dit qu'on fait baisser le budget commun de l'Union européenne. Et si on fait baisser le budget commun, qui est-ce qui en pâtit ? Ce sont les agriculteurs et les pêcheurs. 

Q - Vous venez de dire faire le jeu de ces puissances. Vous pensez que Marine Le Pen fait le jeu de ces puissances ? Je vais vous citer aussi quelques expressions très très fortes de ces derniers jours. Elle a été qualifiée de cheval de Troie de la Russie, en tout cas le Rassemblement national, de parti de l'étranger, de patriote de pacotille. Ce sont des termes que vous pourriez reprendre ?

R - Sans trop de difficultés, oui, parce que ce n'est pas nouveau que les relations entre Vladimir Poutine, Marine Le Pen et le Rassemblement national sont étroites, que les déclarations récentes sur le soutien à l'Ukraine font tomber les masques, qu'au fond, c'est « non à l'Union européenne », même si on ne le dit pas comme ça, parce que ça n'est pas très à la mode, et « oui à la relation avec les grandes puissances ». Ce que Marine Le Pen a dit hier, c'est que la France doit se situer à équidistance, comme si elle mettait un signe égal entre la Russie et l'Ukraine. C'est totalement irresponsable et c'est méconnaître ce qui a garanti à l'Europe huit décennies de paix et de prospérité depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, c'est-à-dire la construction d'une Europe unie, souveraine et démocratique. 

[…]

Q - Boualem Sansal veut retourner en Algérie. Il veut un vrai procès, un vrai acquittement. La grâce ne lui suffit pas. Vous lui déconseillez ? 

R - Je lui déconseille plutôt. 

Q - Il y a Christophe Gleizes.

R - Christophe Gleizes que nous n'oublions pas, évidemment, nous nous mobilisons pour obtenir sa libération. Nous l'avons rencontré plusieurs fois cet été. Il va bien. Il est admirable dans l'épreuve qu'il traverse. Et nous ne lâcherons rien jusqu'à obtenir sa libération définitive.

Q - Merci beaucoup, Monsieur le ministre, Jean-Noël Barrot, d'avoir accepté l'invitation ce matin. 

R - Merci.

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