Discours de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, lors de la Rencontre des entrepreneurs de France Diplomatie économique Discours Le : 27 août 2026 Mesdames et Messieurs, cher(e)s entrepreneurs, Nous sommes en 2031. L’Europe traverse une crise économique, sociale et politique majeure. Devenue totalement dépendante des États-Unis pour l’IA et la puissance de calcul, elle est déclassée économiquement, vassalisée politiquement : elle a perdu le contrôle de son destin, elle est le maillon faible des chaînes de valeur mondiales dont la Chine et les États-Unis captent l’essentiel de la valeur ajoutée. Certains d’entre vous auront reconnu le scénario dystopique de l’ouvrage « Europe 2031 » paru il y a quelques mois, et que je vous recommande. Ses auteurs y présentent un scénario d’alerte dans lequel les erreurs que nous commettrions aujourd’hui pourraient produire, demain, des conséquences néfastes en cascade. Ils en distinguent trois principales : i) sous-estimer la capacité transformationnelle de l’IA pour nos économies, notre sécurité, notre défense, sur la formation des opinions et nos démocraties ; ii) sous-estimer sa vitesse de développement ; iii) surestimer notre capacité de rattrapage. Autrement dit : ne pas prendre la mesure du pouvoir de l’IA, de son accélération et de la nécessité d’y adapter nos politiques et d’y consacrer des moyens en conséquence. Non, personne en Europe ne sous-estime le pouvoir transformationnel de l’IA, pour nos économies, notre école, notre défense, nos démocraties, nos vies. L’IA n’est pas une technologie parmi d’autres ni une industrie de plus. C’est une technologie générale qui augmente la puissance de toutes les industries. Prendre l’avantage dans l’IA, c’est potentiellement prendre l’avantage partout ailleurs. Être totalement dépendants des autres, c’est s’exposer au risque de « kill switch », le pouvoir qu’ont ceux qui contrôlent les modèles les plus puissants, les infrastructures ou les composants critiques de nous en restreindre ou couper l’accès arbitrairement, pour nous contraindre ou nous punir. Avec des effets qui seraient d'autant plus dévastateurs que nos États, nos organisations, vos entreprises, les auraient déjà pleinement intégrés à leur fonctionnement. Certaines décisions chinoises et américaines récentes montrent que cela n’a rien d’hypothétique Non, plus personne non plus en Europe ne sous-estime l’accélération de l’IA. D’après le Stanford AI Index, la capacité de calcul dédiée à l’IA a augmenté de trois fois par an, soit un doublement tous les sept mois, 36 fois en trois ans. Les clusters sont de plus en plus gigantesques. Leur unité de mesure est désormais le gigawatt. Les investissements s’envolent : ils doublent chaque année et pourraient atteindre 1.000 milliards de dollars en 2026 au niveau mondial. Dans l’IA, l’avance et le retard sont cumulatifs et l’écart est exponentiel. Les effets de réseau et l’ampleur des investissements nécessaires donnent un avantage considérable aux acteurs déjà établis. Ils créent une dynamique de concentration. Et cette dynamique est déjà à l’œuvre : sous nos yeux, quelques acteurs sont en train de s’arroger des positions dominantes. Arthur Mensch a été très clair devant l’Assemblée nationale en mai dernier : « il faut investir dès aujourd’hui, dans deux ans, il sera trop tard ». L’Europe a pris du retard, c’est certain. Deux puissances se livrent une concurrence acharnée pour la domination de l’IA. Il y a les États-Unis, qui possèdent les modèles les plus avancées, les meilleures infrastructures, les meilleurs puces GPU et les facteurs indispensables à l’entraînement de l’IA : des talents et du capital abondant. Rien qu’en 2025, cinq entreprises américaines ont investi environs 450 milliards de dollars dans l’IA. Il y a le rattrapage de la Chine, que peu avaient anticipé. À la manière de DeepSeek ou Moonshot, des entreprises chinoises jusque-là inconnues sortent des modèles à la frontière. La Chine réduit l’écart avec les États-Unis et offre ses modèles ouverts gratuitement, comme on offre une langue pour mieux imposer sa grammaire. L’Europe au milieu, qu’on caricature volontiers, serait reléguée au rang de spectateur : pour l’essentiel, elle exporterait ses cerveaux vers la Californie pour réimporter à prix d’or les modèles qu’ils contribuent à créer, un peu comme si elle payait deux fois la même intelligence, sans rien capter de la valeur. 70% à 80% de ses citoyens et de ses entreprises utilisent des modèles américains. L’Europe avait largement raté la révolution internet. Faute de volonté et de ressources suffisantes, elle serait en passe de manquer définitivement celle de l’IA. Mais il faut tordre le cou à cette idée : la messe n’est pas dite. Il n’y a aucune fatalité à ce que quelques monopoles étrangers accaparent les promesses de l’IA et les profits qu’elle permettra de générer. L’Europe a pris du retard, mais il est réversible. Elle est parfaitement consciente des enjeux et de l’ampleur des efforts à accomplir. Elle a la volonté de les accomplir. Elle s’en donne désormais les moyens. En moins de trois ans, l’Europe est passée d’une logique de régulation à une logique de capacité et de puissance. Avec InvestAI, l’Union européenne mobilise jusqu’à 200 milliards d'euros pour l’IA, avec l’objectif de disposer de dix-neuf AI factories et jusqu’à cinq gigafactories, dotées chacune de cent mille puces, pour entraîner des modèles de pointe. Avec l’Allemagne, nous allons développer des modèles de frontière. Nous possédons des supercalculateurs ultraperformants avec JUPITER en Allemagne, LUMI en Finlande, Leonardo en Italie, MareNostrum en Espagne. La France déploiera son supercalculateur exascale Alice Recoque dans les prochains mois. Séparés, ils sont déjà de rang mondial. Ensemble, leurs puissances se conjuguent. Sur les semi-conducteurs, nous avons ASML, leader incontesté et levier de puissance. Avec le Chips Act, c’est 43 milliards d’euros qui permettront de doubler la part de marché mondiale de l’Europe. S’agissant des données, la création d’un marché unique est en cours. Quand on l’en disait incapable, l'Europe a su faire Airbus face à Boeing, Ariane pour devenir une puissance spatiale de rang mondial. Elle est en passe de le faire dans l’IA. Dans ce sursaut européen, la France prend toute sa part : Avec le déploiement d’une stratégie nationale ambitieuse dès 2018 et les dizaines de milliards d'investissements privés du sommet pour l’action sur l’IA à Paris en 2025 et des sommets Choose France, notre écosystème est le plus vibrant en Europe : plus de 1.000 start-ups, 16 licornes, 4.000 chercheurs, 180 chaires d'excellence. Mistral AI est un leader européen de l’IA générative. Notre énergie décarbonée, abondante et compétitive nous distingue. Dans les classements mondiaux, la France est première en Europe et cinquième dans le monde. Nous avons accueilli plus de projets de centres de données en 2025 que tout autre pays au monde. C’est le résultat de l’action ambitieuse menée par le président de la République et le Premier ministre. Il n’est pas fortuit d’ailleurs qu’après les fondateurs de Mistral AI, Yann LeCun, l'un des pères du deep learning, ait quitté la Silicon Valley pour revenir en France fonder sa société. Au-delà de ces quelques éléments très encourageants, je me réjouis de l’adoption rapide de l’IA dans l’économie française : en 2025, 20% de vos entreprises utilisaient l’IA, le double par rapport à 2024. Elle a fait son entrée dans l’administration, y compris au Quai d’Orsay, et je l’utilise moi-même tous les jours. Si le chemin reste ardu, la volonté est là et la direction est bonne. Mais il y a une autre erreur à ne pas commettre et que n’ont pas imaginé les auteurs d’« Europe 2031 » : sous-estimer les risques de l’IA, alors que ces risques se précisent et que leur réalisation conduirait à des scénarios plus dystopiques encore pour l’humanité toute entière. Le premier risque est un « scénario Frankenstein », où la créature échapperait à son créateur. Les récents incidents sur des modèles d'Anthropic et d'OpenAI montrent que la menace est là. Qu'on en ait eu connaissance que parce que ces entreprises les ont rendus publics suggère qu'ils ne sont pas ou ne resteront pas isolés. Le deuxième risque touche à l’intégrité des personnes et de nos démocraties. Intrusions, manipulations, usurpations, contenus synthétiques indiscernables du réel : l’IA peut brouiller la frontière entre le vrai et le faux, rendre le faux crédible et le vrai contestable. Lorsque qu’on ne peut plus s’accorder sur ce qui est vrai, c’est la possibilité même d’une réalité commune et du débat démocratique qui est jeu. « La liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie » disait Hannah Arendt. Le troisième est financier et économique : c’est celui de la soutenabilité d'investissements si massifs qu'ils conduisent désormais les pourtant richissimes géants de la tech américaine à s'endetter massivement, au point de peser sur les taux souverains et le coût de financement des États. Pour le FMI, la BCE et nombre d’autres grandes institutions financières publiques et privées, la question n'est plus de savoir s'il existe une bulle de l'IA, mais quand aura lieu la correction et quelle sera son intensité. Du chemin de fer à Internet, en passant par l'électricité, l’histoire nous enseigne que le « boom » financier qui accompagnent les révolutions technologiques est souvent suivi d’un « crash » brutal. Quand on sait que près de la moitié de la capitalisation boursière américaine est liée à l’IA et que les ménages européens eux-mêmes y sont exposés pour plusieurs centaines de milliards, on imagine aisément les conséquences si le « boom » devait se transformer en « crash ». Bien sûr, ces risques ne doivent pas nous détourner des efforts nécessaires pour rester dans la course et reconquérir notre souveraineté technologique. Car l’histoire enseigne aussi que les technologies survivent aux crises et aux peurs qu’elles suscitent : le chemin de fer, l’électricité et Internet ont effectivement transformé nos économies et transformé nos vies. Il en ira de même, profondément, de l’intelligence artificielle. Mais ces risques sont si graves et les enjeux si importants qu’on ne peut juste détourner le regard en espérant qu’ils ne se matérialisent pas. Parce qu’il faut du courage pour « voir ce que l’on voit » (Péguy), et je vois que les signaux sont là, sous nos yeux, et ils sont de moins en moins faibles. L’IA doit ainsi avoir à rendre des comptes, non pas pour brider l’innovation, freiner le progrès ou retarder sa diffusion dans nos économies et dans nos sociétés. Mais précisément pour en conjurer les périls les plus graves pour nos économies et pour nos sociétés. Une « discipline » de l’IA pourrait s’articuler autour de quelques principes simples : évaluer avant de déployer les modèles les puissants ; surveiller après le déploiement ; notifier les incidents ; partager l’information entre États. Entre l’IA du toujours plus, livrée à elle-même et sans garde-fous et l’IA de la censure, il y a de la place pour une troisième voie : une IA politiquement agnostique, respectueuse de la diversité des cultures, de la planète et des personnes. Au service du bien commun et de l’humanité, comme l’a rappelé récemment le Pape, pas au service d’une poignée de techno-césaristes fascinés par leur propre puissance ou d’autocrates obsédés par le contrôle social des masses. Avec toutes les nations qui veulent saisir toutes les promesses de l’IA sans se résigner au pire, l’Europe entend incarner cette troisième voie. Elle en a la volonté, et, consciente de ses faiblesses, elle s’en donne désormais les moyens. L’enjeu pour l’Europe est certainement de rester dans la course à l’IA. Il est aussi de contribuer à décider où cette course nous mènera. Avec le courage de « courir le risque de l’espérance » (Bernanos).