Déclarations à la presse de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, à l’occasion de la Fabrique de la diplomatie Actualités du Ministère Communiqué Le : 04 septembre 2026 Bienvenue à la Fabrique de la diplomatie, le grand évènement de la rentrée diplomatique en France. Plusieurs centaines d'intervenants, plusieurs milliers, voire dizaines de milliers de participants attendus. Très forte mobilisation des services de mon ministère que je remercie pour l'organisation de cette deuxième édition qui a été placée sous un thème : la fabrique de la paix, qui est pour nous l'occasion de passer trois messages. D'abord, dans un moment de notre histoire où la conflictualité n'a jamais été aussi élevée depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il est indispensable de se remettre à construire, à fabriquer la paix, et d'abord avant tout dans les esprits et par les récits, ce qui m'a amené ce matin d'ailleurs à marquer l'évolution de la cartographie qui va être utilisée par le Quai d'Orsay désormais. On va basculer d'une représentation un peu datée du monde, à laquelle nous nous étions habitués sans vraiment la requestionner, la représentation Mercator, qui a tendance à grossir de manière un peu artificielle la place des États-Unis, de la Chine et de la Russie par rapport aux autres régions du monde. Nous allons désormais utiliser des cartes telles que les scientifiques, telles que les cartographes les prescrivent, selon les usages dont nous avons besoin. Bref, premier élément, la fabrique de la paix commence dans les esprits. Deuxième message, c'est que la fabrique de la paix est l'affaire de tous, bien sûr les diplomates, mais aussi les experts, mais aussi les journalistes, mais aussi et bien sûr la société civile. La programmation de cet événement, de cette deuxième édition, elle va mettre en lumière des processus de paix, une vingtaine de processus de paix, les principaux de ces dernières décennies, Bosnie, Centrafrique, Israël/Palestine, Soudan, Cambodge, Colombie, Iran et bien d'autres encore. Et sur scène, vous retrouvez des grandes voies de la diplomatie française et internationale, des experts et des journalistes, et puis des activistes dont certains ont été décisifs dans les processus de paix ou le sont aujourd’hui. Et je pense en particulier aux deux prix Nobel de la paix, ukrainienne et russe, qui se retrouveront, ce qui est extrêmement rare, sur la même scène, ici à Paris, à la Fabrique de la diplomatie. Puis troisième message, la fabrique de la paix, c'est l'affaire de la jeunesse, et c'est le choix de la jeunesse. J'ai été très heureux d'assister au lancement par 145 jeunes venus du monde entier d'un appel pour une nouvelle culture de la paix au XXIe siècle qui démontre que la jeunesse, d'abord, a la volonté de prendre des responsabilités, elle ne veut pas hériter d'un monde que les générations précédentes ont construit pour elle, mais elle veut construire le monde de demain, un monde qui soit débarrassé du fléau de la guerre. Et pour ça, elle souhaite qu'en matière d'éducation, de communication, d'intelligence artificielle, de réseaux sociaux, des mesures fortes puissent être prises. Et elle veut surtout pouvoir participer à la construction de cet avenir qui est le sien à commencer par prendre la place qui lui revient dans les enceintes diplomatiques. Cet appel, qui a été lancé depuis l'UNESCO formellement hier, est disponible en ligne et j'appelle la jeunesse de France et toutes les jeunesses du monde à s'en saisir parce qu'il doit devenir un texte de référence pour l'avenir. --- Q - Monsieur le ministre, en parlant de cette jeunesse, c'est une jeunesse qui s'intéresse à la diplomatie, à tout son écosystème, mais avec tous les conflits qui existent actuellement, il nous pose une question, est-ce qu'il y a toujours de la place pour la diplomatie ? Et en l'occurrence, pour la diplomatie française et européenne, est-ce qu'elle peut toujours peser ? R - Bien sûr, et quand on se balade dans les travées de la Fabrique de la diplomatie, on fait des réserves d'optimisme et d'espoir, parce qu'on rencontre des jeunes venus de tous horizons, avec des parcours académiques très variés, qui ont envie de prendre leur part, de s'engager, parce qu'ils voient bien que quelque chose ne tourne pas rond et qu'ils se sentent investis de la mission de faire changer les choses. Et je trouve que c'est porteur d'espoir, parce que ça montre que malgré le sentiment de résignation, l'esprit de défaite qui peut s'installer, le sentiment que le monde nous échappe, il y a une génération qui monte et qui va faire mentir, en quelque sorte, cet état d'esprit ambiant qui semble vouloir nous assigner à l'impuissance. Q - Vous avez ouvert cette édition de la Fabrique de la diplomatie sous le signe de la construction de la paix. Mais comment les pays européens doivent-ils réagir face à un Donald Trump qui est agressif, quasiment impérialiste, et qui, pas plus tard qu'hier, a réclamé le remboursement des munitions payées durant le mandat de Biden à l'Ukraine ? Comment construire la paix avec une puissance qui parle avec le langage de la force ? R - Alors d'abord, pour ce qui concerne l'Europe, il faut être très clair et dire ce que nous faisons. Nous avons constaté une forte augmentation de la menace à nos frontières, à commencer par celle qui est brandie par Vladimir Poutine, qui a lancé cette guerre d'agression impérialiste et coloniale en Ukraine, mais qui, chacun l'observe partout en Europe, déploie une agressivité dans les nouveaux champs qui sont ceux de ce qu'on appelle la guerre hybride, désinformation, cyberattaques, sabotages en tout genre. Et donc il était indispensable que l'Europe prenne conscience que le niveau de la menace a augmenté et se donne les moyens de relever ses défenses. C'est ce que nous avons fait, puisque sous l'autorité du président de la République, le budget de notre défense nationale a été multiplié par deux. Si nous nous réarmons, ce n'est pas parce que nous voulons envahir les pays qui sont nos voisins, ce n'est pas parce que nous avons des aspirations territoriales, non. C'est parce que pour garantir la paix, il faut se préparer à dissuader la menace et c'est ce que nous faisons. Mais au-delà de cette phase indispensable de réarmement de la France et de l'Europe, ce que nous voulons pour notre continent, c'est qu'on puisse, comme nous avons su le faire dans la deuxième partie du XXe siècle, revenir à une époque où on négociera des traités de maîtrise des armements, où on pourra à nouveau faire baisser les dépenses, si je puis dire, militaires en proportion de notre richesse nationale, parce qu'après avoir rétabli une forme de dissuasion de la menace, nous serons capables de trouver des accords, une architecture de sécurité qui éloigne durablement la menace et nous permette d'utiliser notre richesse nationale, pas seulement pour nous défendre, mais aussi pour investir dans l'avenir, dans l'éducation, dans l'adaptation au changement climatique et dans les technologies dont nous avons besoin. Notre vision, elle est claire, elle n'est pas belliciste, mais nous prenons le monde tel qu'il est. Et le monde tel qu'il est aujourd'hui, c'est la course de ces nouveaux empires qui ne respectent plus un certain nombre de grands principes sur la base desquels on a construit l'ordre international après la Deuxième Guerre mondiale. Nous restons fidèles à ces principes, mais pour pouvoir les réimposer, pour pouvoir les défendre, il nous faut être plus forts et c'est ce que nous sommes en train de faire. Q - Monsieur le ministre, vous avez annoncé ce matin que vous souhaitez abandonner la représentation cartographique Mercator, pour en choisir une nouvelle qui serait Eckert IV… R - Non. Q - Peut-être pas, mais en tout cas, qui serait acceptée par les scientifiques. R - Pour choisir pour chaque usage la cartographie adéquate. Parce que ce qui s'est passé dans notre histoire depuis le XVIe siècle, c'est qu'on a utilisé cette représentation Mercator qui est sans doute la meilleure pour certains usages et en particulier la navigation parce qu'elle permet la navigation à cap constant. Autrement dit, vous allez tout droit en bateau, vous vous retrouvez sur la carte Mercator. Mais par inertie ou par habitude, on a systématiquement utilisé cette carte alors que parfois elle n'était pas la plus appropriée. Résultat, on finit par avoir l'impression de vivre sur une planète où la Chine, la Russie, les États-Unis sont beaucoup plus grands que l'Asie du Sud-Est, l'Amérique du Sud et l'Afrique ; sur une planète où le Groenland fait la même taille que l'Afrique alors que l'Afrique a une superficie 14 fois plus étendue que celle du Groenland. Et donc si nous voulons avoir des représentations justes, si nous voulons faire œuvre de vérité, il nous faut suivre les prescriptions des scientifiques et des cartographes, changer nos habitudes. Bien sûr, c'est toujours un peu désagréable de changer nos habitudes, mais c'est indispensable pour qu'on puisse avoir une vision éclairée du monde et qu'on ne se laisse pas gagner ou contaminer par des biais de perception qui ensuite nous conduisent à prendre de mauvaises décisions. Q - Est-ce que cela pourrait être impulsé au niveau européen, donc une initiative française pour changer ces représentations cartographiques peut-être avec vos partenaires européens ? R - Oui, je pense que cette initiative que nous prenons aura une influence sur d'autres qui, à leur tour, se diront « mais pourquoi ne pas faire changer nos habitudes ? » Parce que vous savez, puisqu'on est aujourd'hui à la Fabrique de la diplomatie, il y a un grand diplomate français, qui était secrétaire général du ministère des Affaires étrangères qui a reçu le prix Nobel de littérature parce qu’il était également poète et écrivain. C'est Saint-John Perse. Saint-John Perse, il a cette phrase à laquelle je pense régulièrement qui dit « L'inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui, pour nous, rompt l’accoutumance ». Eh bien, Saint-John Perse a raison, il faut se comporter en poète. Il ne faut pas se laisser systématiquement entraîner par l'inertie parce que ça nous conduire à prendre de mauvaises décisions. Q - L'Académie diplomatique a été formée en réponse à l'inquiétude de certains diplomates après la réforme de 2023. Après trois ans de réflexion, selon vous, quels sont les enjeux auxquels s’est confrontée l'Académie diplomatique dans la formation de la jeune génération ? R - D'abord, je constate que l'Académie diplomatique, sous la houlette de Didier Le Bret, qui s'est écarté, qui est l'architecte, il est là, il est là, sous la houlette de Didier Le Bret, l'Académie diplomatique et consulaire a vraiment trouvé sa place. Par son existence et son rayonnement, elle démontre que les métiers de la diplomatie et du consulaire sont singuliers, qu'on ne s'invente pas diplomate, qu'on ne s'invente pas consul général, et qu'on doit être formé pour exercer ces missions-là. Je crois que c'est important de le dire. Et puis vous voyez que l'Académie a été beaucoup plus loin peut-être que la mission qui lui avait été assignée au départ, puisqu'elle est, grâce aux efforts de Didier, capable d'organiser une manifestation comme celle qui nous rassemble aujourd'hui, qui va bien au-delà de la mission formelle des diplomates, puisqu'elle ouvre grand les portes du ministère à des milliers, des dizaines de milliers de jeunes qui s'interrogent sur leur avenir et peut-être commencent déjà à former en eux un projet professionnel qui touche d'une manière ou d'une autre aux enjeux internationaux et à la diplomatie. Bravo à Didier Le Bret qui va bientôt quitter ses fonctions pour en prendre d'autres éminentes. Je sais que les choses sont maintenant sur les rails et que la personne qui lui succédera portera cette ambition encore plus loin.