Discours de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, lors de la conférence des ambassadrices et ambassadeurs polonais Pologne Relation bilatérale Discours Le : 10 juillet 2026 Monsieur le Vice-premier ministre, cher Radek, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs, Mesdames et Messieurs, Si je devais résumer l’histoire des relations entre la France et la Pologne, je choisirais bien sûr ces mots du général de Gaulle, prononcés lors de sa visite d’État en Pologne en 1967 : « Les Polonais et les Français ont tant de choses en commun. Siècle après siècle, nos deux nations ne se sont jamais affrontées. Au contraire, le sort de l’une a toujours été liée au sort de l’autre. »[BA1] De Gaulle connaissait très bien la Pologne. En 1919 et 1920, il avait participé à la mission militaire française dans le pays, avait enseigné la tactique militaire à l’académie militaire de Rembertów et avait combattu lors de la bataille de Varsovie, qui avait permis de mettre un frein à l’avancée de l’armée bolchévique en Europe. Et il avait raison : depuis plus de mille ans, la France et la Pologne ne se sont jamais affrontées. C’est une situation presque unique en Europe. Depuis Napoléon et les légions polonaises de Poniatowski en passant par l’armée du général Haller jusqu’à la bataille de Monte Cassino et la bataille de Normandie, l’histoire nous a toujours vus nous battre dans le même camp, au service d’une même cause : la liberté. Mais la France et la Pologne ne sont pas liées uniquement pas leur histoire : elles le sont surtout par un refus commun de la fatalité, par la conviction que la liberté vaut toujours la peine qu’on se batte pour elle, et qu’il ne faut jamais perdre espoir. C’est pourquoi les mots du pape Jean-Paul II, « N’ayez pas peur ! », sont toujours aussi évocateurs pour nos deux nations. C’est à Paris qu’Adam Mickiewicz a écrit ces lignes : « Ô ma patrie ! Il en est de toi comme de la santé ; on ne t’apprécie à ta juste valeur qu’après t’avoir perdue ! » La France était sa terre d’exil, mais aussi l’endroit où perdurait l’espoir d’une Pologne libre. En 1943, le Consul général polonais Władysław Marcinkowski a trouvé refuge à Yssingeaux, sous la protection de membres de la résistance française, parmi lesquels figurait mon propre grand-père, Noël Barrot. Depuis lors, les destins de nos deux familles sont étroitement liés. Je sais que cette histoire est aussi celle de Radek Sikorski ; ton histoire, Radek, comme celle de millions d’autres personnes qui ont refusé de capituler ; l’histoire de la résistance polonaise ; l’histoire de la résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle les Polonais ont été les combattants étrangers les plus nombreux en France ; l’histoire, enfin, de Solidarnosc. Un idéal que certains au Kremlin cherchent à faire disparaître, mais qui continue d’inspirer les Européens, qui restent déterminés à rester libres et maîtres de leur destin. C’est cette même détermination qui a réuni la France et la Pologne le 9 mai 2025, jour de la signature par le Président Macron et le Premier ministre Tusk du traité de Nancy, par lequel les deux pays s’engagent à construire « une Europe plus sûre, souveraine, démocratique et unie » et reconnaissent « leur responsabilité particulière pour l’avenir de l’Union européenne ». Aujourd’hui, nous nous rencontrons à une période marquée par de profonds bouleversements. Beaucoup pensent que le XXIe siècle sera défini par la rivalité entre deux superpuissances, les États-Unis d’Amérique et la Chine, et que cette rivalité mènera inévitablement à une confrontation qui forcera toutes les autres nations à choisir un camp. Tournons-nous un instant vers le passé. À la fin de la guerre froide, la chute de l’Union soviétique a créé l’illusion que la victoire de l’Occident pouvait être permanente. Dans le même temps, certaines régions du monde ont vécu cette période non pas comme une libération, mais comme une forme de domination. C’est cette frustration qui a permis l’ascension de la Chine. En un demi-siècle, sa part dans le PIB mondial est passée de 2 % à 20 %. L’année dernière, son excédent commercial a dépassé le millier de milliards. Avec les BRICS, elle concurrence le poids diplomatique du G7, et son armée, forte de plus de deux millions de personnes, est la plus grande du monde, devant celle des États-Unis. Face à cela, la réaction de Washington se manifeste déjà : augmentation des droits de douane, restrictions à l’exportation de technologies et renforcement des capacités militaires dans la région indopacifique. L’histoire nous a fourni une expression pour décrire ce genre de moment, bien qu’elle soit débattue : le piège de Thucydide, qui désigne les tensions entre une puissance dominante et une puissance émergente débouchant souvent sur un conflit. Cinq siècles avant notre ère, Sparte était tombée dans ce piège : face à la montée en puissance d’Athènes, elle avait choisi le conflit pour garder sa position dominante et avait ainsi déclenché la guerre du Péloponnèse. Trente ans plus tard, les deux cités, Sparte comme Athènes, étaient exsangues et un troisième acteur était apparu, la Macédoine, qui avait ensuite conquis tout le monde grec. Qu’est-ce que cela nous dit du monde où nous vivons aujourd’hui et de l’avenir qui nous attend ? Au mieux, un monde fragmenté, divisé en sphères d’influence. Au pire, un conflit entre deux superpuissances, toutes deux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies et détentrices de l’arme nucléaire. Dans tous les cas, le monde devient plus instable, comme nous l’ont montré les mois précédents : un dictateur renversé au Vénézuéla au mépris du droit international ; une guerre avec l’Iran risquant de désorganiser les flux commerciaux dans le détroit d’Ormouz ; des menaces sur un territoire arctique placé sous la protection de l’OTAN ; des essais de missile balistique chinois dans le Pacifique visant à maintenir une pression constante sur Taïwan ; une course à l’intelligence artificielle tandis que Washington et Pékin resserrent leur emprise sur les modèles les plus avancés. Et comme si la rivalité entre les États-Unis et la Chine ne suffisait pas, un autre empire auto-proclamé, la Russie de Poutine, essaie sans succès de réécrire l’histoire. Incapable de rivaliser sur le plan de l’innovation ou de la prospérité, elle cherche à étendre son influence par la coercition, des attaques hybrides, des opérations informatiques, des actes de sabotage, des violations de l’espace aérien européen et, surtout, l’invasion coloniale de l’Ukraine, la plus flagrante tentative de redéfinition des frontières par la force qu’ait connue l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. L’histoire laisse peu de place au doute : chaque fois que la Russie a affiché des ambitions impérialistes, la sécurité de l’Europe en a payé le prix. Des partages de la Pologne à la guerre froide, de Budapest et Prague à la Géorgie et à l’Ukraine, le schéma est toujours le même. Mais, et il y a un « mais », permettez-moi de citer un jeune journaliste polonais qui couvrait la guerre soviétique en Afghanistan sous le pseudonyme de Rahim il y a quarante ans : « Lorsque le Politburo soviétique décida, par une sombre journée de décembre 1979[BI2] , d’envoyer les chars, aucun de ses membres, même dans ses pires cauchemars, n’aurait pu imaginer le désastre qui allait s’ensuivre : une décennie d’isolement, le réarmement de l’Occident et un immense gâchis d’hommes et d’argent. » Quarante ans plus tard, les ambitions impérialistes de Vladimir Poutine constituent le dernier chapitre de cette même histoire et le principal enjeu de sécurité auquel l’Europe est actuellement confrontée. Alors, comment trouver une issue à ce désastre ? Dans cette équation géopolitique, il existe une variable inconnue, une variable décisive : l’Europe. Mais pour que l’Europe puisse modifier cette équation géopolitique, deux conditions doivent être réunies. Première condition : l’Europe doit devenir véritablement souveraine. Depuis le discours de la Sorbonne prononcé par le Président Macron en 2017, appelant à une autonomie stratégique européenne, l’Europe a effectivement accompli des progrès décisifs. En matière de sécurité, en 10 ans seulement, la France a doublé son budget de la défense, soutenu le développement d’une industrie européenne de défense solide ainsi que d’un pilier européen fort au sein de l’OTAN. Nous sommes engagés sur le flanc oriental de l’OTAN. Nous avons déployé nos Rafale immédiatement après la violation de l’espace aérien polonais en septembre dernier. Car le traité de Nancy n’est pas qu’un accord sur le papier. Comme annoncé hier par le Président Macron à Ankara, nous apporterons notre contribution aux Forces terrestres avancées de l’OTAN en Finlande et en Suède. Notre doctrine nucléaire entre dans une nouvelle étape : la dissuasion avancée. En matière de prospérité, l’Europe est un marché de 450 millions de personnes, le plus grand au monde. Notre tâche est claire : approfondir le marché unique, simplifier nos règles et investir dans les technologies qui façonneront l’avenir. Sécurité, prospérité... et démocratie. Nous construisons un bouclier démocratique européen afin de protéger nos élections et nos démocraties contre la désinformation et les ingérences étrangères. Nous pouvons être fiers de notre coopération dans le cadre du Triangle de Weimar, ainsi que de la collaboration entre France Médias[BI3] Monde, Deutsche Welle et la télévision publique polonaise. Première condition, donc : l’Europe doit être plus souveraine et plus indépendante. Deuxième condition : la Russie ne doit pas l’emporter en Ukraine. Et pour que cela se produise, nous devons agir sur quatre fronts. Premièrement, soutenir l’Ukraine. Depuis le début de la guerre d’agression menée par la Russie, l’Union européenne et ses États membres sont les principaux soutiens de l’Ukraine dans le monde. Le prêt historique de 90 milliards accordé à l’Ukraine démontre une nouvelle fois que l’Europe est capable d’agir avec détermination lorsque l’Histoire l’exige. Les résultats sont d’ores et déjà visibles et tangibles. L’Ukraine gagne du terrain, tandis que la Russie paie un lourd tribut. 35 000 soldats russes meurent au combat chaque mois. Vladimir Poutine épuise son peuple, affaiblit son économie et sacrifie la place de la Russie dans le monde, reléguant son pays aux marges de l’Histoire. Nous avons également contribué à faire évoluer la position américaine. Hier, le Président Donald Trump a annoncé que les États-Unis allaient autoriser l’Ukraine à fabriquer des missiles Patriot sous licence. Enfin, nous avons ouvert le premier chapitre des négociations d’adhésion, ce qui constitue une étape décisive sur la voie de l’intégration de l’Ukraine à l’Union européenne. Deuxièmement, accroître la pression sur la Russie. Les sanctions portent leurs fruits. La Russie est de plus en plus isolée. Son PIB s’est contracté au premier trimestre 2026, enregistrant sa pire performance depuis trois ans. Notre action déterminée contre la flotte fantôme russe exerce également un puissant effet dissuasif. Nous devons maintenant alourdir encore davantage le coût de cette guerre pour la Russie. Le 21e train de sanctions, qui devrait être adopté lundi prochain, frappera le secteur financier russe tout en réduisant encore les recettes énergétiques qui alimentent sa machine de guerre. Troisièmement, préparer la paix. Nous avons lancé la Coalition des volontaires. Les États membres de l’Union européenne, aux côtés de partenaires tels que la Norvège, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et le Japon, assurent l’essentiel du soutien à l’Ukraine et préparent les garanties de sécurité pour l’avenir. Lundi prochain, la France accueillera la Coalition à Paris afin de franchir une nouvelle étape. L’avenir de l’Europe appartient aux Européens. « La France et la Pologne ont une responsabilité particulière pour l’avenir de l’Union européenne. » Tels sont les termes du traité de Nancy. Nous devons bâtir une architecture de sécurité européenne plus solide, dont la France et la Pologne seront les principaux piliers. Il ne s’agit pas d’opposer l’ancienne Europe à la nouvelle. Il s’agit de paix ou de guerre, de liberté ou de servitude. Quatrièmement, remporter la bataille des récits. La Russie mène une campagne incessante d’attaques hybrides contre nos démocraties. La France et la Pologne comptent parmi ses principales cibles. L’ambassadeur Herczynski a été honteusement pris pour cible en Géorgie, aux côtés de ses collègues allemands et français. Cher Radek, je connais votre engagement personnel sur X et votre combat épique contre le « Big guy ». Je me réjouis également de l’étroite coopération entre nos équipes et nos services. Notre réponse doit être claire : détecter, dénoncer et riposter. C’est pourquoi la France a créé French Response, un compte officiel sur X qui rompt avec les codes traditionnels de la communication diplomatique. Ne cédons jamais le terrain de l’information, ni à la Pravda, ni à Russia Today, ni à Truth Social. Cela signifie aussi défendre le droit de l’Europe à réglementer son propre espace numérique. Nos démocraties ne peuvent pas rester libres si les algorithmes qui façonnent le débat public échappent au contrôle démocratique. Nous devons contrer la Russie partout où elle cherche à exercer son influence. Prenons l’exemple de l’Afrique. La Russie prétend en être un partenaire stratégique. Les faits prouvent le contraire. L’Union européenne y investit 200 fois plus —200 fois plus —, ses échanges commerciaux sont 20 fois plus importants et elle accueille 10 fois plus d’étudiants africains que la Russie. C’est précisément pour cette raison que l’Europe est prise pour cible, non pas parce qu’elle est faible, mais parce qu’elle incarne une alternative à la vision du monde de Vladimir Poutine. L’Europe a mis en place l’un des projets politiques les plus ambitieux de l’Histoire : l’Union européenne. Huit décennies de paix, huit décennies de démocratie, de liberté et de prospérité. Les résultats sont là. Les Européens vivent plus longtemps, en meilleure santé et plus librement que les habitants des États-Unis, de la Chine ou de la Russie. Les inégalités y sont également moins marquées. C’est un modèle qui mérite d’être défendu. En première ligne, la Pologne sait que la souveraineté européenne constitue le meilleur rempart de notre liberté. Aujourd’hui, 10 pays, voire davantage, souhaitent rejoindre l’Union européenne. Quel autre projet politique suscite un tel engouement ? Comme l’a écrit un jour Victor Hugo, « la France et la Pologne sont deux sœurs qui ont lutté ensemble pour la civilisation européenne. » Ce combat n’est pas terminé. Il a changé, mais il exige la même détermination. Et je sais, cher Radek, que la France et la Pologne continueront à le mener. La France se tient aux côtés de la Pologne en tant qu’alliée, partenaire et amie, et ensemble, nous continuerons à construire l’Europe. Je vous remercie chaleureusement, cher Radek, pour votre invitation. Merci à tous.