Discours de clôture de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, lors de l’évènement Global Forum on Building Trust and Reinforcing Democracy organisé par l’OCDE Gouvernance Discours Le : 13 octobre 2026 Monsieur le secrétaire général adjoint, Mesdames et Messieurs les ambassadrices et les ambassadeurs, Mesdames et Messieurs les directrices et les directeurs, Mesdames et Messieurs, Les études d'opinion le montrent avec constance, la majorité de la population mondiale, si on lui donne le choix, aspire à vivre en démocratie. Car la démocratie est le cadre institutionnel le plus propice à la prospérité, au bien-être et à la paix. Et pourtant, trois personnes sur quatre vivent aujourd'hui dans une autocratie. Après la période d'expansion qui a suivi la fin de la Guerre froide, le nombre de démocraties est revenu à son étiage de 1978. Et de fait, nos démocraties font face à des attaques sans précédent. Des attaques conduites par des régimes autoritaires qui savent que la démocratie est contagieuse et qui la redoutent comme un virus mortel. Rien ne les inquiète plus que sa propagation chez eux. C'est pourquoi ils font tout pour l'empêcher par la force, le chantage, la désinformation, la manipulation des élections. Regardez Vladimir Poutine. Quelle est la véritable raison de ses guerres coloniales ? La Géorgie en 2008, l'Ukraine depuis 2014. C'est la démocratie. Le choix souverain des Géorgiens et des Ukrainiens de se tourner vers l'Europe menaçait de contagion démocratique la sphère d'influence russe. Alors il a mis en scène de faux fronts séparatistes pour justifier la violation du droit international. Il a lancé une invasion de l'Ukraine. Il a tenté de manipuler des élections en Allemagne, en Roumanie ou en Moldavie. Et il cherche désormais à intimider les soutiens de l'Ukraine en empiétant sur leurs frontières et en foulant aux pieds ses engagements. A-t-il réussi ? Non. Réussira-t-il ? Certainement pas. Vladimir Poutine échoue à progresser sur le terrain comme il échoue à progresser dans les esprits. Pourquoi ? Eh bien parce que la démocratie est une idée et qu'une idée ne se bombarde pas. Aucun drone Shahed ne peut détruire l'idée, l'aspiration à la démocratie. Ces dernières années, le champ de bataille de la démocratie s'est étendu à de nouveaux domaines via les réseaux sociaux. Les forces qui veulent abattre la démocratie dominent désormais le champ informationnel où elles déploient des manœuvres destinées à polariser le débat public. C'est pourquoi en Europe, nous nous sommes dotés de règles pour préserver la liberté d'expression tout en empêchant les ingérences étrangères de fragiliser le débat démocratique. Mais des mouvements politiques à visée autoritaire gagnent du terrain dans nos démocraties, y compris dans des démocraties mûres en Europe et en Amérique du Nord. Ces mouvements font le jeu des adversaires déclarés de la démocratie, ils aggravent la polarisation de nos sociétés. Leur objectif ultime est clair, s'emparer du pouvoir puis créer les conditions pour ne jamais le rendre. Pour cela, les garde-fous institutionnels sont sous pression, les principes du droit international sont contestés, des alliances avec des forces autoritaires étrangères sont nouées, la séparation des pouvoirs est remise en question. On fait pression sur les journalistes et sur les juges, les organes anti-corruption sont vidés de leur substance, les émotions sont instrumentalisées pour amplifier la colère et la peur. Les campagnes électorales sont ceinturées de désinformation, elles sont dopées à l'intelligence artificielle, le but n'est pas de convaincre mais de sidérer, et c'est ainsi que la violence gagne même les bureaux de vote. En France, les prochains mois nous conduiront vers l'élection présidentielle de 2027. Dans ce contexte, les adversaires de la démocratie donnent tout pour nous déstabiliser. Ils exploitent nos divisions, instrumentalisent l'immigration, la laïcité ou encore le conflit israélo-palestinien pour attiser les haines et les tensions. Tout cela a déjà été largement documenté. C'est une entreprise israélienne qui crée de faux comptes français pour mettre en scène des affrontements artificiels sur la question palestinienne. C'est un groupe azerbaïdjanais qui organise des congrès à Nouméa pour lancer des appels à la révolte en outre-mer et faire circuler des projets de constitution provoquants. Ce sont des campagnes de harcèlement massif en ligne par Elon Musk contre des dirigeants européens pour peser sur les débats nationaux en exploitant la viralité de son réseau social. Ce sont des campagnes insidieuses suggérant que la prochaine élection présidentielle française sera truquée. Derrière ces exemples, une même stratégie : déstabiliser la démocratie. Il y a quelques jours, les manifestations lycéennes en France ont été elles-mêmes exploitées par des récits hostiles venus de Russie, de Chine, d'Iran, de la communauté MAGA. Nous les voyons, nous les dénonçons et nous y répondons. Nous sommes intransigeants car pour nous, c'est clair, elles portent atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation. Nous devons à nos concitoyens d'appeler ces ingérences étrangères par leur nom, de les dissuader et de les entraver. Nous revendiquons en France une approche pragmatique. Nous dénonçons tous les acteurs qui nous attaquent, quels qu'ils soient, que l'on soit compétiteur ou partenaire, pas d'immunité pour ceux qui s'en prennent à la France, à son image, à ses intérêts. C'est l'approche de Viginum, créée il y a cinq ans à l'initiative du président de la République pour protéger notre débat public contre les ingérences numériques étrangères. Quel que soit l'acteur hostile qui nous attaque, nous exposons ses tactiques et nous les partageons avec tous les Français. C'est l'approche également de nos comptes French Response, qui répondent à toutes les hostilités, d'où qu'elles émanent, notre objectif, infliger un coup, ridiculiser et dissuader les auteurs. Si la dissuasion ne suffit pas, nous passons à l'entrave. Nous l'avons fait cet été avec l'agente de déstabilisation russe, Xenia Fedorova, ancienne patronne de Russia Today en France. L'objectif du Kremlin est explicitement revendiqué, mettre fin à nos démocraties libérales au profit d'un nouvel autoritarisme. D'autres acteurs convergent vers cet objectif. Ils cherchent à dicter à l'Europe quelles seraient les bonnes et les mauvaises démocraties en fonction d'un alignement avec leurs propres intérêts. Nous sommes lucides quant à leur modus operandi. Ils ont recours à des influenceurs rémunérés ou mandatés qui exploitent la viralité offerte par les plateformes numériques. Nous ne tolérons aucune forme d'ingérence étrangère. C'est une question de souveraineté. Puisque ces ingérences cherchent à fragiliser notre rapport à la démocratie, il revient à tous ici de le consolider. À l'ère de la post-vérité, ne laissons pas le bel idéal de la démocratie être confisqué par ceux qui aimeraient le réduire à un sujet partisan. L'OCDE a bien identifié la déstabilisation des démocraties parmi les menaces hybrides et par ce forum, vous nous invitez à passer à l'action. En France, le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères est descendu dans l'arène de la bataille des récits. Désormais, il est équipé d'une force de frappe informationnelle qui rassemble la veille et la détection, la riposte et la promotion de nos récits. Cette force de frappe repose sur les 400 acteurs de terrain de notre réseau diplomatique, première ligne de la guerre informationnelle. La bataille pour la confiance et l'intégrité de nos débats démocratiques ne pourra être gagnée sans un effort collectif. L'État peut alerter, dénoncer, dissuader et parfois entraver ceux qui cherchent à déstabiliser nos démocraties, mais pour protéger nos démocraties, nous avons besoin de la société civile. Nous avons besoin de tous les acteurs de l'intégrité de l'information, en premier lieu les médias qui partagent nos combats. CFI, Canal France International, qui est un opérateur de mon ministère, forme chaque année des milliers de journalistes à faire leur métier de manière autonome. C'est un engagement que nous continuons à porter avec fierté aujourd'hui plus que jamais. À vous, acteurs de la société civile, journalistes, chercheurs, citoyens engagés, je veux dire à quel point nous avons besoin de vous pour faire triompher le discernement et l'esprit critique. C'est vous qui offrez à nos concitoyens une réalité partagée à laquelle se référer. C'est vous qui permettez de rétablir les faits là où prospèrent les mensonges. C'est vous qui leur offrez le recul nécessaire pour comprendre le monde dans sa complexité. La résilience démocratique ne se décrète pas, elle se construit avec vous. Elle se défend chaque jour dans nos médias, dans nos écoles, nos théâtres, nos musées, nos associations, dans nos conversations les plus anodines, dans notre capacité à préserver du dialogue, du débat, de la relation à ceux qui ne pensent pas comme nous. C'est là que réside la liberté de nos sociétés, leur vitalité et notre capacité à construire notre avenir en commun. La beauté de la démocratie, c'est qu'elle est toujours en construction. Elle mérite que l'on s'engage pour elle. Chers amis de l'OCDE, votre organisation a plus de sens que jamais. Merci de produire des données fiables et comparatives. Merci de contribuer à établir des règles du jeu communes, d'aider à concevoir des politiques publiques qui favorisent la croissance, la prospérité et la démocratie. La France soutient ces missions. Et à toutes celles et ceux qui défendent la démocratie, l'état de droit, les libertés individuelles et les droits de l'Homme, vous nous trouverez toujours à vos côtés pour que vive la démocratie, que vive la République et que vive la France.