« France 2 et France Inter » - Entretien de Jean-Noël Barrot Politique étrangère Interventions médias Le : 27 septembre 2026 Q - Bonjour à tous. Je suis très heureux de vous retrouver pour ce nouveau numéro de Franc-Jeu, votre grande émission politique hebdomadaire du service public, chaque dimanche, sur France Inter et sur France 2. Et cette semaine, je reçois le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Bonjour. R - Bonjour Benjamin Duhamel. Q - Merci d'avoir accepté notre invitation, alors que les fracas du monde n'ont jamais paru aussi dangereux au Proche et au Moyen-Orient, en Ukraine, avec des conséquences très directes pour les Français. On en parlera évidemment dans un instant. Et puis cette question : la France est-elle encore suffisamment influente pour répondre à ces crises multiples ? L'essayiste et peut-être, peut-être, future candidate à l'élection présidentielle, Natacha Polony, viendra vous interpeller à ce sujet tout à l'heure. Voilà le programme de cette émission, Franc-Jeu numéro 5, avec Jean-Noël Barrot. C'est parti. Q - Jean-Noël Barrot, je voudrais évidemment commencer par la visite du pape en France, et ces images impressionnantes. Hier, une marée humaine sur les Champs-Élysées et place de la Concorde. Encore ce matin, à Lourdes, 150.000 personnes qui ont assisté à la messe de Léon XIV, le pape, qui, c'était une de ses premières étapes, s'est exprimé à l'Élysée, sous les yeux du président de la République. Je vous propose d'écouter un extrait de son discours. […] Q - Jean-Noël Barrot, vous qui appartenez à la famille politique de la démocratie chrétienne, est-ce que vous êtes sensible ? Est-ce que vous partagez cette mise en garde du Pape Léon XIV qui vise notamment une partie de l'action du Gouvernement, notamment sur la question de la loi pour l'aide à mourir ? R - D'abord, comme vous, je suis frappé par la ferveur et la liesse des catholiques de France, qui accueillent le Saint-Père pour la première fois depuis 20 ans ; mais aussi par l'affluence qu'il a rencontrée sur les différentes étapes de son voyage en France jusqu'à présent, qui témoigne du fait qu'il y a dans la société française une attente d'un certain discours qui, effectivement, prend à bras le corps ces questions dont nous voyons bien, collectivement, que nous avons besoin de les traiter. C'est le cas, je crois, de l'individualisme, de la solitude qui plonge un certain nombre de nos concitoyens dans la détresse. C'est le cas aussi d'une forme de marchandisation du monde. Ce sont les propos que vous avez évoqués. Mais plus largement… Q - Et là, quand il parle, quand le Pape Léon XIV, encore une fois, sous les yeux du président de la République, il parle d'une mort programmée en faisant directement référence à la loi sur la fin de vie. Est-ce que vous dites : il a raison ? Est-ce que vous êtes, au contraire, en opposition ? Est-ce que vous maintenez ce cap qui a été fixé par le Gouvernement ? R - Mais enfin, Benjamin Duhamel, il est dans son rôle. N'importe quel chef religieux de n'importe quelle grande religion monothéiste, aujourd'hui, insisterait naturellement sur la protection de la vie à son commencement et à sa fin. Ensuite, nous avons eu un débat démocratique qui est allé d'une convention citoyenne jusqu'au Conseil constitutionnel cet été. J'ai eu l'occasion de m'exprimer sur mes positions à ce sujet. La question a été tranchée démocratiquement. Mais je veux ajouter un point qui me paraît être à l'origine de cet écho considérable que rencontre Léon XIV, et son message, dans notre pays. C'est cet appel à la paix civile, au dialogue et au respect d'autrui. Dans une société qui, comme d'autres sociétés européennes ou américaines, se polarise à l'extrême, ça fait énormément de bien d'entendre ce message qui nous appelle à une forme de tolérance, y compris dans un débat démocratique qui est devenu extrêmement radicalisé. Q - Et le voyage du pape qui continuera, puisque demain il se rendra, à Metz. Jean-Noël Barrot, je voudrais qu'on revienne sur l'une des principales annonces faites par le président de la République, jeudi soir, à la télévision : l'envoi de moyens militaires français en Arabie saoudite pour sécuriser le terminal pétrolier de Yanbu aux abords de la mer Rouge, et tenter de faire baisser la pression sur les prix de l'énergie. C'est un site pétrolier saoudien qui est susceptible d'être visé par la milice houthis qui est une milice pro-iranienne. Très concrètement, Jean-Noël Barrot, on a besoin de vous pour comprendre quels sont les tenants et les aboutissants de cette mission, avec une première question d'ordre général. Il va y avoir un envoi de moyens militaires, de défense, si la France, par ses moyens militaires, est visée directement par cette milice houthis, cette milice pro-iranienne. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que la France réplique ? Ça veut dire que la France rentre en guerre contre cette milice ? R - Alors, si vous me permettez, on va rembobiner un tout petit peu. Ça fait deux ans maintenant que des moyens militaires français sont déployés, pas très loin de Yanbu, en mer Rouge, pour protéger la circulation des navires de commerce contre les attaques de drones ou de missiles des Houthis. Et ça marche, puisqu'on a escorté, protégé ainsi, plusieurs centaines de navires qui battaient pavillon français sans qu'ils ne subissent aucun dommage. Depuis le début de la guerre en Iran, ça n'a échappé à personne que la France est l'un des pays qui a déployé le plus de moyens, vous vous souvenez, dès les premiers jours de la guerre, pour protéger nos partenaires, certains de nos alliés, contre les attaques indiscriminées de l'Iran, qui tapait à la fois des pays européens, comme Chypre, mais aussi des pays du Proche-Orient. Qu'est-ce qui se passe désormais ? Eh bien, alors qu'on voit que les États-Unis et l'Iran peinent à conclure et mettre en œuvre cet accord, qu'ils ont trouvé et qui a été signé même sous nos yeux à Versailles, est venu se greffer à ce conflit dont nous payons le prix, puisqu'il exerce une pression forte sur les prix des hydrocarbures, un autre conflit qui oppose effectivement l'Arabie saoudite et ce groupe des Houthis qui, déjà, semait le désordre en mer Rouge. Que fait le président de la République ? Il annonce qu'effectivement, il y a un terminal, un point qui est névralgique. Pourquoi ? Eh bien, parce que l'Arabie saoudite utilise ce point pour contourner Ormuz, pour passer par la mer Rouge. Q - Pour contourner la fermeture des détroits d'Ormuz et de Bab el-Mandeb. R - Et comme on l'a fait depuis le début de cette guerre, eh bien, de manière strictement défensive, on met à disposition des moyens. Défensifs. Q - Défensifs ? R - Bien sûr. Q - Ça veut dire que si les moyens militaires français sont visés, ça veut dire qu'il n'y a pas de réplique des forces militaires françaises positionnées autour de ce site pétrolier ? R - Mais la question se pose à chaque fois que nous avons, dans la région, déployé des moyens défensifs. Je vous le disais : on le fait depuis deux ans. On l'a fait à nouveau depuis le début de la guerre en Iran. Et on le fait là. On protège nos moyens. Q - Donc, il n'y a pas de risque de co-belligérance à envoyer des moyens militaires dans cet endroit du monde qui, là encore, peut être visé par des forces en soutien de l'Iran ? R - Non, absolument pas. Sachez que depuis le début de la guerre en Iran, je le répète, nous avons déployé des moyens militaires pour protéger nos alliés et nos partenaires. Est-ce qu'à un seul moment, nous avons été considérés comme co-belligérants ? Jamais. Ce n'est pas la question. C'est strictement défensif. Ensuite, je sais où vous allez m'emmener, qui est la question de l'information du Parlement, puisque certains responsables politiques… Q - Alors, si vous faites les questions avant la réponse… Juste avant de parler de ce sujet, puisqu'effectivement, les oppositions demandent à ce qu'il y ait un débat au Parlement. Sur ces fameux moyens militaires, est-ce qu'on peut être un peu plus précis ? Est-ce que les soldats, est-ce que ça se chiffre en dizaines, en centaines, qui se rendraient en Arabie saoudite autour de ce site pétrolier ? Est-ce que vous pouvez être un peu plus précis sur les moyens militaires qui vont être envoyés ? R - Le Président, jeudi soir, que vous avez écouté, j'en suis sûr, a évoqué la mise à disposition, l'envoi de soldats, de radars pour identifier d'où peuvent provenir les attaques et de systèmes de défense aérienne. Ces capacités, elles vont dépendre de la demande précise qui sera formulée par le partenaire. Q - Mais en termes de soldats, est-ce que là encore, c'est une dizaine, une centaine de soldats ? R - Ça dépend du besoin tel qu'il sera exprimé par le partenaire, de nos propres capacités et de l'évolution de la situation. Mais à nouveau, je suis frappé de voir que ces questions se posent aujourd'hui, alors qu'elles ne se sont pas tellement posées lorsque des moyens, j'allais dire, encore plus considérables, ont été mis en œuvre. Q - Peut-être aussi parce qu'il y a une intensification du conflit dans cette région. R - Oui, mais il y a une intensification de ses conséquences pour notre vie quotidienne. Et moi, je suis fier, vous savez, je suis fier que mon pays, mon président, plutôt que de rester les bras ballants en se demandant s'il doit baisser les taxes, et cetera, se dise : « Je vais traiter le problème à la racine. Je vais protéger le point de sortie du pétrole des cinq millions de barils saoudiens pour qu'on puisse faire baisser la pression saoudienne ». Q - Alors, Jean-Noël Barrot, puisque vous anticipiez la question que j'allais vous poser, Jean-Luc Mélenchon, je vous propose d'écouter ce qu'a été sa réaction à la suite des propos du président de la République : « Si la base est frappée, que ferons-nous ? L'Assemblée doit voter sur le sujet, article 35 de la Constitution. » Est-ce que vous allez répondre à cette demande formulée par les oppositions, il y a Jean-Luc Mélenchon, mais pas seulement : qu'il y ait un débat au Parlement quant à l'envoi de ces moyens militaires en Arabie saoudite ? R - D'abord, Jean-Luc Mélenchon ne semble pas connaître la Constitution puisqu’un vote n'est prescrit par la Constitution dans le cadre de cet article 35 qu'à l'issue d'une période de quatre mois. Q - Et ça peut être un débat sans vote ? R - Ça peut être un débat sans vote. Et ça peut d'abord être une information du Parlement. Mais qu'a fait le président de la République il y a quelques jours ? C'est précisément d'inviter les forces politiques du pays représentées au Parlement pour leur donner tous les détails. Est-ce que Monsieur Mélenchon a daigné se présenter à cette réunion ? La réponse est non. Et donc, avant de faire des tweets et des déclarations à l'emporte-pièce, autant venir en réunion d’information. Q - D’accord Jean-Noël Barrot. Sauf que les institutions de la Ve République sont faites de telle manière, qu'il y a effectivement le président qui peut faire une réunion, mais il y a aussi un Parlement, une Assemblée nationale. R - Bien sûr. Q - Donc, là, ça veut dire qu'en l'état, vous dites : cette demande de consultation des députés et des sénateurs, c'est niet ? R - Pas du tout. Je suis moi-même amené dans quelques jours à me présenter devant la Commission des Affaires étrangères pour rendre des comptes sur l'action diplomatique du Gouvernement. Q - D’accord. Est-ce qu'il pourrait y avoir un débat à l'Assemblée sur l'envoi de ces moyens militaires ? R - Il y en aura nécessairement. Et nous en avons eu depuis le début de la guerre en Iran à plusieurs reprises. Nous aurons mille occasions de débattre de ces questions. Et je le disais : dans un cadre, rappelons-le, sécurisé, le président de la République a tenu à partager avec les représentants des forces politiques des informations détaillées, dont certaines sont protégées par un certain secret. Q - Et je précise que Jean-Luc Mélenchon était représenté par Emmanuel Bompard, le coordinateur de La France insoumise. R - Certes, mais il n'était pas là. Et ensuite, il se plaint et il fait des tweets et des déclarations qui sont, je le disais, imprécises sur notre Constitution. Q - Un mot encore sur ce sujet, Jean-Noël Barrot. Est-ce qu'un discours de vérité pour ceux qui nous regardent et ceux qui nous écoutent sur France Inter ne serait pas de dire, quand bien même, il y a des moyens militaires qui sont envoyés en Arabie saoudite, tant que les détroits d'Ormuz et de Bab el-Mandeb sont fermés, le prix à la pompe ne baissera pas ? Est-ce qu'il n'y a pas une forme de décalage ? Vous disiez il y a quelques instants : moi, je suis fier du président de la République qui va permettre de faire baisser les prix de l'énergie. Ce n'est pas aussi simple que ça. Et c'est même plutôt la tendance inverse qu'on voit en train de se dessiner. R - Attention, le détroit de Bab el-Mandeb n'est pas fermé. Q - Le trafic est extrêmement limité. R - Le trafic est possible. Ce qui est très problématique, c'est cette escalade de tension entre l'Arabie saoudite et les Houthis. Les Houthis frappant des capacités énergétiques saoudiennes. L'Arabie saoudite qui, comme chacun sait, est un grand exportateur de pétrole et d'hydrocarbures. Et donc, il faut que la circulation des hydrocarbures saoudiens puisse reprendre de manière à ce que la pression baisse sur les prix. Et comme l'a rappelé le président de la République, ça peut être très rapide. Mais oui, il nous faut faire baisser la tension par la diplomatie, notamment. Mais on ne peut pas s'en arrêter là. Il faut également, et c'est tout le travail que nous menons, notamment au Quai d'Orsay, sécuriser nos approvisionnements dans les mois qui viennent si jamais la situation devait persister. Et puis à terme, diversifier nos routes commerciales : qu'on ne soit pas systématiquement obligés de dépendre en quelque sorte de l'ouverture ou pas de ces détroits. Q - Le discours de vérité, c'est qu'on n'est pas à la veille d'une tendance baissière sur les prix de l'énergie. R - On fait tout pour parvenir rapidement à une tendance baissière. Et je dois dire que si nous… Effectivement, nous déployons ces moyens, c'est pour que le transit du pétrole saoudien puisse reprendre. Je suis même étonné que d'autres pays n'aient pas fait cette proposition, d'ailleurs, parce que tous souffrent de cette situation. Et à ce moment-là, on peut espérer avoir une baisse. Aujourd'hui, diesel à 2,40 euros, même s'il est plafonné dans les stations Total. C'est un étranglement pour des millions de Français. Ça ne peut pas durer. On ne peut pas, comme ça, attendre que la chose passe ou simplement proposer d'engouffrer tout le denier public pour régler une crise qui, je le disais, a une origine directe, qui est cette tension dans la région. Q - D'où cette mission qui a été décidée. Un mot encore, Jean-Noël Barrot, sur le Proche-Orient. À la tribune des Nations unies, Emmanuel Macron a eu des mots très sévères à l'égard d'Israël. Et une phrase a été très commentée : elle est au sujet de la colonisation en Cisjordanie. Je vous propose de réécouter le président de la République. […] Q - Voilà. Le Hamas n'a jamais sévi en Cisjordanie. En réaction, Israël a dénoncé, je cite, une absurdité grotesque. À New York, vous avez été interrogé sur les propos du Président. Vous avez répondu, je cite, que chacun a bien compris ce que voulait dire le Président. Pourquoi est-ce que c'est si difficile, quand on est responsable politique, de reconnaître qu'une contre-vérité a été dite, à savoir qu'évidemment, la Cisjordanie est une des bases arrière du Hamas ? R - Non, mais chacun a parfaitement compris, je le répète, ce qu'a voulu dire le président de la République. Il y a, de la part du Gouvernement israélien, une complaisance coupable et scandaleuse vis-à-vis de ce qui se passe en Cisjordanie. Le développement effréné d'une colonisation illégale et l'explosion inédite de mémoire d'homme, de la violence des colons israélites à l'encontre des... Q - Mais là, le sujet, Jean-Noël Barrot, c’est sur la phrase qui a été prononcée. R - Non, mais attendez. Je finis le raisonnement. Là, on est d’accord. Mais c'est facile d'extraire des phrases de leur contexte. Q - On n'extrait pas des phrases de leur contexte. Je crois que là, ceux qui nous écoutent ont entendu, in extenso le président de la République. R - Laissez-moi terminer. Oui, mais il est à la tribune. Laissez-moi simplement terminer. Donc, une complaisance, je le disais, coupable vis-à-vis de ce qui se passe en Cisjordanie. Coupable au regard du droit international et des principes. Mais coupable vis-à-vis de la sécurité d'Israël. Ce que dit le président de la République, et il a raison, c'est que ce n'est pas la lutte contre le Hamas et l'objectif de l'effacer de l'avenir de la Palestine, objectif que nous partageons, qui peut justifier cette politique de complaisance. Ça ne peut pas être ça. Q - Jean-Noël Barrot, est-ce que le Hamas sévit en Cisjordanie ? R - Chacun sait bien ce qu'est le Hamas. Le Hamas a administré Gaza. Le Hamas s'est rendu coupable du pire massacre antisémite depuis la Shoah. Et le Hamas doit être exclu de tout avenir. Q - Est-ce que le Hamas agit, est-ce que le Hamas sévit en Cisjordanie ? R - Le Hamas est un mouvement qui a, au départ, administré Gaza et qui, effectivement, chaque fois que le Gouvernement israélien adopte une politique qui repose sur la violence, le mépris des droits des Palestiniens, se renforce. Q - D'accord, mais là encore, je peux poser la question une fois, deux fois : est-ce que le Hamas agit en Cisjordanie ? R - Mais je ne comprends pas ce que vous ne comprenez pas. L'argument du président de la République est limpide. La politique du gouvernement israélien ne permet pas d'affaiblir le Hamas ni à Gaza, ni en Cisjordanie. Q - Donc, vous ne donnerez pas de réponse sur cette question de savoir si le Hamas sévit ou non en Cisjordanie, puisque là encore, tous les spécialistes de la région sont d'accord pour dire que la Cisjordanie est une des bases arrière du Hamas. R - Tous les observateurs sincères se retrouveront pour saluer la position qui est celle de la France, et qui consiste à dire qu'il n'y a pas d'autre solution pour venir à bout de ce conflit. Q - D'autres vous diront, Jean-Noël Barrot, que cette phrase du président de la République a donné des arguments au gouvernement israélien pour répondre que là, c'était une erreur factuelle de dire que le Hamas ne sévissait pas en Cisjordanie. R - Pardonnez-moi de vous le dire, Benjamin Duhamel, mais certains responsables politiques israéliens n'hésitent jamais à extraire une phrase de leur contexte pour critiquer la position de la France qui, il est vrai, est différente de celle du gouvernement israélien actuel, dont nous considérons que la politique hypothèque la sécurité dans la région, la sécurité du peuple israélien, à laquelle nous sommes indéfectiblement attachés, et bien sûr le droit international. Q - Et là-dessus, ceux qui nous regardent et nous écoutent auront constaté l'absence de réponse sur ce point. Il faut qu'on parle, Jean-Noël Barrot, de la menace russe en Europe. Le président de la République, encore jeudi soir, a reconnu que la Russie pouvait viser directement le territoire français. Pour être très concret, puisque parfois, les choses sont un peu difficiles à envisager, est-ce que ça veut dire que vous, vous vous préparez, au Gouvernement, à ce qu'un drone russe puisse frapper directement un aéroport français, comme on a pu le voir en Allemagne cet été, ou une centrale nucléaire française ? Est-ce que ça fait partie des scénarios plausibles ? R - Ça fait partie des possibilités. Eh oui, on s'y prépare depuis longtemps, car non, ces actes hostiles ne sont pas une nouveauté. Ce que nous constatons, c'est que ces actes hostiles ont tendance à se multiplier ces dernières semaines et ces derniers mois, de manière inversement proportionnelle, si je puis dire, à ce qui se passe sur le front. Q - Et dans ce cas-là, pourquoi continue-t-on à parler de guerre hybride ? Est-ce que le mot hybride, il n'est pas de trop, Jean-Noël Barrot ? R - Je ne l'utilise pas très souvent, car je considère qu'effectivement, il ne dit pas tellement les choses. La vérité, c'est que depuis que la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l'Ukraine, elle redouble d'agressivité à l'encontre des pays européens, et notamment la France, qui s'est tenue aux côtés de la résistance ukrainienne. Cette agressivité, elle a pris la forme de campagnes de désinformation, de campagnes cyber, de sabotage dans un certain nombre de pays européens, d'intimidation, vous voyez bien qu'il y a des drones qui franchissent les espaces aériens de certains pays, et désormais, des attaques comme celles qu'on a connues en Allemagne. Q - Et suite aux propos du président de la République, on a eu plusieurs expressions des oppositions. Je voudrais vous faire écouter, coup sur coup, deux déclarations de la semaine, l'une de Jean-Luc Mélenchon et une autre de Marine Le Pen. […] Q - Ce sont les deux favoris des sondages en l'état, puisqu’il faut rester, bien sûr, prudent sur la nature des enquêtes d'opinion. Quel regard est-ce que vous portez sur ces deux déclarations ? R - Je ne suis pas surpris, parce que depuis longtemps, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ont choisi leur camp. Et leur camp, ce n'est pas celui de l'Ukraine. Je considère comme irresponsables… Q - Ils disent tous les deux. Enfin, en tout cas, dans leurs déclarations, ils continuent de dire : non, non, mais on soutient bien sûr l'Ukraine. R - Non, mais pardonnez-moi. Jean-Luc Mélenchon dit « Je soutiens l'Ukraine », mais c'est tout de la faute de l'Ukraine. C'est l'Ukraine qui a commencé, et parfois même, c'est l'OTAN qui a commencé. Vous vous rendez compte de l'inversion, de la réécriture, voire même du révisionnisme historique dont Jean-Luc Mélenchon se rend coupable ? La résistance ukrainienne, c'est la lutte pour l'indépendance, pour la liberté. Nous avons connu aussi des périodes, dans notre histoire, où notre indépendance, notre liberté était contestée. Et alors quoi ? Il aurait fallu retenir nos coups. Il aurait fallu que les forces françaises libres, la résistance intérieure, fassent preuve de retenue pour défendre son intégrité et l'intégrité territoriale de notre pays. C'est affligeant d'entendre ça, même si ce n’est pas très étonnant. Q - Et Marine Le Pen, elle dit « On n'a plus les moyens. Quand on voit les sacrifices qui sont demandés aux Français, on ne peut pas aider financièrement l'Ukraine, même si on peut continuer à former des soldats, envoyer des armes ». R - Vous avez raison. Jean-Luc Mélenchon a enlevé les gants pour taper dans la figure des Ukrainiens. Marine Le Pen, elle, les a conservés. Mais au fond, c'est le même message. C'est une défiance vis-à-vis de l'Union européenne, de notre organisation politique. Et c'est une complaisance vis-à-vis de Vladimir Poutine. Parce qu'au fond, rappelons-le toujours, ce qui est visé de la part de Vladimir Poutine, c'est l'Union européenne comme organisation politique. Car chacun de nos pays, pris isolément, il a une taille modeste à l'égard de ce qu'est le concert des nations aujourd'hui. Mis tous ensemble et unis, rien ne peut résister à l'Union européenne. C'est ça qui est visé par Vladimir Poutine. Et sans surprise, Jean-Luc Mélenchon, comme Marine Le Pen qui se défie de l'Union européenne, même s'ils le disent de manière masquée, si je puis dire, eh bien, sans surprise, ils choisissent systématiquement d'aller dans le sens de Vladimir Poutine et de réciter sa rhétorique. Q - Jean-Noël Barrot, quelques mots sur la stratégie européenne, qui est notamment une stratégie de sanctions. On a appris cette semaine qu'après avoir été visé par un arrêté d'expulsion en France, c'est maintenant l'Union européenne qui a visé Xenia Fedorova, ancienne chroniqueuse de CNews, relaie de la propagande du Kremlin. Elle n'a plus le droit de circuler sur le territoire européen. Ses avoirs sont gelés. Sauf qu'on a appris, c'est une information de nos confrères du site Les Jours qu'elle était toujours salariée du groupe Canal+, que son contrat n'avait pas été rompu. Est-ce que c'est choquant ? R - C'est choquant dans la mesure où cette personne a été sanctionnée par l'Union européenne. Pourquoi ? Pas parce qu'elle soutient la Russie. Il est autorisé dans notre pays de soutenir la Russie. Ça, ça s’appelle la liberté d'expression. Et moi, je me battrai toujours pour que quelqu'un avec lequel je suis en désaccord radical puisse librement exprimer son opinion. Non, Mme Fedorova, ce n'est pas son opinion qu'elle exprime, c'est ce qu'elle fait : c'est de mobiliser des méthodes, des réseaux, des argumentaires du Kremlin pour les diffuser dans notre pays, et dans l'Union européenne, à des fins de déstabilisation du débat public français, pour manipuler notre opinion publique. Eh bien, tout ça, on ne peut pas l'accepter. C'est pour ça qu'on a pris des sanctions au niveau français, que j'ai proposées, que ces sanctions soient prises au niveau européen, ce qui n'a posé aucune difficulté, puisque tout le monde était convaincu. Q - Et vous avez entendu, Jean-Noël Barrot, la réaction de la chaîne en question, CNews, qui a protesté, qui, d'ailleurs, cette semaine, a fait une émission avec la photo de Xenia Fedorova, qui était devant le micro. Est-ce que vous pourriez continuer à vous rendre sur une chaîne qui n'a pas renoncé à inviter ou à faire intervenir Xenia Fedorova à distance ? R - Je vais vous dire : je suis affligé qu'on continue de voir ou de lire Mme Fedorova dans des médias français. J'imagine que les Françaises et les Français sanctionneront ceux qui continuent de vouloir à toute force leur imposer cette loi. Q - C’est-à-dire sanctionner. R - Et ces débats changeront, de crémerie, choisiront d'autres médias. Q - Mais vous, vous irez ou pas ? R - Si vous, dans vos matinales et dans vos émissions, vous invitiez des repris de justice ou des personnes qui sont sanctionnées, au bout d'un moment, les gens se détourneraient de vous. Q - Mais vous, vous iriez ou pas ? R - Quant à moi, je considère que ce n'est pas à moi, je dirais, de fixer les règles, de savoir qui… Bon, c'est-à-dire quoi ? C'est-à-dire que ce n'est pas à moi de m'adapter, plus précisément, à la ligne éditoriale des médias français. C'est aux médias français de respecter la loi et les règles. Q - Donc, vous continuerez d'y aller ? R - Je continuerai d'y aller. Mais vous le savez, le pluralisme de la presse, son indépendance et sa liberté, que nous défendrons toujours, elles ont des limites également, qui sont surveillés par le gendarme des médias qui s'appelle l’Arcom. L’Arcom qui n'a pas hésité à fermer une chaîne de télévision, C8, quand elle estimait que ces règles n'étaient pas respectées. Et donc, le pluralisme des médias a une contrepartie, c'est une certaine responsabilité. Q - Vous parlez de la fermeture de C8. Ça veut dire qu'il pourrait y avoir une fermeture de CNews ? R - Pas du tout. Je dis simplement qu'on peut à la fois être attaché farouchement à la liberté éditoriale, au pluralisme médiatique, et en même temps défendre l'idée qu'il y a des limites à ce qu'on peut faire sur les ondes. Q - Encore un mot sur les sanctions, Jean-Noël Barrot. Cette semaine, la France a obtenu de l'Union européenne qu’Alicher Ousmanov, un oligarque russe proche de Vladimir Poutine, soit retiré de la liste des personnalités sous sanctions. Cet oligarque qui va donc, de nouveau, pouvoir circuler en France, bénéficier de ses avoirs qui sont dégelés. L'objectif de la France, qui était en contrepartie d'obtenir la libération d'un de nos compatriotes emprisonnés en Azerbaïdjan. L'Ukraine est furieuse de cette de cette décision. Est-ce que vous assumez, Jean-Noël Barrot, d'avoir fait passer l'intérêt d'un de nos compatriotes avant ceux de l'Ukraine ? R - Ce que j'assume, c'est les 3.000 désignations, les 3.000 sanctions européennes que nous avons soutenues depuis le début de la guerre. Q - Oui, mais ce n'est pas la question que je vous pose. R - Et je fais partie de ceux… Q - Là, je vous pose précisément la question sur un oligarque que vous avez souhaité voir retirer de cette liste. R - Et moi, je mets votre question en perspective. Q - D’accord. R - Et je dis que de tous mes collègues, si, j'y arrive, de tous mes collègues européens, je suis l'un de ceux qui a proposé le plus de désignations pour qu'on atteigne ce chiffre des 3.000. Ces sanctions, il fallait jusqu'à présent les renouveler tous les six mois, sinon, elles s'évaporaient. Qu'est-ce qu'on a proposé cette fois-ci ? On a proposé que ces sanctions, elles durent pendant trois ans d'affilée, plutôt que d'avoir à les renouveler pendant six mois. Q - D’accord. Mais Jean-Noël Barrot, sur cet oligarque. R - Effectivement, on a proposé de sortir cet oligarque, au sujet duquel, un certain nombre de nos partenaires internationaux ont attiré notre attention. On a estimé que c'était notre intérêt de le faire, que ça n'enlevait rien aux milliers de sanctions que nous avons prises. Q - Et Volodymyr Zelensky est furieux et s'est élevé contre cette décision à la tribune des Nations unies. R - Et nous avons expliqué à nos partenaires ukrainiens, qui connaissent le travail… Je le dis, parce que moi, je vais tous les mois à Bruxelles. Et à chaque fois, quasiment, je propose des sanctions, elles sont adoptées. Et il n'y a pas un journaliste français qui relaie ces sanctions. Q - C’est ce qu’on vient de parler, de l’émission sur Xenia Fedorova, mais… R - Et là, sur 3.000, vous voyez, il y en a une qu'on retire, une sur 3.000. Alors que moi, j'en ai proposé des centaines. Et là, on vient m'interroger sur celle-ci. On a estimé que c'était notre intérêt de le faire. Et on s'est assurés que désormais, ces sanctions duraient trois ans plutôt que six mois. […]