Remise du prix Louise Weiss du journalisme européen - Discours de Jean-Noël Barrot

  • Prix et récompenses

Discours

Le : 03 mars 2026

Madame la présidente du jury, chère Véronique Auger, 

Madame la directrice de la Fondation Hippocrène, merci de faire vivre la mémoire de Jean Guyot,

Mesdames et Messieurs les membres du jury, les journalistes et lauréats,

Le 17 juillet 1979 à Strasbourg, l'histoire européenne retenait son souffle. Pour la première fois, un Parlement européen élu au suffrage universel se réunissait et à la tribune, une voix s'élançait : « L'Europe ne retrouvera son rayonnement qu'en rallumant les phares de la conscience, de la vie et du droit. », ainsi parlait Louise Weiss. Journaliste, infirmière de guerre, députée européenne, pionnière du féminisme, elle fut une conscience morale de l'Europe, lucide et engagée au service de la paix. À 25 ans, elle fonda l'Europe nouvelle. Dans ses colonnes, elle défendit le rapprochement franco-allemand, le désarmement, la Société des nations. 

Louise Weiss appartenait en effet à cette génération de Locarno, ses visionnaires qui, dans le sillage d'Aristide Briand et Gustave Stresemann en 1925, esquissèrent une réconciliation que l'on croyait impossible. Ses femmes et ses hommes avaient compris une chose essentielle, la paix ne naît pas spontanément, elle se prépare. Elle se cultive dans les mouvements de jeunesse, dans les écrits, dans les esprits. Un autre journaliste, Marc Sangnier, a singulièrement incarné ce mouvement et c'est dans le sillon même où le sang s'était déversé que des graines ensuite furent semées. Elles ont donné des fleurs qui ont permis à l'Europe de vivre huit décennies de paix et de prospérité. Nous savons aujourd'hui ce que nous devons à cette génération. 

Louise Weiss fut journaliste pour faire la guerre à la guerre, pour expliquer les relations internationales afin de prévenir les conflits, pour que le dialogue l'emporte toujours sur la confrontation. Lui rendre hommage ici, au Quai d'Orsay, où Robert Schuman prononça sa célèbre déclaration du 9 mai 1950, a une portée symbolique forte, c'est rendre hommage à l'une des mères fondatrices de l'Europe, car depuis 20 ans, le prix Louise Weiss du journaliste européen prolonge son héritage. Créé à l'initiative de la section française de l'Association des journalistes européens, avec le soutien du ministère de l'Europe et des affaires étrangères et de la Fondation Hippocrène, il encourage la solidarité européenne. Il distingue celles et ceux qui, chaque jour, défendent une information fiable, celles et ceux qui ont choisi la vocation exigeante de journaliste à l'heure où elle est concurrencée par l'industrie de l'approximation et de la manipulation.

Nous vivons aujourd'hui un temps de brutalisation des relations internationales. La dangereuse escalade militaire dans laquelle est entraîné le Moyen-Orient depuis samedi nous le rappelle. Aucun citoyen n'échappe désormais à cette réalité. Ni les diplomates, ni les journalistes qui se trouvent souvent côte à côte face aux grandes convulsions du monde. 

Mesdames et Messieurs les journalistes, je veux saluer votre indispensable travail. Ils demandent un courage que seuls les esprits libres savent trouver. En l'accomplissant, vous êtes tout à la fois un révélateur, un antidote et une vigie. Vous donnez à voir ce que l'on ne voit pas, soit parce que l'on ne parvient pas à le voir, soit parce que l'on refuse de le voir. C'est le calvaire des soldats ukrainiens emprisonnés en Russie. L'émotion de ce combattant libéré qui, de retour à Soumy, reconnaît la voix de sa femme et laisse couler ses larmes sur le drapeau ukrainien. C'est le courage de la jeunesse géorgienne prête à sacrifier son innocence au nom du projet européen. C'est la détresse des migrants refoulés loin des côtes. Ce sont les séquelles environnementales causées par des tonnes de munitions enfouies. Ce sont les mécanismes parlementaires européens et les stratégies d'influence opaques déployées par les géants américains. Tous ces reportages ont un point commun. Ils replacent l'humanité au cœur de l'équation. Ils éclairent, expliquent, contextualisent avec pédagogie et rigueur. 

Mesdames et Messieurs les journalistes, vous êtes aussi un antidote contre la pandémie de désinformation qui menace la démocratie. La désinformation s'insinue partout dans l'espace public. Elle met quotidiennement à l'épreuve notre esprit critique. Face à elle, nous avons besoin d'une presse libre, indépendante et pluraliste, car produire une information de qualité ne s'improvise pas. Cela suppose d'aller sur le terrain, d'écouter, de rendre compte de la complexité du monde. C'est un effort infiniment plus exigeant que la manipulation de contenus. Journalistes, vous remettez de la raison lorsque dominent l'émotion et la rumeur. Vous apportez des éléments tangibles et factuels qui sont des conditions nécessaires à un débat démocratique éclairé. Voilà pourquoi les citoyens ont tant besoin des journalistes. 

Enfin, vous êtes les vigies de notre politique étrangère, par vos enquêtes, par vos analyses. Vous obligez les autorités à expliquer leurs choix, à rendre compte de leurs décisions, à exposer les fondements de leurs actions. Certains régimes y voient une entrave, nous y voyons une exigence démocratique. Le contre-pouvoir n'affaiblit pas l'État. Il le renforce en garantissant sa redevabilité, en favorisant la transparence de son action, en le conduisant même à une plus grande efficacité. Les migrations, les catastrophes climatiques, le retour des conflits, ces préoccupations majeures de nos compatriotes prouvent tout ou partie de leur réponse dans l'action internationale de la France. Or, c'est vous qui en rendez compte dans vos colonnes et dans vos reportages. 

La diplomatie française est à l'œuvre pour que vous puissiez accomplir ce travail librement et en sécurité. Vous le savez, nous aidons les journalistes en exil afin qu'ils puissent continuer leur travail. Le programme « Voix en exil », lancé en 2024 et porté par Canal France International, s'apprête à accueillir une nouvelle promotion. Le hub de Bucarest, mis en place avec France Média Monde et CFI, soutient les journalistes ukrainiens, biélorusses et russes en exil. Nous poursuivons également nos efforts pour permettre aux journalistes palestiniens à Gaza d'exercer leur métier dans les conditions les plus sûres possibles, malgré des défis considérables. Nous soutenons le Fonds international pour les médias d'intérêt public. Lors du Forum de Paris pour la paix, le président de la République a annoncé une participation à hauteur de dix millions d'euros pour la période 2026-2028. Son rôle est essentiel. 

Au sein du ministère, la direction de la communication et de la presse, dont je salue le directeur, a été transformée pour faire face au nouveau paradigme de la guerre informationnelle et mieux répondre à vos sollicitations. En administration centrale, comme dans nos ambassades, les conseillers presse et communication sont mobilisés. Et j'ai demandé à nos ambassadeurs d'être plus offensifs dans leur communication, d'augmenter notre présence en ligne et de vous ouvrir davantage les portes de nos ambassades, je vous invite à les solliciter. 

Enfin, dans un monde où les règles internationales sont battues en brèche, où le désordre devient la norme, vous devez pouvoir travailler sans craindre pour votre vie. Je n'ignore pas que dans certaines régions du monde, sur certaines plateformes, vous êtes devenu des cibles. J'ai une pensée pour vos collègues, victimes de pressions, d'intimidations, d'emprisonnement pour la seule raison qu'ils informent. Je pense notamment à notre compatriote Christophe Gleizes, détenu depuis plus de deux ans en Algérie pour des motifs injustifiables et injustifiés. En contact avec sa famille et avec les initiatives citoyennes, nous sommes mobilisés pour qu'enfin nous obtenions sa libération. Je pense aussi au photojournaliste français, Anthony Lallican, tué en Ukraine le 3 octobre 2025 par une attaque de drone russe alors qu'il portait un gilet sur lequel était floqué le mot « presse ». Sa mort, la première d'un journaliste tué par un drone en Ukraine, nous rappelle le prix de l'information. 

Chaque fois qu'un journaliste est réduit au silence, c'est une part de nos libertés qui vacillent. Alors ensemble, sous le regard bienveillant de Louise Weiss, rallumons les phares de la conscience, de la vie et du droit. Félicitations à tous les lauréats 2026. Vive le prix du journalisme européen. Et j'appelle désormais la présidente du jury à me rejoindre pour l'attribution des prix.

 

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