« France 24 » - Entretien de Pascal Confavreux, porte-parole du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères Politique étrangère Interventions médias Le : 02 juin 2026 Q - Et pour parler de la position de la France, à mes côtés, le porte-parole du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Pascal Confavreux, bonjour. R - Bonjour. Q - « Un accord de paix entre Israël et le Liban pourrait intervenir dès demain s'il n'y avait pas le Hezbollah, seul obstacle à cette paix. » C'est ce que vient d'affirmer le secrétaire d'État américain, Marco Rubio. Qu'en pense la diplomatie française ? Êtes-vous sur la même ligne ? R - Il faut que les discussions directes puissent avancer. On soutient les discussions qui se sont tenues par le passé. Il y en a aujourd'hui et demain, à Washington, et c'est pour nous la seule voie possible, à très court terme, pour solidifier le cessez-le-feu. Vous avez vu qu'il y avait eu beaucoup de violations ces derniers jours. À cause de cela, le ministre Jean-Noël Barrot a convoqué une réunion d'urgence du Conseil de sécurité des Nations unies hier, qui a d'ailleurs montré un certain consensus sur le fait que ces violations devaient cesser et qui a permis de mettre la pression pour que les États-Unis obtiennent que les frappes cessent sur Beyrouth et sur le nord d'Israël. Q - Pour autant, les États-Unis étant membres permanents du Conseil de sécurité. R - Nous, nous avons dit très clairement que nous considérions que c'était inacceptable. Nous étions extrêmement préoccupés par l'avancée dans la profondeur des armées israéliennes. Que c’était non seulement contraire aux engagements qu'ils avaient pu prendre par le passé, et notamment au cessez-le-feu du 17 avril dernier, mais que c’était aussi une faute majeure pour leur propre sécurité. Parce qu'à terme, ce qu'il faut pour la sécurité d'Israël, c'est la souveraineté et l'intégrité du Liban. Ce n'est que ça qui peut vraiment aboutir à leur sécurité sur le long terme. Et bien sûr, nous avons aussi évidemment condamné les frappes du Hezbollah sur le nord d'Israël. Q - Mais vous dites que le Hezbollah n'est pas le seul obstacle. Contrairement à ce que disent les États-Unis. Sont-ils un arbitre impartial, un médiateur impartial dans ces négociations ? R - Il y a trois éléments. Il y a, de notre part, un soutien aux autorités libanaises, aux forces armées libanaises. Vous savez que nous voulions tenir une conférence des forces armées libanaises le 5 mars dernier. Nous avons été obligés, évidemment, du fait de la situation sur le terrain, de la repousser. Nous travaillons à ce qu'elle puisse être organisée, notamment avec les autorités saoudiennes, par la suite, dès que la situation sera possible. Soutien au gouvernement libanais et soutien à la population libanaise. Ça, c'est le premier point. Deuxièmement, refus d'une forme d'occupation sur le long terme et de pénétration dans la profondeur du territoire libanais, par l'armée israélienne. Et puis troisièmement, refus de l'instrumentalisation du Hezbollah par l'Iran pour déstabiliser le sud du Liban. À terme, que cette situation crée une déstabilisation qui ne profite qu'au Hezbollah. Q - Lorsque le ministre israélien des finances Bezalel Smotrich affirme que la nouvelle frontière nord israélienne doit être le Litani, soit une trentaine de kilomètres à l'intérieur du Liban, quand son collègue de la sécurité nationale Itamar Ben-Gvir va même lui plus loin, puisqu'il appelle à occuper jusqu'au fleuve Zahrani, situé encore plus au nord, c'est un déni de la souveraineté libanaise ? R - Je crois qu'il y a un droit international qui doit être respecté. Il y a une frontière qui est donnée et c'est cette frontière qui fait loi. Q - Les États-Unis doivent-ils le dire explicitement, eux qui pour l'heure n'ont pas pris de position nette sur la question de ce conflit libanais, si ce n'est pour appeler à un cessez-le-feu ? R - Ils ont appelé à un cessez-le-feu, , avec nous, le 17 avril dernier, et ensuite que le cessez-le-feu ces dernières heures puisse être un peu plus avancé, à la fois pour la protection de Beyrouth et pour la protection du nord d'Israël. Cet impact est encourageant mais il n'est pas encore suffisant. Q - On apprend du site d'informations en ligne Axios qu'une conversation houleuse aurait eu lieu entre Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Et Donald Trump, en des termes très fleuris, aurait dit au Premier ministre israélien de cesser immédiatement toute tentative d'envoi de troupes sur Beyrouth, ce qui n'est pas très clair car les Israéliens ont menacé plutôt de frapper la capitale libanaise par la voie aérienne. Les États-Unis doivent-ils exprimer cette position publiquement, d'après vous ? R - C'est aux États-Unis de déterminer leur politique. Moi, je ne suis pas le porte-parole des États-Unis. Mais on l'a dit et redit, cette déstabilisation du sud du Liban, cette violation de l'intégrité et de la souveraineté, à la fin, joue contre les intérêts de sécurité d'Israël. Puisque ça vient donner des arguments en faveur du Hezbollah, cela vient redonner de la vigueur au Hezbollah. Et on avait remarqué que depuis novembre 2024, c'est-à-dire le premier cessez-le-feu auquel la France était partie avec les États-Unis à l'époque, une forme d'espoir était apparue où non seulement les autorités libanaises avaient pu redevenir fonctionnelles, avec l'élection d'un président, que des réformes économiques avaient été commencées, il y avait cette préparation de la conférence pour le soutien aux forces armées libanaises et aux forces de sécurité intérieure. Et c'était ça que nous poussions : avoir une stabilité plus durable. Récemment, évidemment, depuis mars, on a perdu du terrain. Q - Une zone tampon dans le sud du Liban jusqu'au Litani, jusqu'à une ligne jaune. C'est ce qu'en tout cas de très nombreux Israéliens, parce que là on va très au-delà des deux ministres que j'ai cités, il semble y avoir consensus au sein d'une bonne partie de la classe politique israélienne pour considérer qu'une présence militaire israélienne dans le sud du Liban est nécessaire, tant que le Hezbollah lui sera toujours présent et ne sera pas désarmé. Comprenez-vous cette position d'un certain nombre d'Israéliens pour leur sécurité ? R - Nous comprenons absolument la nécessité de la sécurité d'Israël. Et la France a toujours été présente aux côtés d'Israël quand Israël se trouvait attaqué. Il n’y a pas une once d'hésitation là-dessus. Q - Ça veut dire une présence militaire au sol, au sud du Liban ? R - En revanche, la pénétration dans la durée, dans la profondeur au sud du Liban est, encore une fois, une erreur stratégique de la part d'Israël. Q - Qui désarmera le Hezbollah, dans ces conditions ? R - Ce désarmement du Hezbollah, il doit intervenir dans les meilleurs délais, par l'établissement de négociations. L'imposition uniquement par la force n’est probablement pas ce qui va permettre de l'obtenir dans la durée. Q - Un accord de cessez-le-feu réel et durable entre Israël et le Liban est nécessaire, d'après vous, pour parvenir à un accord sur l'Iran ? Parce qu'on comprend bien aujourd'hui que ces deux négociations sont liées. Lorsque l'on écoute, si l'on lit effectivement le contexte de cette conversation entre Donald Trump et Benyamin Netanyahou, on voit bien que le président américain semble s'impatienter parce que les événements aujourd'hui au Liban semblent entraver la possibilité d'un accord avec l'Iran, qui a fait effectivement d'un cessez-le-feu durable au Liban une condition d'accord. R - Rappelez-vous, c'était toujours dans la discussion début avril du cessez-le-feu avec l'Iran, où il y avait d'ailleurs deux lectures. Nous ne sommes pas belligérants en Iran, donc nous n'étions pas dans la négociation directement de ce cessez-le-feu, mais les Iraniens disaient depuis le début que le cessez-le-feu au Liban était inclus dans le cessez-le-feu global. Et il a fallu une dizaine de jours pour que ce cessez-le-feu, entre le 8 avril, celui qui était signé entre l'Iran et les États-Unis, puisse être bien mis en place du côté du Liban. Et nous n’avions cessé d'être à la manœuvre pour le faire, et notamment en étant en contact avec l'ensemble des parties prenantes, c'est-à-dire, évidemment la partie israélienne, mais aussi les parties iranienne et américaine. Q - La France, qui n'est pas partie prenante dans ces négociations avec l'Iran, mais qui en revanche est proche historiquement du Liban et également un allié historique d'Israël, peut-elle contribuer à trouver une issue négociée ? On entend beaucoup ces derniers temps le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Bien sûr. R - Bien sûr. Jean-Noël Barrot, c'est le pays hors UE dans lequel il s'est rendu le plus souvent, le Liban. La France a non seulement pour le Liban une forme de... C'est un pays frère, nous connaissons ces sujets de manière extrêmement fine. Et encore une fois, nous nous tiendrons aux côtés des autorités libanaises, en fonction de ce qu'elles souhaiteront, pour pouvoir les soutenir dans cette nécessité d'avoir un cessez-le-feu à court terme et une stabilisation à moyen terme. Q - L'actualité, c'est aussi l'Ukraine. L'Ukraine qui ordonne l'évacuation de plus de 7.000 civils de la région de Kharkiv à la frontière russe, alors que Moscou vient de lancer de nouvelles frappes massives de drones et de missiles. Il y a 21 morts et plus de 100 blessés. [Reportage sur l’Ukraine] Q - Pascal Confavreux, la France, malgré les mises en garde de la Russie, maintient une représentation diplomatique à Kyiv et malgré la recrudescence de ces attaques que l'on voit contre la capitale ukrainienne. Quels seraient les moyens aujourd'hui d'y parer ? Livrer effectivement davantage de systèmes de défense ? R - Déjà, on voit que si la Russie utilise cette stratégie escalatoire, c'est parce qu'elle est dans une impasse sur le terrain, une impasse militaire et une impasse économique. Une impasse militaire parce que depuis février, en réalité, elle a conquis moins de terrain que les Ukrainiens n'en ont conquis. Que les Ukrainiens mettent hors de combat environ 35.000 combattants par mois, alors que la Russie n'est en capacité de pouvoir en rajouter que 30.000. Donc vous voyez qu'il y a un effet d'attrition. Et puis qu'enfin, vous avez une utilisation, par exemple la semaine dernière, de missiles type Orechnik, qui sont des missiles, en théorie, avec des capacités d'emport nucléaire. Donc vous avez cette capacité escalatoire, qui montre que c'est effectivement une incapacité d'avancer sur le terrain pour utiliser d'autres vocabulaires. Et c'est d'autant plus scandaleux, puisque vous me disiez que nous maintenons effectivement une ambassade, parce que l'ambassade russe, les autorités russes nous disaient, « Nous vous invitons à quitter Kyiv ». Et nous demandons aux autorités russes de respecter le droit international, tout simplement, qu'elles doivent d'autant plus respecter qu'elles sont un membre permanent du Conseil de sécurité, c'est-à-dire protéger les civils et protéger aussi les ressortissants et les représentations diplomatiques. Il y a une forme ici, si vous voulez, de second effet, qui est de dire « En cas de future bavure, je vous aurais prévenu ». Et ça, c'est totalement scandaleux. Et évidemment, notre ambassade reste active sur place et continue à apporter tout notre soutien aux autorités ukrainiennes. Q - On en vient à présent à l'événement du jour, ici en France, en matière de diplomatie : le président rwandais Paul Kagame, reçu par Emmanuel Macron. Les deux dirigeants ont inauguré un mémorial en hommage aux victimes du génocide des Tutsis au Rwanda, génocide de 1994. C'est un symbole supplémentaire de l'apaisement entre les deux pays après la visite d'Emmanuel Macron à Kigali, en 2021. Le chef de l'État qui avait alors pour la première fois reconnu les responsabilités de la France dans le massacre d'au moins 800.000 personnes. Ce mémorial imposé aux bords de Seine s'appelle l'Archive, un lieu de recueillement et de transmission mémorielle. Écoutez le chef de l'État. [Déclarations de M. Paul Kagame, président de la république du Rwanda, et M. Emmanuel Macron, Président de la République] Q - Voilà, cela restera sans doute l'un des acquis du bilan d'Emmanuel Macron en matière mémorielle. Il y a eu la réconciliation et la reconnaissance d'un certain nombre de faits durant la guerre d'Algérie. Il y a aussi la reconnaissance de la responsabilité de la France dans ce génocide au Rwanda. Peut-on se réconcilier pleinement, aujourd'hui, avec les autorités rwandaises, compte tenu de la situation chez un allié de la France, un allié direct de la France, la République démocratique du Congo, où on le sait, dans l'est, la rébellion du M23 est aussi aidée par l'armée rwandaise ? R - Je crois qu'il faut aussi, en diplomatie, sérier les sujets. Il y a eu, dès le début, dans l'esprit du Président de la République Emmanuel Macron, lors de son discours de Ouagadougou, la volonté de pouvoir regarder vraiment, les yeux dans les yeux, notre passé, pour pouvoir construire un avenir en commun. Nous l'avons fait avec le Sénégal, avec le Cameroun, avec l'Algérie et avec le Rwanda. Sa méthode était notamment de pouvoir ouvrir, comme on ne l'avait jamais fait par le passé, en réalité, toutes les archives. Et de les donner à des historiens français et rwandais pour qu'on puisse voir la réalité de notre passé, qui peut être dur, mais qui est collectif et qui est partagé. C'est ce qui a été fait. Par la suite, les mots ont été posés en 2021 dans un discours du Président de la République. Et puis ensuite, en 2023, nous avons, en lien avec les autorités rwandaises, décidé la création de ce mémorial pour le génocide contre les Tutsis au Rwanda. J'étais à la cérémonie tout à l'heure, elle était extrêmement émouvante, vous aviez des témoignages de rescapés de cette association, Ibuka France. Vous aviez aussi des jeunes lycéens français qui n'étaient pas forcément liés par le sang avec leur histoire, cette histoire au Rwanda, mais qui étaient là. On les sentait concernés. Parce que vous savez que depuis 2020, l'enseignement sur le génocide contre les Tutsis au Rwanda est désormais obligatoire dans l'ensemble des lycées français. C'est un des éléments de cette évolution du rapport entre la France et les différents pays africains qu'on a vu notamment au sommet Africa Forward, à Nairobi, il y a quelques semaines. Q - Oui, ça, c'est la transmission, la mémoire et la reconnaissance. Mais cette reconnaissance, justement, et ce sentiment de culpabilité n'empêche pas de dire les choses sur ce qu'il se passe actuellement dans l'est de la RDC. R - Et puis après, c'est votre second point, il y a la diplomatie. Donc c'était un élément qu’il était extrêmement important de faire. Ça ne veut pas dire qu'ensuite, nous avons des discussions sur lesquelles nous sommes en accord ou pas en accord avec des éléments, vous le mentionniez, à l'est de la RDC. Q - Merci beaucoup Pascal Confavreux, porte-parole du ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères, d'avoir été avec nous en direct sur France 24 pour commenter cette riche actualité internationale.