« France Inter » - Entretien de Jean-Noël Barrot - Extraits

  • Politique étrangère

Interventions médias

Le : 15 octobre 2026

Q - Bonjour Jean-Noël Barrot.

R - Bonjour. 

Q - Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. Je voudrais commencer bien sûr par la situation en Ukraine et ce mot lâché par Volodymyr Zelensky qui dit s'être senti « trahi » par Donald Trump. Je rappelle qu'à l'occasion de frappes russes dans la nuit de mardi à mercredi, l'Ukraine n'aurait pas bénéficié du renseignement américain pour prévenir les attaques. Le président ukrainien qui a également dénoncé la coupure de Starlink, le réseau de satellites d'Elon Musk utilisé par l'armée ukrainienne pour se défendre. Jean-Noël Barrot, est-ce que les États-Unis sont en train de lâcher définitivement l'Ukraine ?

R - Benjamin Duhamel, ne nous laissons pas contaminer par la propagande de Vladimir Poutine. Ça fait 20 fois depuis le début de la guerre d'agression russe en Ukraine qu'on nous annonce que l'Ukraine va chuter, que les États-Unis abandonnent l'Ukraine. Qu'est-ce que c'est la vérité ? La vérité, c'est que ça fait bien longtemps que l'Europe, que nous, assumons l'essentiel du soutien à l'Ukraine et de la pression sur la Russie. Regardez ce qui s'est passé ces derniers jours. Nous avons transféré six milliards d'euros à l'Ukraine. Nous avons pris, j'y étais moi-même à Luxembourg, 1600 sanctions, gels d'avoirs, interdictions d'accès au territoire européen contre des responsables russes du complexe militaro-industriel. Et avant-hier, nous avons littéralement arrêté, arraisonné un navire de la flotte fantôme russe.

Q - Jean-Noël Barrot, on va parler dans un instant de la stratégie des Européens, mais là, il ne s'agit pas de la propagande de Vladimir Poutine, il s'agit de mots utilisés par le président ukrainien. Quand Volodymyr Zelensky parle de trahison de Donald Trump quant à ce que je viens d'évoquer, à savoir le renseignement et la question des satellites, est-ce que ce mot de trahison, vous le reprenez à votre compte ? Est-ce que vous le comprenez ?

R - Mais on a régulièrement entendu Volodymyr Zelensky exprimer avec beaucoup de franchise son opinion sur l'attitude des alliés. Il n'a pas toujours épargné d'ailleurs les Européens. Mais il ne faut pas sortir la chose de son contexte. Volodymyr Zelensky a également exprimé son souhait de poursuivre sa collaboration avec les États-Unis. Et s'agissant du renseignement, puisque vous me relancez sur ce sujet, rappelons-le, deux tiers du renseignement qui est fourni à l'Ukraine, l'est aujourd'hui par les Européens et singulièrement par la France.

Q - Pour bien comprendre ce que vous dites ce matin, Jean-Noël Barrot, au fond, c'est quoi ? C'est un non-évènement que les Américains aient décidé de priver l'Ukraine d'un certain nombre de renseignements, que les réseaux de satellites d'Elon Musk aient vu leur débit diminuer. C'est quoi ? Ça n'a aucun impact sur la situation en Ukraine ?

R - On mène une guerre sur le champ de bataille, mais aussi dans les esprits. Et chaque fois que l'occasion se présente, le Kremlin et ses trolls sur les réseaux sociaux exploitent, amplifient un certain nombre de phénomènes ou d'évènements pour nous décourager. Décourager les Ukrainiens, mais ça ne fonctionne pas de toute évidence, puisque chaque fois qu'on est arrivés à l'automne, on nous a dit que l'Ukraine ne tiendrait pas l'hiver, et chaque fois, l'Ukraine en est sortie en tenant le front, et pour nous décourager, nous, nous dissuader de poursuivre notre soutien à l'Ukraine.

Q - Alors je vais essayer de poser la question différemment. Est-ce que, selon vos informations, les États-Unis ont effectivement baissé ou diminué ou coupé le renseignement apporté aux Ukrainiens ?

R - Il y a dans le domaine public une information qui semble suggérer que le débit de Starlink a été ralenti. Mais je le redis…

Q - Et vous avez entendu Elon Musk expliquer que c'était la responsabilité du gouvernement fédéral, puisque, sans être trop technique, il parle de Star Shield, qui est la déclinaison militaire de son réseau de satellites.

R - Et alors ? Le renseignement qui est apporté à l'Ukraine aujourd'hui, il est essentiellement par l'Europe et par la France. Nous continuons notre stratégie qui produit des effets considérables, permet à la résistance ukrainienne de tenir le front. Bien évidemment, ça n'est pas parfait puisqu'on voit, comme vous l'avez rappelé, les bombardements très cyniques, très meurtriers sur les villes de l'arrière. On travaille activement.

Q - Donc la France et l'Europe sont en mesure de pallier cette défaillance américaine ?

R - La France, l'Europe, les Ukrainiens, on est mobilisés notamment pour protéger le ciel ukrainien avec des projets de collaboration pour développer au plus vite des missiles intercepteurs de missiles, beaucoup moins chers et beaucoup plus rapidement produits que ça n'était le cas jusqu'à présent.

Q - Comment avez-vous réagi, Jean-Noël Barrot, quand vous avez entendu Donald Trump expliquer qu'il était temps que l'Ukraine soit dotée d'un nouveau président ?

R - Que c'est à l'Ukraine qu'il appartient de choisir son dirigeant, vous savez, l'autodétermination des peuples, c'est un principe auquel nous sommes farouchement...

Q - Est-ce que vous avez été choqué par cette phrase du président ?

R - Non, à nouveau, ça fait depuis le début de la guerre plusieurs fois qu'on entend cette question-là ressurgir des élections en Ukraine. Et d'ailleurs, les Ukrainiens, ils sont prêts. Le président Zelensky a dit qu'il était prêt à des élections, mais à condition qu'un cessez-le-feu puisse intervenir. Il l'a redit ces derniers jours, que la Russie cesse ses bombardements constants et désormais journaliers sur les villes de l'Ukraine et dans ces cas-là, des élections pourront se tenir.

Q - Quand on ajoute à cela l'accord passé entre Vladimir Poutine et Donald Trump sur le diesel russe avec l'importation massive de diesel russe aux États-Unis, alors même, et vous l'évoquiez au début de cet entretien, Jean-Noël Barrot, que l'Europe a pris des sanctions cette semaine, est-ce que quand on met tout ça bout à bout, on arrive à la conclusion que tout simplement Donald Trump n'est plus un allié des Européens ? 

R - Non mais là encore, ne nous laissons pas intoxiquer. La production de diesel et même d'hydrocarbures par la Russie s'est effondrée depuis le début de la guerre et singulièrement depuis le début de l'année. Sous le double effet de quoi ? Eh bien, des frappes menées avec beaucoup de talent par les Ukrainiens et puis sous l'effet des sanctions très lourdes que nous avons prises. Ce ne sont pas quelques dizaines de milliers de barils de diesel qui vont changer les choses.

Q - C'est un peu plus que ça, dans l’accord qui a été conclu.

R - Oui, mais les recettes pétrolières de la Russie se sont effondrées malgré la hausse des prix, malgré tous les évènements au Proche-Orient.

Q - Donc tout ça ne change rien dans la relation entre la France, l'Europe et Donald Trump ?

R - Tout ça ne va entamer en rien la détermination des Ukrainiens et des Européens à résister contre le dessein impérialiste et colonial de Vladimir Poutine, un peuple qui aspire et qui se bat pour sa liberté et son indépendance, rien ni personne ne peut lui résister.

Q - Jean-Noël Barrot, vous serez la semaine prochaine au Proche-Orient avec Emmanuel Macron. Le 24 septembre, le Président annonçait l'envoi de moyens militaires pour protéger le site de Yanbu en Arabie saoudite. C'était il y a trois semaines. Est-ce que vous pouvez nous donner des nouvelles des moyens militaires qui étaient censés être envoyés ou est-ce que c'était un effet d'annonce puisqu'on n'a pas eu de nouvelles de ces moyens militaires ?

R - Les discussions se poursuivent avec l'Arabie saoudite pour bien mesurer ce que sont ses besoins. Nous avons, dès le départ, annoncé que nous étions prêts à déployer des militaires, des capacités de détection, des radars mais aussi du matériel de défense, vous savez, ces choses-là prennent un peu de temps, il faut acheminer le matériel.

Q - C’est quoi l’échéance ? Est-ce que c'est une question de semaines, une question de mois ?

R - C'est une brève échéance puisqu'il est nécessaire que nous puissions protéger les infrastructures énergétiques de l’Arabie saoudite pour que ce corridor puisse fonctionner et que ne vienne pas s'ajouter à la hausse des prix que nous connaissons actuellement une complication supplémentaire.

Q - Vous dites « brève échéance » parce qu'il faut rappeler qu'on parle d'un pays, l’Arabie saoudite, qui est frappé quasi quotidiennement par la milice yéménite houthie, il y a un besoin d'aller vite, visiblement, pour aider les Saoudiens ?

R - Bien sûr, puisque ces attaques odieuses qui ont visé récemment l'aéroport de Riyad, qui ont fait un grand nombre de victimes, parmi lesquelles une Française, je veux redire que nous sommes aux côtés de sa famille et de ses proches, à ses côtés, après l'épreuve qu'elle a subie, tout cela nous conduit évidemment à apporter à l'Arabie saoudite les moyens nécessaires pour protéger notamment les infrastructures énergétiques dont nous avons, nous aussi, besoin pour faire baisser la pression sur les prix.

Q - Avant de dire un mot de la situation politique intérieure, Jean-Noël Barrot, est-ce que vous avez vu le film Naza ? 

R - Je n'ai pas vu ce film.

Q - Rappelons ce film réalisé par deux documentaristes, artistes israéliens qui dénoncent les procédés de l'armée israélienne. Il a été projeté pendant deux jours en France, lundi et mardi, avec un immense succès. Lundi, il y a notamment 40 000 spectateurs qui ont pu le voir. Qu'est-ce que cela dit, l'intérêt des Français pour ce film ?

R - Je n'ai pas vu le film, donc je ne peux pas tellement le commenter. 

Q - Vous avez envie de le voir ?

R - Ce que je peux dire, c'est de déplorer, je l'ai vu encore une fois à l'Assemblée nationale hier, qu'un conflit qui n'est pas toujours très bien compris par les forces politiques dans notre pays soit importé constamment, systématiquement, pour servir des fins politiques. 

Q - Et vous irez le voir ou pas ce film ? Vous avez une curiosité ?

R - Je n'ai pas spécialement de curiosité pour ce film en particulier. Vous savez, il y a beaucoup de films qui ont été faits sur ce conflit qui méritent d'être vus. Mais surtout, je crois que ce dont il faut se garder, c'est d'importer ou de projeter ce que peuvent être les souffrances ou les inquiétudes des juifs de France, des musulmans de France, sur un conflit qui n'est pas le leur.

Q - Ce qui n'est pas le même sujet. On peut avoir envie de voir ce film, penser encore une fois ce qu'on veut de ce film, et vouloir effectivement qu'il y ait une étanchéité entre la question de la communauté juive en France et le conflit au Proche-Orient.

[…]

Q - Merci beaucoup, Jean-Noël Barrot, d'être venu ce matin sur France Inter.

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