Discours de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, lors de l’évènement Agir pour l’Egalité, organisé par le Think & Do Tank Marie-Claire Afghanistan Diplomatie féministe Discours Le : 02 novembre 2026 Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs, Parlementaires, Chers amis de Marie-Claire, Bonjour à toutes et tous et bienvenue au Quai d'Orsay. Je vous remercie d'avoir choisi ce lieu pour cette rencontre. Elle s'ouvre sur un chiffre que Gwenaëlle vient de rappeler et qui devrait tous nous alerter : 123 ans. C'est le temps qu'il faudrait, selon les Nations Unies, pour atteindre la parité dans le monde. 123 ans. Quatre générations de femmes et de filles à qui l'on demande d'attendre, encore et toujours d'attendre. Ce chiffre est révoltant et il l'est d'autant plus que nous faisons face aujourd'hui à une remise en cause des droits des femmes. Alors même que les progrès en faveur de l'égalité de genre ont mis des dizaines d'années à se construire, à se consolider, le risque de retour en arrière est désormais bien réel. Et c'est précisément pour lutter contre cette bascule que la France porte, depuis 2019, une diplomatie féministe. J'ai d'ailleurs tenu à l'inscrire dans le temps long en lançant l'année dernière la stratégie internationale de la France pour une diplomatie féministe 2025-2030. Pourquoi ? Pour que nous continuions à mettre l'égalité des droits, les opportunités entre tous les êtres humains et le respect des libertés fondamentales au cœur de notre action internationale. Le risque d'une régression globale et là, je le disais. Il se manifeste sous nos yeux en Afghanistan, un pays où l'on a méthodiquement entrepris d'effacer les femmes de la société. Depuis le 15 août 2021 et le retour des talibans au pouvoir, les Afghanes ont été exclues de la vie publique. D'abord à l'école, ensuite à l'université, puis au travail, y compris au sein des organisations humanitaires qui leur viennent en aide. Privées de circuler, de s'exprimer, d'accéder à la justice. Privées surtout d’un droit élémentaire, celui d'exister dans l'espace public. Ces atteintes généralisées aux droits de l'Homme détruisent les perspectives des femmes et des filles afghanes, mais elles entravent également la possibilité d'une pacification et d'une stabilisation durable de l'Afghanistan. Face à cela, la France ne détourne pas les yeux. Elle s'engage pleinement pour faire reconnaître les droits des femmes afghanes. Alors non, je le dis clairement, ouvrez grand vos oreilles, la France ne reconnaît pas les talibans et n'a aucune intention de le faire. Nous n'accepterons jamais leur politique de répression et d'exclusion systématique à l'égard des femmes. Leur vision rétrograde n'est pas la nôtre. Elle est à des années-lumière de l'idée que nous nous faisons ici de la dignité de la personne humaine. Le président de la République a été très clair. Il a fait de l'amélioration de la situation des femmes et des filles une condition absolument indispensable de la reconnaissance éventuelle du régime en place. Car les droits des femmes sont des droits humains, ils ne sont pas négociables. Sur le plan juridique, alors que le régime des talibans a mis le système judiciaire au pas pour restreindre les droits des femmes, la France s'est mobilisée. En novembre 2024, avec l'Allemagne, le Chili, le Costa Rica, l'Espagne, le Luxembourg et le Mexique, nous avons engagé une démarche auprès de la Cour pénale internationale, démarche qui a constitué une étape majeure. Grâce à elle, la Cour pénale internationale a délivré des mandats d'arrêt contre plusieurs responsables du régime : le chef suprême des talibans, le président de la Cour suprême, les ministres de l'éducation et de l'enseignement supérieur. Il y a quelques semaines encore, deux nouveaux mandats d'arrêt ont été émis, d'où l'importance de soutenir inlassablement le travail et l'indépendance de la Cour pénale internationale. En octobre 2025, la France a également obtenu avec ses partenaires européens la création d'un mécanisme international et indépendant par le Conseil des droits de l'homme à Genève. Ce mécanisme sera chargé de documenter et d'enquêter sur les crimes les plus graves commis en Afghanistan, en particulier sur les violations des droits des femmes et des filles. Nous travaillons actuellement pour rendre ce mécanisme opérationnel au plus vite. Ensuite, la France se mobilise pour protéger et accueillir. D'abord par l'aide humanitaire : depuis août 2021, la France a alloué plus de 187 millions d'euros selon le principe de fourniture d'aide par et pour les femmes. Concrètement, ce sont 100 000 consultations médicales dispensées, 3 000 enfants de moins de 5 ans en situation de malnutrition aiguë prise en charge et 35 000 filles qui ont eu accès à des services éducatifs de qualité. Depuis 2021, la France a conduit 6 opérations d'acheminement humanitaire qui ont permis l'envoi de près de 100 000 tonnes d'aide humanitaire essentielle. L'aide humanitaire d'abord, l'asile ensuite : d'une part en délivrant des visas via nos ambassades situées dans les pays voisins, nous avons permis à 17 000 Afghanes, militantes, journalistes, artistes, juges et avocates menacées de rejoindre la France depuis la chute de Kaboul. 17 000. D'autre part par les accords de réinstallation. En 2025, grâce aux engagements pris dans le cadre de l'initiative « Avec elles, pour les femmes et les filles réfugiées », 450 femmes afghanes ont bénéficié d'une procédure de réinstallation en France, en lien avec le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Troisièmement, par les bourses : pour permettre à ces femmes de redevenir actrices de leur propre vie en leur permettant d'étudier en France, depuis 2021, 60 bourses ont ainsi été octroyées. Au-delà de l'accueil, l'enjeu est bien sûr celui de la réinsertion et de la reconstruction de la vie de ces femmes. Les services de l'État, en lien avec les associations, se mobilisent pour faciliter l'accès à des soins de santé, à un soutien psychologique, à l'apprentissage du français, mais aussi à l'emploi. Les actions menées par l'État sont essentielles, mais nous avons besoin de vous, votre soutien à vous tous qui êtes réunis aujourd'hui, entreprises, fondations, ONG : votre soutien est décisif pour l'insertion de ces femmes. Et vous savez que vous avez ici une interlocutrice de très grande qualité : Isabelle Rome, que je vous propose d'applaudir pour son action résolue dans ce combat. Au fond, la diplomatie féministe consiste à donner toutes les capacités, le pouvoir aux femmes qui agissent dans le monde pour la protection du droit des femmes et des filles. Ce matin, vous entendrez les voix des premières concernées. Deux jeunes Afghanes, Atifah Azizpor et Freshta Akbary. Le témoignage de Fawzia Koofi, qui a siégé à la tête du Parlement afghan et s'est assise avec trois autres femmes face aux talibans à la table des négociations. Nargis Nehan, ancienne ministre. Hamida Aman, qui diffuse depuis la radio Begum des cours aux filles auxquelles on a fermé l'école. Et enfin Roya Sadat, dont un texte puissant sera lu ici-même. Alors écoutez-les, elles ne sont pas des victimes que l'on plaint. Ce sont des femmes qui résistent, qui enseignent, qui témoignent et qui construisent déjà, au péril de leurs vies, l'Afghanistan de demain. Notre responsabilité est grande. Faire en sorte qu'elles ne soient jamais seules, qu'aucune de celles qui frappent à notre porte n'attende en vain et que le jour venu, lorsque l'Afghanistan rouvrira ses écoles et ses universités, il ne soit pas dit que le monde les avait oubliées. Merci à toutes et tous. Excellente journée. Judith Litvine/MEAE