« Europe 1 » - Entretien de Benjamin Haddad Politique étrangère Interventions médias Le : 04 juin 2026 Q - Nous accueillons ce soir Benjamin Haddad. Bonsoir, Benjamin Haddad. R - Bonsoir. Q - Vous êtes ministre délégué chargé de l'Europe. Est-ce que vous vous êtes barricadé chez vous, le soir de la finale de la Ligue des Champions ? R - Non, alors je n'étais pas à Paris, il se trouve, ce soir-là. Mais par ailleurs, j'ai vu cette information sur le Canal Enchaîné et puis sur les réseaux sociaux. Moi, je n’ai reçu aucune consigne de ce type de la part du Gouvernement. Q - Donc ça fera un démenti de plus de ministre. R - Voilà, exactement. Je ne sais pas si c’est une fake news. Mais en tout cas, je peux vous dire que moi, je n'ai pas reçu de consigne de ce type. Et puis que le rôle des ministres, c'est toujours d'être dehors, sur le terrain, à la rencontre des gens. Q - Le sujet aujourd'hui qui nous concerne, Benjamin Haddad, c'est l'accord européen sur les centres de retour. Plusieurs pays prévoient d'expulser des migrants via ce qu'on appelle des hubs. Je n'aime pas beaucoup ce terme de hub, mais en tout cas c'est celui qui revient. C'est-à-dire utiliser des pays tiers pour les utiliser pour les migrants. Vous dites, dans le Figaro ce matin, « après dix années sans changement majeur sur le sujet ». Mais attendez, ça fait dix ans qu'il est Président de la République, Emmanuel Macron, donc il incombe aussi à la politique d'Emmanuel Macron qu'il n'y ait pas eu de changement majeur sur le sujet. R - Il y a eu des avancées majeures sur le plan européen, qui ont été aussi largement faites sous l'impulsion de la France. Pendant longtemps, sur ces questions migratoires, on avait du mal à se mettre d'accord en Europe, parce que vous pouviez avoir des perspectives différentes, des intérêts différents d'un État à un autre. Mais en réalité, quand on voit qu'on agit ensemble, qu'on utilise des leviers à 27, dans les rapports de force avec les pays de transit et de départ, dans les mécanismes de premier contrôle à la frontière, etc., on obtient des résultats. Et là, l'entrée en vigueur de ce règlement retour, moi j'en ai fait une priorité depuis le début de mon action de ministre à l'Europe, c'est une avancée majeure, c'est une petite révolution culturelle pour l'Union européenne. Q - Même si vous n'êtes pas d'accord sur tout. R - Non, mais après c'est normal, il y a des débats et des compromis au sein de l'Union européenne. Mais là, ça va nous permettre de renforcer le mécanisme de rétention et de donner plus de marge de manœuvre aux États pour pouvoir élargir la durée de rétention et les motifs de rétention administrative. De faire en sorte que le retour forcé devienne la norme, et donc de nous donner beaucoup plus de moyens et de flexibilité pour pouvoir procéder à des expulsions d'étrangers en situation irrégulière sur le sol européen. Aujourd'hui, les obligations de quitter le territoire européen sont exécutées à hauteur de 20%. Donc bien sûr, il faut pouvoir renforcer les moyens. Deux, renforcer les moyens d'enquête, avec par exemple la possibilité de faire plus de fouilles. Et, au fond, on obtient des résultats depuis quelques années, parce que si vous regardez les entrées irrégulières sur le sol européen, elles ont diminué de moitié ces dernières années. On est encore à -45% à peu près cette année, en 2026. Q - Ça c’est le travail de Frontex, aussi. R - C’est en effet le travail de Frontex, vous avez raison, qui est l'agence de garde-frontières européenne qui a été déployée aux frontières extérieures. C'est le travail que nous avons fait aussi en ayant des accords de coopération avec les pays de transit et de départ. Des pays comme la Tunisie, par exemple ; on se rappelle des départs de Sfax. Le travail qui a été fait pour aider au développement de gardes-frontières, pour le développement de moyens de contrôle des frontières extérieures, qui a obtenu aussi des résultats. On aura bientôt la mise en œuvre du pacte asile-immigration, qui avait été là un compromis très important, qui avait été trouvé sous la présidence d'Emmanuel Macron, sous la présidence française d'ailleurs de l'Union européenne, qui permettra notamment une première sélection des demandeurs d'asile à la frontière extérieure de l'Union européenne pour notamment aider, vous savez, ces États de première entrée qu'on avait un peu abandonnés il y a une dizaine d'années face à la crise migratoire, je pense à l'Italie ou à la Grèce. Donc là, qui pourra aussi permettre de renforcer les moyens. Donc, à travers tous ces dispositifs, l'Europe fait le choix de la fermeté, de la maîtrise de son immigration, du contrôle des frontières extérieures. Et encore une fois, c'est une bonne nouvelle. Ça répond à une exigence démocratique de la part de nos citoyens. Et c'est ça aussi, la souveraineté européenne, c'est défendre nos frontières. Q - Alors dans le texte, il y a ces fameux hubs, ces centres de retour, sauf qu'ils sont laissés à la latitude des États, si j'ai bien compris. Et Emmanuel Macron a toujours dit qu'il était sceptique quant à leur efficacité, et donc que la France, visiblement, ne va pas les mettre en œuvre. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que la France ne va pas choisir cette solution pour les expulsions ? R - Alors, vous avez raison, c'est un des articles, en effet, sur 52, parce qu'on en parle beaucoup dans la couverture médiatique, mais c'est effectivement un des dispositifs : c'est de laisser aussi la possibilité aux États membres qui le souhaitent de pouvoir avoir recours à des centres de retour dans des pays tiers. Moi, je vais vous dire très franchement, il ne s'agit pas du tout d'une posture politique ou morale ou idéologique sur le sujet. Jusqu'ici, quand des États ont voulu avoir recours à ces hubs, que ce soit le Royaume-Uni avec le Rwanda, ou l'Italie avec l'Albanie, ça n'a pas été efficace. Et en réalité, il n'y a pas de migrants... Q - Qu'est-ce que vous appelez « pas efficace », pardon ? R - En fait, ça n'a pas marché. Il n'y a eu aucun migrant. Ça n'a jamais eu lieu. Que ce soit parce que c'est trop coûteux, parce que c'est trop complexe à mettre en œuvre. Mme Meloni, qui obtient des résultats sur sa politique migratoire, c'est grâce à ce que vous avez dit tout à l'heure. C'est grâce à la coopération européenne. Par exemple, au déploiement de Frontex dans la Méditerranée. Et la coopération avec les pays du Maghreb. Q - Et avec des accords avec les pays du Maghreb, notamment. R - Des accords européens. Mais effectivement, elle a été l'un des moteurs de cette politique que nous avons soutenue, d'avoir des accords avec les pays du Maghreb pour pouvoir contrôler aussi les flux et avoir des accords de coopération économique. Maintenant, je vous le dis très franchement, il ne faut pas qu'il y ait de tabou sur ce sujet comme sur d'autres. Tous les instruments doivent être sur la table pour pouvoir maîtriser nos frontières. Q - Mais c'est exclu, les centres pour la France, complètement, ou il y a une ouverture ? R - Il n'y a aucune raison d'exclure. Ce que je vous dis, c'est que jusqu'ici, on regarde ce qui est le plus efficace. Donc il faut regarder, encore une fois, dépassionnée ce qui est le plus efficace pour contrôler nos frontières extérieures, pour maîtriser les migrations. Et on verra. C'est un des dispositifs qui est dans ce texte. Pour l'instant, ça n'a porté ses fruits. Mais encore une fois, moi, je considère qu'il ne faut pas avoir de tabou quand il s'agit, là aussi, de lutter contre l’immigration irrégulière et de contrôler nos frontières. Q - Benjamin Haddad, vous parlez de l'immigration irrégulière, vous voulez tous les instruments. Souhaitez-vous aussi, concernant l'immigration régulière, un moratoire sur trois ans, comme le propose Gérald Darmanin ? R - Oui, j'ai vu qu'il proposait ça. Moi, je suis favorable à ce qu'on ait une immigration choisie. C'est-à-dire qu'on se dote de critères très clairs, qui on laisse rentrer sur notre territoire, en fonction... Q - Pas de moratoire pendant trois ans, parce que Gérald Darmanin, il parle aussi d'immigration choisie, mais il veut d'abord couper pendant trois ans. R - Non, mais la proposition de Gérald Darmanin, c'est de dire : on fait un moratoire pour pouvoir pivoter de façon plus efficace d'un système à l'autre. Si c'est ce dont on a besoin... Q - Une sorte de sas, en fait, pendant trois ans. R - Oui, exactement. Mais à ce moment-là, pourquoi pas ? Q - Donc vous êtes pour ? R - Moi je vous dis, encore une fois, la question pour moi, ce n'est pas de mettre un arrêt complet à l'immigration, la question c'est… J'étais par exemple la semaine dernière au sommet organisé par Mistral, notre pépite en intelligence artificielle. Dans les propositions de Mistral sur les questions de souveraineté technologique européenne, il y a le fait de se donner les moyens d'attirer les meilleurs talents dans la tech, les ingénieurs du monde entier, pour qu'ils viennent en Europe, en particulier à un moment où les Américains sont en train, eux, de faire des restrictions sur les visas, y compris les visas de chercheurs dans les universités. Là, on a intérêt à les attirer. Mais donnons-nous les moyens et mettons les instruments pour pouvoir le faire. Quand j'étais parlementaire et qu'on a eu ces débats, par exemple sur le texte qui était porté par Gérald Darmanin sur l'immigration, moi j'avais proposé à ce qu'on ait des politiques de quotas. Vous savez, j’ai vécu à l'étranger, j'ai vécu aux États-Unis. J'avais un visa, à l'époque, qui s'appelle un H1B. C'est un visa qui est demandé par une entreprise, mais après, vous avez un quota, un plafonnement du nombre, chaque année, du nombre de travailleurs, qui est voté démocratiquement par le Congrès. Au Canada, vous avez… Q - Il n'y a pas de regroupement familial, aux États-Unis ? R - Là, j'avoue que je ne sais pas. Q - Je vous le dis, il n'y en a pas. Est-ce que, comme Gérald Darmanin, vous souhaitez aussi l'arrêt du regroupement familial ? R - Moi, je souhaite qu'on réduise au maximum le regroupement familial. C'est ce qui a déjà été fait, d'ailleurs. Quand on regarde les chiffres de regroupement familial, c'est beaucoup moins important que, par exemple, l'entrée des étudiants ou des travailleurs. Donc qu’on ait une immigration choisie selon nos besoins économiques, nos critères humanitaires aussi, bien sûr, avec la demande d'asile, et qu’on le fasse, encore une fois, de façon maîtrisée. Soit par des quotas, soit par des critères à points comme le font les Canadiens. Les Canadiens, en fonction des compétences, des diplômes, des pays d'origine, ils ont des critères à points, et ils se donnent les moyens de maîtriser leur immigration. Q - Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe, est avec nous. Restez avec nous. 19h26, une pause, et on va parler de la présidentielle dans un instant, tout de suite. (…) Q - Louis Haushalter, Hadrien Mathoux sont là pour interroger Benjamin Haddad, ministre chargé de l'Europe. On va parler de la présidentielle dans un instant, mais Hadrien Mathoux avait une question encore sur l'Europe et sur l'immigration. Q - Surtout sur l'immigration, en réalité, parce que j'aimerais bien comprendre, Monsieur le Ministre, parce que ça fait bientôt dix ans qu’Emmanuel Macron est président, on a beaucoup de ministres qui veulent tous une immigration choisie, un moratoire sur l'immigration, etc. Or, cette année, on a délivré 384.000 titres de séjour, record absolu, et ça fait 5 ans que chaque année, on délivre plus de 300.000 titres de séjour. Comment on peut avoir une explosion de l'immigration légale, alors qu'on a des gouvernements remplis de ministres qui veulent réguler davantage ? R - Non mais déjà, vous avez raison , il faut distinguer l'immigration irrégulière de l'immigration légale. L'immigration irrégulière, on a mis en place des dispositifs au niveau européen que j'ai indiqué, qui obtiennent des résultats, qui font réduire considérablement, on baisse de moitié ces deux dernières années, encore 45% cette année, on renforce, que ce soit la capacité d'expulser avec le règlement retour, la première sélection aux frontières extérieures de l'Union européenne avec le pacte sur la migration et l’asile, les coopérations avec les États de départ. Et après, moi je suis favorable à ce qu'on ait une immigration légale choisie. Q - Vous n'êtes pas seul, ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir. R - Avec des critères très simples, mais très stricts. C'est-à-dire que ceux qui viennent sur notre territoire, qui respectent nos règles, qui s'intègrent au travail, qui répondent aux critères d'asile, sont les bienvenus pour vivre en France. Ceux qui ne les respectent pas, ou a fortiori, qui sont des criminels, doivent être reconduits à la frontière. Et ça, c'est un principe de bon sens. Et si vous me permettez de parler même d'une expérience personnelle, Moi, je viens d'une famille, mon père est né en Tunisie, mes grands-parents sont arrivés en France, ils ont fui l'antisémitisme pour être réfugiés en France. Ils ont travaillé dur pour s'intégrer, même je dirais pour s'assimiler, qui est un terme qui est devenu presque un tabou. On a aussi une crise de l'assimilation. Ils ont changé de prénom pour prendre des prénoms français. Ils s'appelaient Isaac et Nasria pour s'appeler Jacques et Roselyne. Ils ont abandonné l'arabe, qui était leur langue maternelle, y compris dans leur vie privée, pour pouvoir apprendre le français. Ils ont toujours respecté le pays. Il n'a jamais été question d'une nouvelle France. C'était la France, la France éternelle dans laquelle on s'intégrait, qu'on respectait. Et je ne serais pas aujourd'hui où je suis si je n'avais pas cette expérience familiale. Donc, moi, je ne suis pas pour vous dire qu'on doit fermer strictement nos frontières et ne plus accepter personne, mais qu'on respecte les règles, qu'on s'intègre, qu'on respecte le pays ; et que nous aussi, d'ailleurs, on fasse ce travail d'intégration et même d'assimilation en défendant notre histoire, nos valeurs, notre identité. Je pense que c’est ce contrat que les Français attendent dans l'immigration, et qui permettra aussi, dans certains secteurs… Je parlais tout à l'heure de la technologie, de l'intelligence artificielle, on a besoin d'ingénieurs, on a besoin de scientifiques ; et à ce moment-là, qu’ils viennent, ils sont les bienvenus. Q - Et d'ailleurs, une banque japonaise, dernièrement, a investi dans la tech et dans l'IA française. Donc ça veut dire que ça continue, et on aura besoin, effectivement, de développer ces techniques. (…) Q - Merci beaucoup, Benjamin Haddad, d'avoir été avec nous. R - Merci à vous. Source : Europe 1