Conférence de presse conjointe de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, et Radosław Sikorski, Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Pologne - Propos de Jean-Noël Barrot Pologne Relation bilatérale Interventions médias Le : 09 juillet 2026 Merci beaucoup Monsieur le Vice-Premier ministre et cher Radek pour votre invitation à intervenir cet après-midi devant les ambassadrices et les ambassadeurs de Pologne. Il y a 18 mois, c’était vous, cher Radek, qui me faisiez l’amitié de participer à la conférence des ambassadrices et des ambassadeurs de France à Paris. Ces participations croisées sont la marque du lien de confiance qui unit nos deux diplomaties. Elles incarnent l’esprit du Traité de Nancy signé par le Président de la République et le Premier ministre Tusk à Nancy le 9 mai 2025, date on ne peut plus forte en symbole. Elles sont aussi le prolongement naturel du Sommet franco-polonais que le Président de la République et le Premier ministre ont tenu à Gdańsk le 20 avril dernier, journée de l’amitié franco-polonaise, dans une ville que je sais chère à votre cœur, mon cher Radek. Car c’est cela le partenariat exceptionnel entre la France et la Pologne : • une amitié ancrée dans l’histoire et tournée vers l’avenir ; • une amitié - je cite le traité de Nancy - scellée par nos deux peuples dans « leur fraternité d’armes et leur lutte commune contre les régimes totalitaires » ; • une amitié animée d’une « responsabilité particulière pour l’avenir de l’Union européenne », celle de faire advenir une Europe plus sûre, plus souveraine, plus démocratique. Pour faire progresser l’Europe dans cette voie, il faut être lucides sur la situation. Le monde est en pleine bascule géopolitique et cognitive. Partout nous voyons la brutalisation avancer : • brutalisation du droit international, comme encore les nuits dernières en Ukraine où les missiles balistiques de Vladimir Poutine continuent de cibler des immeubles résidentiels ; • brutalisation de l’architecture internationale de stabilité ; • brutalisation des relations commerciales ; Mais, face à cette brutalisation, l’Europe ne doit ni se résigner, ni se renier. Elle doit assumer ce qu’elle est : • une grande puissance démocratique et économique, où l’on vit mieux que dans les autres régions du monde, qu’en Chine, qu’aux États-Unis ; • une civilisation de l’esprit qui a donné naissance à l’une des constructions politiques les plus abouties de l’Histoire en mettant fin à des décennies de guerres fratricides ; • une construction politique désirée aujourd’hui par dix pays candidats pour la rejoindre, et peut-être plus. Pour paraphraser un célèbre Polonais : l’Europe ne doit pas avoir peur. Elle ne doit pas avoir peur de conforter les fondations de son autonomie stratégique dans les secteurs clés pour sa souveraineté. Elle ne doit pas avoir peur d’investir dans tous ces secteurs, à travers un budget européen ambitieux, tout en préservant les politiques traditionnelles telles que la politique agricole commune. Elle ne doit pas avoir peur d’utiliser le levier de son marché intérieur, de mieux protéger les secteurs émergents mais aussi les secteurs fragilisés par la concurrence déloyale. En un mot, elle ne doit pas avoir peur de prendre son destin en main. Car l’autonomie stratégique est la condition pour que l’Europe s’évite à elle-même les conséquences délétères de la rivalité croissante entre les superpuissances. C’est le sens de l’engagement du Président de la République, depuis bientôt dix ans. • C’est la raison pour laquelle la France a doublé en dix ans le budget de ses armées ; • a soutenu le développement d’une industrie européenne de défense forte ; • et a annoncé hier au sommet de l’OTAN, à Ankara, sa participation aux Forces terrestres avancées de l’OTAN en Finlande et en Suède. Pour relever ces défis, la France et la Pologne sont déterminées à agir ensemble. La Pologne sait pouvoir compter sur la France, comme elle l’a montré en septembre dernier en faisant décoller des Rafale lorsque des drones ont franchi l’espace aérien polonais. Et la France sait pouvoir compter sur la Pologne. Notre coopération est exemplaire dans de nombreux domaines. Je pense bien sûr au soutien à l’Ukraine. La Pologne est en première ligne et la France mesure toute l’importance de l’engagement de la Pologne, comme l’a encore montré la conférence sur la reconstruction de Gdańsk il y a quelques semaines. La prochaine réunion de la Coalition des volontaires, à Paris, le lundi 13 juillet, lundi prochain, sera l’occasion d’avancer encore plus loin dans le soutien à l’Ukraine, dans la lutte contre la flotte fantôme russe, dans le renforcement de la pression sur Moscou. Et avec, nous l’espérons, l’adoption lundi prochain d’un 21e paquet de sanctions contre la Russie. Coopération exemplaire aussi en matière de lutte contre les menaces hybrides, contre les tentatives d’ingérence. Coopération enfin dans le cadre du Triangle de Weimar, avec nos amis allemands, par exemple à travers l’alliance entre France Media Monde, Deutsche Welle et la télévision publique polonaise pour mettre en œuvre le bouclier pour l’information. Sur tous ces sujets, la France et la Pologne peuvent s’appuyer sur leurs diplomates, en première ligne, aux quatre coins du monde. • Première ligne face aux conflits – je pense notamment à nos ambassades à Kyïv. • Première ligne de la solidarité, comme avec le Venezuela éprouvé par le séisme du 24 juin. • En première ligne de la guerre informationnelle que mènent les nouveaux empires pour servir leur projet géopolitique. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de monter le son, changer de ton, de nous engager résolument dans la bataille des récits. Avec les armes de l’esprit, mais sans jamais céder au mensonge. Car la liberté, ce n’est jamais la Pravda. Victor Hugo qualifiait la France et la Pologne de « deux sœurs qui ont lutté ensemble pour la civilisation européenne ». Et c’est parce que nous croyons à ce combat, à la force de la culture, que nous avons décidé d’organiser en 2027 une saison culturelle franco-polonaise. Cher Radek, votre présence à Paris, le 18 mai, pour la réouverture de l’Institut polonais était un premier jalon. Permettez-moi d’en annoncer un second, dans quelques semaines : l’Institut français de Pologne aura le plaisir, à partir de septembre, de s’installer dans de nouveaux locaux au cœur de Varsovie, pour faire mieux faire connaître la culture française et renforcer encore les liens entre nos peuples. « Pour notre liberté et la vôtre », comme le dit cette si belle devise de la Pologne. Vous pouvez compter sur Radek et sur moi-même pour continuer à agir ensemble en faveur d’une Europe forte et souveraine. Je vous remercie. [Intervention de M. Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères et Vice-président du Conseil des ministres de Pologne] --- Q - Ma question concernait la menace russe. Du côté de la France…En Pologne on assiste depuis maintenant bien plus d’an à des provocations, de nombreuses prises de la part de la Russie, des sabotages, des intrusions de drones, qui vont de quelques centaines de kilomètres dans le territoire polonais. Que ferait la France si la Russie s’apprêtait à franchir une ligne rouge et mettrait en place une action qui viserait à…aurait pour conséquences de mettre en place l’article 5 de l’OTAN ? [Intervention de M. Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères et Vice-président du Conseil des ministres de Pologne] R - Oui, Monsieur le Vice-Premier ministre a tout à fait raison. La France et la Pologne sont depuis bientôt quatre ans dans la ligne de mire de la Russie qui démontre une très forte agressivité dans ce qu’on appelle le champ hybride : cyberattaques, campagnes de désinformation, sabotages en tous genres. Plus Vladimir Poutine est en difficulté sur le front, plus il est en échec et plus il multiplie ce type de provocations. Et donc lorsque nous observons un surcroît de provocations on peut quasiment en déduire ce que par ailleurs nous savons, c’est-à-dire que Vladimir Poutine est en échec. La résistance ukrainienne le fait reculer sur la ligne de front. Elle parvient désormais à le frapper dans toute la profondeur du territoire russe et elle est parvenue récemment à juguler de manière très impressionnante les voies d’approvisionnement des armées de Vladimir Poutine sur le flanc sud. Donc, sans surprises, nous voyons un certain nombre de tentatives d’intimidation ou de provocations. Comment y réagir ? Avec beaucoup de sang-froid et sans dévier de la stratégie qui est la nôtre depuis bientôt quatre ans – soutien à l’Ukraine, pression sur la Russie, préparation de la paix. Soutien à l’Ukraine sur le plan financier, militaire, pression sur la Russie avec des sanctions, avec l'arraisonnement des navires de la flotte fantôme notamment, préparation de la paix avec cette Coalition des volontaires, cet exercice de planification militaire qui vise à assurer, une fois la paix conclue, et puis cette garantie durable. Et s’agissant de la relation plus particulière entre la France et la Pologne, je vous invite, pour répondre à votre question, à regarder ce qui a été fait au mois de septembre dernier lorsque des drones russes ont fait l’incursion sur le territoire, dans l’espace aérien polonais. Trois Rafale ont décollé pour contribuer à la défense, trois Rafale français ont décollé pour contribuer à la défense du territoire polonais. Mais notre action conjointe va au-delà si l’on peut dire de ce déploiement des capacités militaires à ce moment-là où la Russie provoquait la Pologne et donc l’OTAN et l’Union européenne. Nous avons depuis bientôt deux ans au sein du Triangle de Weimar qui nous rassemble avec l’Allemagne et la Pologne construit des capacités de détection, de dénonciation et de réponse à l’agressivité russe dont nous faisons l’objet dans le champ hybride. D’abord au niveau des ministres, et désormais ce sont nos équipes qui travaillent ensemble non seulement pour protéger notre espace démocratique, mais aussi pour contre-attaquer le cas échéant. [Intervention de M. Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères et Vice-président du Conseil des ministres de Pologne] Q - You said that Europe can’t be afraid and expanding a little bit on a question from the colleague from Le Monde, recently Prime Minister Tusk and the French President Macron said that France could expand nuclear deterrence for the countries in Europe, including Poland, so my question to you both actually is: have you talked about this and can we expect any updates on the situation? And also, several countries in Europe, including Poland, are asking the European Union to expand the 90 billion loan for Ukraine to be able to purchase American equipment. France is not part of that letter but is there a world where you back that solution? [Question en polonais à l’intention de M. Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères et Vice-président du Conseil des ministres de Pologne] R - Merci beaucoup pour vos questions. Sur la première, nous sommes reconnaissants à la Pologne, au Premier-ministre Tusk d’avoir saisi la proposition qui a été faite par le Président de la République d’avoir ce dialogue stratégique avec un certains de nos partenaires proches sur la dissuasion avancée, c’est-à-dire l’opérationnalisation de la dimension européenne de la dissuasion française reconnue comme telle par tous les Présidents de la République qui ont précédé Emmanuel Macron, mais qui prend aujourd’hui un tour plus concret. Et ce sont donc des discussions qui sont menées dans de canaux appropriés avec leur propre temporalité. Sur la deuxième question, je l’ai dit, nous devons nous tenir à cette stratégie de soutien à la résistance ukrainienne, pression à la Russie, préparation de la paix. Le soutien à l’Ukraine, nous en portons désormais l’essentiel entre Européens, avec ce prêt de 90 milliards d’euros dont une partie, 30 milliards est consacrée à des efforts de défense et l’autre, 60 milliards, consacrée au financement de la vie économique et sociale de la nation ukrainienne. Notre vision – et je crois qu’elle n’est pas très éloignée de celle de la Pologne – c’est que nous avons besoin pour l’avenir et pour nous-mêmes d’une base industrielle et technologique de défense qui soit innovante, qui soit forte et qui soit en capacité de répondre non seulement à nos propres besoins mais aussi aux besoins de nos partenaires, à commencer par les États-Unis d’Amérique dont on a pu voir ce dernier temps combien l’intensité de la guerre qu’ils ont décidé de mener au Proche et Moyen-Orient avait eu un impact sur leur propre stock d’armes et de munitions. Pour développer cette base industrielle et technologique de défense, il y a, à mes yeux, deux exigences auxquelles nous devons nous tenir, la première c’est que le financement européen soit destiné à la production sur le territoire européen pour donner une forme de visibilité et d’impulsion à nos industries de défense, que ce soit en Pologne, en France ou dans beaucoup d’autres pays européens qui disposent de ces capacités et de ces savoir-faire. Et de l’autre, nous devons pousser nos industriels à aller plus vite, à augmenter la cadence pour être en mesure de répondre aujourd’hui aux besoins de l’Ukraine mais aussi aux besoins de la Pologne et de la France au moment où nous consacrons une partie la plus importante de nos richesses nationales à notre effort de défense. [Intervention de M. Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères et Vice-président du Conseil des ministres de Pologne]