Discours d’ouverture de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, lors de l’évènement « Qui écrit le monde ? » organisé par TV5 Monde

  • Diplomatie d’influence

  • Guerre informationnelle

Discours

Le : 05 octobre 2026

« Monsieur le président de la BNF [Bibliothèque nationale de France], cher Gilles [Pécout],

Mesdames et Messieurs les ambassadrices et les ambassadeurs,

Mesdames les présidentes de France Télévisions, de France Médias Monde et de TV5 Monde, chère Kim Younès,

Merci d’abord à la Bibliothèque nationale de France de nous accueillir dans ce lieu patrimonial d’exception. Merci aux artistes présents qui nous donnent à voir par leurs œuvres autant de regards singuliers sur le monde. Merci aux médias présents qui travaillent sans relâche à produire des programmes indépendants et à faire vivre la diversité des récits qui racontent notre monde. Et puis merci aux journalistes, enfin, qui unissent leurs forces au-delà des frontières et des rédactions pour préserver dans tout l’univers de la francophonie un espace informationnel libre et intègre. Et puis enfin, merci à TV5 Monde d’avoir organisé cet événement de rentrée qui nous invite collectivement à réfléchir à la manière dont nous racontons le monde, car il ne cesse jamais de s’écrire.

Mais une question demeure : qui tient la plume pour raconter l’histoire ? Il suffit de lever les yeux. Alexandrie, Carthage, Babylone, Byzance, Jérusalem, Rome, Thèbes, 16 grandes villes de l’histoire des civilisations sont inscrites sous cette coupole. 16 villes qui furent autant de centres de savoir et de puissance, 16 bibliothèques d’envergure mondiale. Et si leur nom résonne encore aujourd’hui sous cette coupole, c’est que la puissance de leurs récits a traversé les siècles.

Cette bataille séculaire des récits est aujourd’hui exacerbée par la révolution numérique, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle. Car oui, nous vivons un temps de conflictualité permanente et le champ informationnel est devenu le terrain privilégié de cet affrontement.

Chaque événement, chaque décision, chaque silence même, devient matière à récit pour ceux qui nous observent, qui nous jugent et qui nous attaquent. Dans ce monde-là, si nous ne racontons pas notre histoire, si nous ne déroulons pas notre propre récit, d’autres le font à notre place. Alors, ne restons pas sans rien faire.

Notre première mission, c’est de ne pas laisser les autres imposer à notre place notre propre histoire. La seconde, nous donner les moyens d’écrire la nôtre, ensemble. Cette double mission est quelque part un peu la vôtre. Elle engage tous les acteurs du service public qui portent la voix de la France à l’étranger, avec le concours de tous les Français. Ce que je dis n’est pas nouveau.

Rappelez-vous ce que Stefan Zweig disait déjà de l’Europe en 1925, il y a un siècle : « Le vrai danger pour l’Europe me semble se situer sur le plan de l’esprit. […] C’est d’Amérique que vient cette vague effrayante de l’uniformité qui donne la même chose à chacun […]. Et de manière funeste, c’est une même volonté de monotonie qui menace depuis l’autre côté de notre monde, depuis la Russie, sous une forme différente, la volonté […] d’uniformiser la vision du monde. ». C’est une citation un peu tronquée, je vous renvoie à ce texte magistral et visionnaire de Stefan Zweig qui dit, déjà il y a un siècle, que nous ne pouvons pas nous résoudre à subir le récit des autres et qui nous invite à écrire le nôtre.

Alors notre première mission, c’est de ne rien céder. Nous vivons tous l’heure de l’immédiateté, elle ne cesse de s’accélérer. Les outils d’intelligence artificielle multiplient les possibilités de diffuser, d’amplifier, de fabriquer même des informations et des récits. La question n’est plus de savoir si une information est vraie ou si elle est fausse, mais quel récit d’autres États veulent forger sur notre compte et cela peut aller très vite.

Quand un récit hostile se propage, chaque heure compte. Les algorithmes et l’intelligence artificielle, je ne vous apprends rien, ne font pas preuve de patience diplomatique, surtout lorsqu’ils sont utilisés à des fins détournées par des acteurs hostiles. Ils amplifient, ils déforment, ils fixent une perception qui devient dominante si aucune autre ne vient la contrebalancer. Écoutez ce qui se dit à Moscou, « l’Europe est va-t-en-guerre et en perte de ses valeurs morales », au mépris pourtant de la réalité de l’agression russe contre l’Ukraine. Écoutez ce qui se dit outre-Atlantique dans les sphères MAGA, « l’Europe serait une civilisation décadente, arriérée, totalitaire ». La réalité est différente, chacun de nous le sait. Et malgré cela, à force d’être répétés, amplifiés, démultipliés, ces récits peuvent finir par nous atteindre et instiller le doute dans nos esprits.

Refusons ce récit dominant que d’autres veulent nous imposer pour nous pousser à remettre en cause au fond notre modèle démocratique, à le fondre dans le leur et finalement à nous amener à douter de nous-mêmes. Nous le voyons encore ces jours-ci avec les évènements dans nos lycées. Les comptes pro-russes y voient la fin de notre démocratie, des comptes pro-israéliens les conséquences de la reconnaissance de la Palestine, des comptes pro-iraniens vont jusqu’à rapprocher ces mobilisations du mouvement « Femme, vie, liberté ». En somme, tous cherchent à imposer leur grille de lecture à notre débat public et à raconter ce qui se passe chez nous, à notre place, dans notre langue.

Refusons tout cela avec un mot d’ordre : recadrer, corriger et démentir. Nous ne réagissons pas pour réagir, nous refusons que notre silence puisse être interprété comme un aveu et que notre absence de réponse devienne une forme de validation de ces récits. Car chacun le fait, et c’est vrai partout, les absents vont toujours vous tordre. Soyons donc ultra réactifs. Et c’est dans cet esprit que pour ce qui concerne le ministère des Affaires étrangères, nous avons créé les comptes French Response : recadrer les perceptions sur nos modèles que d’autres déforment à dessein.

Donc la réactivité face à des récits qu’on voudrait nous imposer, notamment pour nous décourager, nous dissuader de défendre ce qui fait ce que nous sommes et les acquis majeurs que l’Europe a apportés à la civilisation, et notamment la démocratie, les droits fondamentaux, la liberté d’informer, la liberté d’opinion, la liberté d’expression. Première mission.

Deuxième mission, oser nous raconter et le faire savoir. Parce que la riposte seule ne suffit pas. Nous n’allons pas passer nos vies à courir après les récits des autres, nous, Européens, qui avons tant à raconter. Notre histoire nous oblige autant qu’elle nous inspire. C’est cet aveu d’humilité qui doit fonder notre récit. 
Alors d’abord, faisons preuve de lucidité, de la lucidité sur l’état réel des perceptions, y compris lorsqu’elles nous sont défavorables, surtout quand elles nous blessent. C’est le sens notamment du travail que nous avons engagé avec le monde de la recherche spécialisée pour mieux comprendre la manière dont la France est aujourd’hui perçue à l’étranger. Pour que notre récit soit crédible, partons de cette réalité.

Prenons un exemple : dans le monde, la France est souvent considérée avec une forme de respect lié à son passé, il est vrai, glorieux. Mais peu la voit comme une terre d’innovation, alors que les États-Unis et la Chine, à grand renfort de storytelling, font savoir partout qu’ils sont à la pointe de la technologie.

Pourtant, nous voyons chaque jour en France une toute autre réalité. Alors à nous, de la raconter. Oui, la France est pleinement ancrée dans le 21e siècle et elle se projette dans les décennies qui viennent. Oui, elle innove. Et pour nous, innover, ce n’est pas seulement préparer la croissance, c’est rester libres et choisir notre avenir.

Et puisque nous sommes ici réunis pour l’événement de rentrée de TV5 Monde, soyons fiers collectivement de ce qu’est la francophonie. Elle est bien sûr une langue partagée par 390 millions de personnes sur toute la planète, mais c’est surtout un espace de solidarité, d’ambition, de progrès et d’opportunités. C’est une communauté de valeurs vivantes et présente sur les cinq continents.

Alors, je compte sur vous aussi pour que le français demeure une clé incontournable dans l’accès aux connaissances, à la mobilité, au développement, aux affaires dans un monde plurilingue.

Donc lucidité d’abord sur nos forces et nos faiblesses. Il ne faut pas dissimuler nos faiblesses, il faut savoir parfois les admettre, mais surtout ne pas dissimuler nos forces. Elles sont nombreuses et nos compétiteurs, nos adversaires, cherchent évidemment à les dissimuler ou en tout cas, à les invisibiliser.

Ensuite, de l’humilité. Ne croyons pas que l’universalité de nos valeurs suffise à les faire accepter, à faire accepter notre récit partout et sans réserve. Pour être entendus, il faut savoir aussi adapter notre discours aux réalités locales sans jamais nous renier, car notre finalité est bien de tisser des liens étroits avec les sociétés du monde.

C’est dans cet esprit que j’ai annoncé le 4 septembre dernier que la diplomatie française renoncerait désormais à l’usage de la projection cartographique de Mercator au profit de représentations plus conformes aux proportions réelles des masses continentales. Par ce choix, nous mettons nos représentations en cohérence avec notre vision du monde, celle d’un multilatéralisme équilibré où chacun peut trouver sa place et qui part non pas des perceptions ou des aspirations des uns et des autres mais de la réalité justement de ces masses continentales. Alors il se trouve que lorsque l’on passe de la représentation Mercator à n’importe quelle autre représentation cartographique, ce sont les États-Unis, la Chine et la Russie qui ont tendance à diminuer dans leur périmètre et l’Afrique notamment qui reprend la place qui est la sienne, c’est-à-dire celle du grand continent de notre époque, le continent dans lequel la croissance économique est la plus forte, le continent aussi où la croissance démographique est la plus forte. Je crois que c’était important de le faire. Je vous invite, si ça n’est pas déjà fait, à le faire également.

Et puis, il nous faut être inventifs également dans un espace informationnel saturé. Démultiplions notre parole. Soyons créatifs dans la manière de le faire. Nous, Français, Européens, francophones, avons tous un rôle à jouer pour porter notre récit et faire entendre la voix de notre modèle. Mon ministère travaille ainsi à la mise en réseau de toutes les bonnes volontés dans ce combat : partenaires européens, interministériels, membres de la recherche, think tankers, journalistes, influenceurs et prochainement réservistes de la diplomatie.

Bien sûr, vous qui êtes acteur de l’audiovisuel et notamment de l’audiovisuel extérieur, vous avez un rôle essentiel à jouer dans le plein respect de votre indépendance. Pourquoi votre rôle compte-t-il autant ? Eh bien, parce que dans un monde saturé de contenus manipulés, de vidéos truquées, de récits fabriqués à la chaîne, ce qui manque le plus cruellement à des centaines de millions de personnes à travers le monde, ce n’est pas l’information, c’est l’information fiable, vérifiée, recoupée, produite, recueillie par des journalistes qui répondent de ce qu’ils disent.

Et c’est précisément ce vide que notre audiovisuel extérieur vient occuper. Là où d’autres inondent le champ informationnel de récits de puissance, nous, nous y installons des faits. Et nous combattons ainsi ceux qui voudraient faire des journalistes de simples mercenaires au service de leurs appétits de puissance.

C’est le sens du premier festival Vrai ou faux qui réunira le 8 octobre prochain France Info, France Télévisions, France Médias Monde, Arte, l’INA et TV5 Monde pour lutter ensemble contre la désinformation.

C’est aussi le sens du bouclier pour l’information mené par France Médias Monde et Deutsche Welle pour mieux lutter, notamment en Europe centrale et orientale, contre les manipulations et la désinformation russes.

C’est enfin le sens de l’action de TV5 Monde qui fait circuler les œuvres, les idées, les savoirs et les récits et qui incarne par son information francophone et plurielle un multilatéralisme concret. La perspective est de voir le Maroc et la Côte d’Ivoire rejoindre la gouvernance du groupe aux côtés de la France, du Canada, du Québec, de la Suisse, de la Fédération de Wallonie-Bruxelles et de Monaco témoigne de sa capacité à s’ouvrir à de nouvelles voies.

Car face à la volonté de monotonie que Zweig redoutait déjà il y a un siècle, notre réponse ne peut être un récit unique, elle doit être une pluralité de voix et de regards sur le monde, car nous ne nous y trompons pas, vérifier, corriger, démentir est indispensable, mais déconstruire le récit des autres ne suffit pas à construire le nôtre.

La tâche est immense, alors il faut s’y atteler ensemble et forger notre récit autour, à mes yeux, de trois convictions.

Premièrement, rien n’est acquis, nulle part, quelle que soit notre histoire, quels que soient nos succès d’hier, ce qui était vrai hier ne le sera pas nécessairement demain et chaque génération doit reconquérir sa place dans le récit du monde.

Deuxièmement, assumons une forme de fierté, n’ayons pas honte de raconter ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous défendons. Nous avons une voix singulière dans le monde, faisons-la entendre.

Et puis troisièmement, rappelons-nous que les cartes sont entre nos mains. Nous croyons dans notre récit. Nous comprenons mieux les grilles de lecture que d’autres cherchent à nous imposer. Et nous avons la volonté de faire entendre notre voix pour défendre nos intérêts comme notre foi dans les valeurs universelles.

Vous aurez compris mon message. Les discussions que vous allez avoir aujourd’hui sont évidemment essentielles. Elles doivent aller au-delà de ce travail qui nous a réunis, rassemblés, ambassadrices, ambassadeurs, responsables de médias autour de la riposte face à la désinformation. Je crois que nous avons réussi à faire des progrès. Évidemment, la guerre est loin d’être gagnée, mais certaines batailles ont été emportées. Vous voyez bien que c’est désormais au-delà qu’il faut aller, et c’est pourquoi le thème unificateur de cette soirée, qui a été choisi par Kim Younès et par les équipes de TV5 Monde, est essentiel.

Qui écrit le monde ? Comment écrire notre récit ? Comment éviter de subir le récit des autres ? C’est une tâche essentielle dans une période, pour le monde, mais singulièrement pour notre pays, pour le pays dans lequel vous êtes, amis qui venaient de l’étranger, la France, c’est une question presque existentielle.

Nous avons des défis colossaux à relever devant nous. On ne peut relever ces défis, on ne peut se préparer aux efforts créateurs que nécessite le relèvement de ces défis qu’à la condition initiale et nécessaire de pouvoir se projeter à partir de récits. Si on commence en étant découragés, on n’a aucune chance de trouver en soi-même la force de relever les défis, que ce soit le dérèglement climatique, la conflictualité grandissante de notre monde ou, je dirais de manière plus basique, la question du modèle social français ou la crise actuelle des lycées. Aucune chance si on part découragés.

Nos adversaires l’ont compris, qui diffusent de manière insidieuse des récits qui sont très décourageants pour nous. Et vous voyez bien que progressivement, on se laisse contaminer. Et on finit par se dire que l’Europe a déjà perdu. Et on finit par baisser les bras. L’Europe ou le monde francophone, bref, tout ce qui n’est pas du ressort de la superpuissance chinoise et américaine, que tout le reste du monde a déjà perdu.

À moins d’opposer à ces récits une forme d’enthousiasme, d’ambition et d’audace qui ne se départit pas de la lucidité, de l’humilité nécessaire que j’évoquais, effectivement, nous aurons perdu. Et donc la question que vous allez vous poser tout au long de cette soirée, qui écrit le récit et comment pouvons-nous l’écrire ensemble, en tout cas écrire un récit différent, me paraît non seulement essentielle mais existentielle. Et je crois qu’il faut croire dans notre capacité à gagner cette bataille, il faut porter cette voix, il faut le faire sans fausse pudeur, il faut en quelque sorte prendre la plume.

Merci à tous pour votre attention. »

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