« L’Europe façonnera le 21ème siècle », Discours de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, à l’Université de Columbia (New York)

  • Politique étrangère

Discours

Le : 27 avril 2026

Je vous remercie vivement de votre accueil chaleureux. Je dois dire que c’est avec joie que je reviens à Columbia, sur ce magnifique campus. Si je dis que je “reviens”, c’est parce qu’au début de mes études doctorales il y a 20 ans, j’y ai passé un été mémorable, consacré à la recherche. Certes, ce n’était pas dans le cadre de la School of International and Public Affairs (SIPA), l’école d’affaires internationales et de politique publique, mais dans celui de l’école de commerce, mais cet été n’en a pas moins été merveilleux.

J’aimerais vous parler cet après-midi du rôle que l’Europe s’apprête à jouer dans les décennies à venir, en ce 21ème siècle.

Nous vivons désormais un moment de profonde mutation, un moment où le monde n’est pas seulement en train de changer, mais s’accélère et s’endurcit. D’aucuns diront que la trajectoire est déjà toute tracée, que le 21ème siècle ne se résumera qu’à une seule intrigue : celle d’une rivalité entre deux superpuissances, l’une établie et l’autre montante. Cette rivalité conduira immanquablement à une forme de confrontation, qui contraindra toutes les nations – et chacun d’entre nous – à choisir un camp. Or, l’idée que j’aimerais défendre devant vous aujourd’hui est celle de la présence d’une variable inconnue dans cette équation géopolitique. Cette inconnue n’est autre que l’Europe, capable de changer radicalement la donne.

M’étant tout juste rendu au siège de l’Organisation des Nations Unies, laissez-moi toutefois préciser un point avant de poursuivre : la force est un facteur qui n’a jamais disparu des relations internationales. On n’y a jamais mis un terme, que ce soit en droit international ou dans les grandes institutions mondiales. L’emploi de la force est commandé par un principe simple, énoncé il y a plusieurs siècles par le philosophe français Blaise Pascal en ces termes : « La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. » Nous sommes toujours confrontés au même défi : s’assurer de l’équité de la force et renforcer la justice.

Tout au long du 20ème siècle, nous nous sommes attachés à trouver cet équilibre.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la Société des Nations a constitué une première tentative, admirable, certes, mais incomplète. Parce qu’elle demandait aux États de renoncer à la force, sans leur accorder les moyens de s’assurer que les autres États feraient de même. L’équilibre n’a donc pas été atteint.

Après la Seconde Guerre mondiale, nous avions appris de ces échecs passés et l’ONU voyait le jour, tout comme les institutions de Bretton Woods. Ces organisations n’interdisaient pas la force, mais la régulaient, la structuraient et en assuraient la prévisibilité.

Ne soyons pas naïfs ! Les grandes puissances n’ont pas souscrit à ce système par altruisme. Elles l’ont adopté parce que la stabilité, la prévisibilité et l’ordre servaient leurs intérêts, bien plus que le chaos. Elles ont aussi bénéficié d’un statut privilégié, disposant de sièges permanents et du droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. Sans ces accommodements, aucun système multilatéral pérenne n’aurait tenu.

Le pays qui en a le plus bénéficié ne fut autre que la première puissance du 20ème siècle : les États-Unis d’Amérique. Le multilatéralisme leur a ainsi apporté des avantages extraordinaires et immenses.

Avantages en matière de sécurité. À l’aide des missions de maintien de la paix de l’ONU, les États-Unis s’en remettaient à d’autres acteurs pour maintenir la stabilité dans le monde. Grâce au régime de non-prolifération, ils évitaient la spirale d’une course à l’armement nucléaire.

En s’appuyant sur l’OTAN, les États-Unis ont fait plus que garantir la sécurité de la région de l’Atlantique Nord ; ils ont aussi créé un marché, qui a maintenu à flot l’industrie américaine de la défense.

Avantages monétaires. Avec les accords de Bretton Woods, le dollar devenait la monnaie de réserve mondiale. Cela permettait, tout simplement, aux États-Unis de financer leur économie, mais aussi leur déficit budgétaire, à un coût bien plus bas que les autres.

Les déficits sont devenus plus faciles à maintenir.

Avantages commerciaux. À l’aide de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, puis grâce à l’Organisation mondiale du commerce, les entreprises américaines, ont été en mesure, avant tout dans les secteurs financier et du numérique, de se déployer à l’international, ne rencontrant que peu d’obstacles au cours de leur expansion.

Pourtant, les lignes ont commencé à bouger.

L’équilibre des pouvoirs, patiemment établi au fil des décennies, a commencé à s’ébranler à la fin de la Guerre froide. L’Occident a vu dans l’effondrement du bloc soviétique la preuve ultime du triomphe de son modèle : celui d’un ordre mondial fondé sur les règles, organisé en marchés et ancré dans la démocratie. La « fin de l’Histoire » a été célébrée au moment même où, en réalité, celle-ci connaissait un nouveau départ. L’hyperpuissance américaine, sûre de son fait et incontestée, a commencé à enfreindre les règles qu’elle avait elle-même défendues par le passé.

Pour une grande partie du monde, ce ne fut pas un moment d’émancipation, mais plutôt de tutelle. Le souvenir de la domination coloniale était encore vivace, tout comme subsistaient le ressentiment provoqué par les programmes d’ajustement structurel et les séquelles laissées par les interventions unilatérales. La frustration a cédé la place à un sentiment plus vif : le désir de revanche.

La Russie a vu en l’élargissement de l’OTAN une forme d’agression.

La Chine a vu dans l’économie libérale et les droits de l’homme un système érigé sans elle. 

À travers de vastes pans du monde, le multilatéralisme commençait à ressembler moins à un cadre d’action commun et davantage à une invention occidentale, un système conçu par l’Occident pour l’Occident.

Le fait d’ignorer cette vision des choses ne la fait pas disparaître. Cela nous empêche simplement de comprendre le monde dans lequel on vit.

C’est en Chine, et nulle part ailleurs, que cette dynamique a été la plus puissante. La civilisation chinoise se pense en siècles et ne se voit pas émergente, mais elle se perçoit comme sortant de ce qu’elle appelle le « siècle de l’humiliation », qui s’étend des guerres de l’opium jusqu’à la chute impériale. La vitesse à laquelle elle s’en est relevée est stupéfiante. En seulement quatre décennies, la Chine s’est transformée. Sa part du PIB mondial est passée de 2 % à près de 20 %, ce qui a entraîné un déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale. Cette transformation a sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté.

La prospérité a amené dans son sillage l’ambition. Il s’agissait de prétendre à nouveau à un rôle central dans l’ordre international et de se positionner, le moment venu, comme l’égal des États-Unis, superpuissance établie — voire de les surpasser.

La Chine a fait preuve de méthode. Elle a mobilisé tous les leviers du pouvoir délibérément, patiemment et systématiquement.

Pouvoir économique. L’an dernier, la Chine a affiché un excédent commercial de plus de mille milliards de dollars. Ce n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’une stratégie, d’une politique industrielle offensive qui cherche non seulement à assurer la croissance, mais également de façonner des dépendances. Une dépendance aux terres rares, dont la Chine contrôle environ 90 % des capacités de raffinage, et une dépendance aux chaînes d’approvisionnement, au transport de marchandises, aux ports et réseaux logistiques, englobant plus de 150 pays dans le cadre des nouvelles routes de la soie.

Pouvoir diplomatique. La Chine investit lourdement dans l’influence qu’elle exerce, aux niveaux bilatéral, régional et international. Grâce à l’Organisation de coopération de Shanghai, elle assoit son rayonnement dans son voisinage. Grâce aux BRICS, elle remet en cause l’ascendant politique du G7 et se positionne comme la voix d’un « Sud global » insatisfait de l’ordre mondial dirigé par l’Occident. Désormais, les BRICS l’emportent sur le G7, de par leur poids tant démographique qu’économique.

Pouvoir militaire. L’Armée populaire de libération compte plus de deux millions de militaires, ce qui en fait la plus grande du monde. La Chine possède aussi la plus importante marine militaire au monde, selon le nombre de bâtiments, ainsi qu’un arsenal de missiles développé dans un seul but : de garder à distance les forces américaines.

L’objectif est clair : sécuriser la région, dissuader toute intervention et, à terme, parvenir à une parité stratégique.

Tous ces éléments, pris ensemble, donnent à voir un tableau implacable. La Chine n’est pas seulement en pleine progression ; elle cherche à prendre les rênes, à occuper la place qu’elle pense lui être destinée : celle de l’Empire du Milieu.

Alors que la Chine est en plein essor, les États-Unis sont face à un piège familier et dangereux, parfois appelé le piège de Thucydide, qui a été décrit il y a plus de deux mille ans : la tension entre une puissance dominante et une autre montante conduit souvent à une confrontation. Ainsi, si l’on se reporte à cinq siècles avant Jésus-Christ, la cité de Sparte a fait face à ce piège lorsque Athènes a gagné en puissance ; elle a décidé d’entrer en guerre contre Athènes pour l’empêcher de dominer. Ce fut la guerre du Péloponnèse. Trente ans plus tard, les deux cités, Sparte et Athènes, étaient exsangues. Un troisième acteur entra alors en jeu : la Macédoine, qui finit par conquérir le monde hellénique.

La Macédoine n’a pas vaincu par hasard. Elle a triomphé parce que, pendant que les autres protagonistes étaient occupés à se battre, elle se préparait. Elle se réformait.

D’un point de vue militaire, elle s’est dotée d’une armée professionnelle, a mis au point de nouvelles armes et a perfectionné la technique de la phalange.

D’un point de vue politique, elle a centralisé les pouvoirs et a formé une nouvelle élite disciplinée.

D’un point de vue financier, elle a créé une monnaie stable et a mobilisé ses ressources pour réaliser des ambitions sur le long terme.

Tandis que les autres s’épuisaient dans des guerres interminables, la Macédoine se positionnait en tant que troisième protagoniste. Vous commencez peut-être à voir où je veux en venir.

À présent, la Chine est effectivement considérée à Washington comme l’enjeu géopolitique majeur de notre temps. Et la réponse qui lui a été opposée s’est progressivement étoffée.

Des droits de douane prélevés sur des centaines de milliards de dollars de marchandises chinoises.

L’interdiction du réseau social TikTok.

Les restrictions en matière de visas pour les étudiants et chercheurs chinois qui travaillent dans des secteurs sensibles.

L’inscription sur liste noire d’entreprises chinoises qui se retrouvent ainsi privées d’accès aux infrastructures et aux marchés publics américains.

Contrôles à l’exportation des microprocesseurs, des semi-conducteurs et des puces de pointe.

Un renforcement colossal de la présence militaire américaine dans le Pacifique.

Une tentative de rapprochement avec la Russie, visant à détourner Moscou de Pékin, à rebours de la stratégie de Nixon.

Une intervention militaire en Amérique latine destinée à modifier le contrôle exercé sur un pays producteur de pétrole essentiel à l’approvisionnement de la Chine.

Des revendications territoriales sur un territoire européen placé sous la protection de l’OTAN, au motif que cela empêcherait la Chine d’accéder à la région de l’Atlantique Nord.

Ce ne sont pas des mesures isolées. Elles forment ensemble un schéma, une stratégie d’endiguement.

Nous nous sommes ainsi éloignés de l’esprit de 1945, de la Charte des Nations Unies.

Et nous entrons dans un monde d’ordres concurrents : la Chine qui promeut sa propre vision de la gouvernance mondiale et les États-Unis qui proposent de nouvelles structures telles que le Conseil de la paix.

Où tout cela va-t-il nous mener ?

Au mieux, le monde s’en trouvera fragmenté, divisé en sphères d’influence.

Au pire, la rivalité basculera dans une confrontation ouverte entre deux puissances dotées, membres permanents du Conseil de sécurité.

Est-ce inéluctable ? Sommes-nous condamnés à choisir notre camp et à subir ?

Je ne le pense pas, car il y a eu la Macédoine. Parce que, dans cette équation, épineuse, instable et toujours en évolution, il existe une variable qui peut en changer le résultat.

Une variable qui n’a pas encore été pleinement exploitée. Cette variable, c’est l’Europe.

Oui, l’Europe est le facteur X de l’équation géopolitique actuelle.

Pourquoi donc ? Eh bien, parce que c’est effectivement en Europe que la résistance à la brutalisation du monde est en train de prendre forme. Parce que depuis l’Asie du Sud-Est jusqu’en Amérique latine, en passant par l’Afrique, il y a des femmes et des hommes libres et soucieux de leur liberté, qui ont les yeux rivés sur l’Europe, dont ils attendent qu’elle se manifeste et ouvre la voie.

Dans un monde de plus en plus contraint de choisir entre la soumission et la confrontation, on attend de l’Europe qu’elle abatte son atout maître : sa capacité à tracer une troisième voie exigeante fondée sur la souveraineté nationale et sur le respect du droit international.

De plus en plus d’États, attachés à leur indépendance, refusent la logique des blocs. Ils cherchent un équilibre, une place, une autre solution. Désormais, cette solution de remplacement ne dépend que d’un facteur : une Europe plus forte.

C’est pourquoi l’Europe est, à mon avis, le facteur X.

D’aucuns voudraient voir en l’Europe qu’une organisation politique affaiblie. D’autres la voudraient divisée. Beaucoup seraient bien aise de la voir simplement disparaître de l’équation.

Côté chinois, la stratégie est subtile. Pékin s’efforce de contourner l’Europe en tant qu’Union, en s’adressant directement aux capitales, une à une, et en nouant des liens bilatéraux avec elles tout en évitant les institutions de l’Union européenne.

Le défi lancé, côté américain, est plus explicite. Dans la stratégie de sécurité nationale, publiée en décembre 2025, l’Europe est décrite comme affaiblie : minée par la migration, entravée dans ses libertés et répressive envers l’opposition politique.

Un continent condamné à l’« effacement civilisationnel ».

La logique est ici évidente. Une Europe fragmentée est plus facile à dominer. Une Europe divisée est plus facile à aligner. Une Europe dépendante devient un joueur de second plan.

Mais non, l’Europe n’est pas au bord de l’effacement.

La civilisation européenne n’est pas fragile. C’est une civilisation de l’esprit, forgée pendant plus de deux millénaires au fil des conflits et des réconciliations, au fil des échecs et des renaissances. C’est une civilisation qui a connu le pire et produit le meilleur.

Stefan Zweig a appelé l’Europe une « forge de l’idée » et il avait raison. De la rencontre des mondes latin, germanique, anglo-saxon et slave, sont nées des idées qui ont changé le cours de l’Histoire. C’est précisément cette capacité d’absorption, de transformation et de création qui donne à l’Europe toute sa profondeur civilisationnelle.

L’Europe était là au commencement et elle sera encore là bien longtemps après. C’est une civilisation qui connut maintes divisions et qui parvint, à chaque fois, à les surmonter.

L’Europe a tant donné au monde. Elle a façonné des idées, a déclenché des révolutions et a défini ce que signifiaient la liberté et la démocratie.

Ce continent a donné naissance à l’une des constructions politiques les plus ambitieuses de l’Histoire : l’UE, qui a vu le jour le 9 mai 1950 au ministère des Affaires étrangères à Paris.

Huit décennies de paix.

Huit décennies de démocratie.

Huit décennies de prospérité.

Regardez notre monde actuel. Dix pays sont candidats à l’adhésion à l’UE. Quel autre projet politique exerce une telle attraction ? Et encore, je ne compte ni l’Islande ni le Canada parmi ces dix candidats.

À Tbilissi, en Géorgie, ou encore sur la place du Maïdan en 2014, des foules se sont pressées, ont brandi le drapeau de l’UE et en ont entonné l’hymne, en tant que symbole d’espoir. Quel autre idéal politique suscite autant de passion ?

Voyez donc le résultat. Les citoyens vivent plus libres en Europe. Ils vivent plus longtemps et en meilleure santé. L’espérance de vie y est plus élevée, dépassant d’environ quatre ans celle recensée aux États-Unis ou en Chine. La mortalité infantile y est plus basse, souvent de moitié. L’inégalité est également moindre.

Voilà un modèle qui vaut la peine d’être défendu.

Lorsqu’elles rivalisent sans faire preuve de retenue, les grandes puissances s’affaiblissent. Elles font ainsi de la place pour les autres. C’est ce qui se passe en ce moment. L’Europe saisit donc cette occasion pour investir cette place qui s’offre à elle.

Depuis 2017 et le discours prononcé par le Président de la République à la Sorbonne, dans lequel il a appelé à une autonomie stratégique européenne, nous progressons en matière de sécurité, de prospérité et de démocratie : trois valeurs qui sont au cœur des priorités de l’UE.

Et puis la sécurité.

Pendant des années, il était tabou de parler de défense européenne. On nous disait que cela affaiblirait l’OTAN. Désormais, ce débat fait partie du passé. L’Europe de la défense est en passe de devenir une réalité. Cette évolution se manifeste par des mesures concrètes : de nouveaux cadres stratégiques, une plus grande coordination, un rôle accru de la Commission européenne, le réveil de l’Agence européenne de défense et l’adoption de nouveaux instruments de financement européens qui affichent une préférence européenne claire et assumée.

Il ne fait aucun doute que la guerre en Ukraine a été un tournant. Certains pensaient que l’Europe ne pouvait soutenir l’Ukraine sans l’appui des États-Unis, que la paix serait décidée ailleurs. Il n’en a rien été. Au moment où nous parlons, l’Ukraine regagne du terrain après avoir traversé l’un des hivers les plus rudes de ces dernières années, tandis que la Russie échoue. Elle échoue militairement, ayant déjà essuyé plus d’un million de pertes depuis le début de la guerre, et en perdant désormais plus d’un millier de ses hommes par jour sur le front. Et elle échoue économiquement, puisque son économie vire au naufrage.

Nous préparons la paix. Nous avons lancé la Coalition des volontaires. Nous construisons quelque chose de nouveau. À présent, les membres de l’Union européenne, aux côtés de partenaires tels que la Norvège, le Royaume-Uni et le Canada, fournissent la majeure partie du soutien apporté à l’Ukraine et préparent les garanties futures de sécurité. Nous appuyons les efforts diplomatiques déployés par les États-Unis.

Néanmoins, nous ne voulons pas perdre de vue nos intérêts. Parce que la paix ne peut pas être synonyme de capitulation. Elle ne peut advenir au détriment de la sécurité européenne. L’Europe assume désormais la responsabilité de sa propre sécurité.

Et la prospérité.

L’économie européenne subit une double pression : celle de la concurrence chinoise et celle des droits de douane américains. Même les pays qui dégageaient auparavant un excédent commercial avec la Chine accusent désormais un déficit. Ainsi, l’Allemagne, qui a longtemps été le point de référence en matière industrielle, a supprimé des dizaines de milliers d’emplois face à la Chine. La réponse doit être claire, et elle commence déjà à l’être.

Premièrement, il faut protéger notre marché face à toute concurrence déloyale.

L’Europe ne se résume pas à un marché. C’est aussi une puissance économique qui doit agir en tant que telle. Cette évolution est en cours. De l’acier aux technologies propres, et de l’industrie chimique à l’automobile, l’Europe est en train de déployer des mécanismes de défense commerciale.

Les droits de douane imposés aux véhicules électriques chinois fortement subventionnés en sont un exemple. La préférence européenne n’est plus seulement théorique et devient une politique.

Deuxièmement, il faut renforcer notre compétitivité.

Il faut que ce marché de 450 millions de personnes devienne une véritable force économique. Cela veut dire une moindre fragmentation, des règles plus simples, un marché unique plus approfondi, une union des marchés de capitaux et des systèmes énergétiques intégrés. Toutes ces réformes sont en discussion et nous œuvrons à en faire une réalité.

Troisièmement, il nous faut investir.

L’Europe doit investir davantage et plus vite dans des technologies stratégiques telles que l’intelligence artificielle, la quantique, l’espace et les technologies vertes. Nous en avons la capacité. L’Europe détient les réserves d’épargne les plus élevées du monde. Pourtant une trop grande part de ces réserves finit à l’étranger. Ce n’est pas un schéma durable, mais il est en train de changer.

Quatrièmement, il nous faut diversifier.

L’Europe étend ses partenariats, tout récemment avec l’Inde, par exemple, pour ouvrir de nouveaux marchés et réduire ses dépendances. Parce que la résilience se nourrit de l’étendue des choix.

De surcroît, l’Europe possède ce que les investisseurs recherchent : une monnaie stable, un environnement réglementaire prévisible, des infrastructures de qualité mondiale, une main-d’œuvre hautement qualifiée. Dans un monde incertain, l’Europe offre une denrée rare : la sécurité.

La sécurité, la prospérité et la démocratie.

L’indépendance de l’Europe est la garantie des libertés : celles de décider, de faire entendre sa voix, de voter, de se déplacer ou de prier. Notre démocratie et l’état de droit sont les garants de ces libertés. C’est pourquoi nous avons tant fait pour protéger notre espace démocratique.

Défendre la liberté académique. Protéger l’indépendance des sciences. Préserver un espace d’information ouvert, quoique régulé. Un espace où les idées circulent librement, mais où les choix ne sont pas dictés par d’obscurs algorithmes. C’est l’objectif poursuivi par les réglementations que nous avons récemment adoptées.

Les montée des campagnes de manipulation des informations et de désinformation divisent nos sociétés et érodent notre système démocratique. C’est une menace fondamentale. C’est pourquoi nous bâtissons un bouclier européen pour la démocratie. Nous entendons aussi lancer le centre européen pour la résilience démocratique qui rassemblera toutes les expertises et capacités des États membres et des pays voisins pour lutter contre la désinformation et protéger l’intégrité de nos élections.

Il en ressort que, tout comme la Macédoine pendant la guerre du Péloponnèse, l’Europe est en train de se muscler.

La sécurité, la prospérité et la démocratie : voilà les maîtres mots de l’Europe dans sa préparation pour un monde de rivalité accrue entre deux blocs. Il ne s’agit pas de choisir son camp, mais de développer sa force et sa puissance selon ses propres termes.

Ce faisant, l’Europe ne sert pas seulement sa cause. En réalité, elle sert aussi les intérêts du monde en maintenant ouvert, ou plutôt, disons, ouvrant et maintenant ouvert non pas un détroit, mais une troisième voie. Une voie qui rejette tant la soumission que la confrontation.

L’Europe sert en effet les intérêts du monde. Parce que l’Europe se bat pour la liberté et la souveraineté partout où elles sont menacées. À l’ère de la polarisation, l’Europe peut jouer le rôle d’un amortisseur, d’une force de stabilisation pour les nombreux pays qui comptent sur elle, une force capable d’absorber les chocs et de les surmonter, une force qui permet au système de ne pas se déliter.

L’Europe se bat pour la vaste majorité de la population mondiale.

Alors, si l’on vous demande à présent ce qui définit le paysage géopolitique mondial, une chose est certaine : l’Europe est en train de prendre son essor.

Alors, mes chers amis, ne perdez pas l’Europe de vue. Suivez-la de près.

Si vous recherchez la puissance, tournez-vous vers l’Europe.

Si vous recherchez la stabilité, tournez-vous vers l’Europe.

Si vous recherchez une chance à saisir, tournez-vous vers l’Europe.

Parce que l’Europe devient progressivement une superpuissance attrayante, démocratique et prévisible. Un lieu où la prospérité est partagée et où la recherche du bonheur est une réalité.

Alors, chers amis, ne perdez pas l’Europe de vue. Suivez-la de près. Parce qu’elle va jouer un rôle clé dans l’équation géopolitique des décennies, voire du siècle, à venir.

Je vous remercie.

 

Photo: © MEAE

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