Intervention de Jean-Noël Barrot à la Conférence ministérielle sur le maintien de la paix en environnement francophone

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Discours

Le : 20 mai 2026

Monsieur le ministre, cher co-président, cher Nasser, 

Madame la secrétaire générale, chère Louise, 

Mesdames et Messieurs les ministres et chers collègues, 

Je remercie Nasser Bourita d'avoir pris l'initiative d'organiser cette deuxième conférence internationale sur le maintien de la paix en environnement francophone et de m'avoir invité à la présider à ses côtés. Le Royaume du Maroc est un acteur clé en matière de maintien de la paix et un partenaire majeur sur le continent africain. Alors que nous célébrerons dans cinq jours la journée mondiale de l'Afrique, je salue les nombreuses initiatives et l'engagement du Royaume du Maroc en faveur de la stabilité, du développement et de la prospérité de ce continent.

Il y a bientôt dix ans, nous nous réunissions à Paris pour la première conférence ministérielle sur le maintien de la paix en environnement francophone, forts d'un constat, en 2016, deux soldats de la paix sur trois étaient déployés dans des opérations de maintien de la paix sur des théâtres francophones. Celles-ci représentaient plus de la moitié du budget des opérations de maintien de la paix. Plusieurs engagements avaient alors été pris, notamment pour améliorer l'enseignement du français au profit des troupes non francophones déployées dans ces territoires. L'observatoire Boutros-Ghali du maintien de la paix qui nous accompagne aujourd'hui est l'un des résultats de cette première conférence et ses travaux contribuent à renforcer les réseaux francophones du maintien de la paix.

Aujourd'hui, dix ans plus tard, les opérations de paix des Nations unies demeurent indispensables et leur efficience est prouvée. L'action des soldats de la paix est essentielle sur des théâtres qui, parfois, ne font pas la une de la presse, trop souvent oubliés mais qui par leur gravité nécessitent une présence impartiale de la communauté internationale. Par leur déploiement sur le terrain, les Casques bleus contribuent à contenir les menaces et à prévenir l'escalade. Ils assurent la protection des populations et ouvrent la voie au retour à une vie normale dans des régions traumatisées par la violence. Ils favorisent le retour de l'État dans les zones stabilisées et en œuvrant en lien avec les agences, fonds et programmes des Nations Unies, les Casques bleus préparent le chemin vers une paix durable. 

Les travaux de recherche ont montré que les opérations de maintien de la paix de l'ONU et ses autres activités de consolidation de la paix réduisent la violence, préservent les droits de l'Homme et créent des environnements plus stables pour l'avenir. Plusieurs succès sont à porter à leur bilan, en particulier dans l'environnement francophone et sur le continent africain. De 2004 à 2017, l'opération des Nations unies en Côte d'Ivoire, l'ONUCI, Madame la ministre, a su appuyer le peuple et le gouvernement ivoiriens dans leur détermination et leurs efforts visant à tourner la page de la crise et du conflit. C'est notamment grâce au soutien de l'ONUCI, à un dialogue politique inclusif, qu'ont pu soutenir l'élection présidentielle de 2011 ainsi que les élections législatives et le référendum de 2016. C'est aussi l'ONUCI qui a renforcé la Commission nationale des droits de l'Homme, facilitant ensuite le désarmement de plus de 70.000 combattants et leur réintégration dans la société. 

Autre exemple, Madame la ministre, celui de la mission des Nations unies pour la stabilisation en République Centrafrique, la MINUSCA, dont le rôle est reconnu pour avoir contribué à replacer le pays sur une trajectoire positive. Nous l'avons vu à travers le soutien que la MINUSCA a apporté pour renforcer les institutions et la gouvernance. En décembre 2025 et en avril dernier, les Casques bleus ont fourni un appui essentiel pour que plusieurs élections se tiennent dans les meilleures conditions possibles à travers le pays. Et sur le plan sécuritaire, avec l'appui de la MINUSCA, les trois quarts des milices signataires de l'accord de 2019 ont été officiellement dissoutes. 

Les Casques bleus aident d'ailleurs à prévenir de futurs conflits et à renforcer la sécurité globale à moindre frais. Les chiffres le montrent, les opérations de maintien de la paix des Nations unies sont plus efficientes que des actions unilatérales. Selon l'Office de reddition des comptes du gouvernement américain, une mission des Nations unies est huit fois moins coûteuse qu'une opération militaire américaine équivalente. Même les États-Unis peuvent y trouver leur compte. 

Or, depuis 2017, et alors que la conflictualité a augmenté dans le monde, aucune nouvelle opération de la paix n'a été établie. Pourquoi ? D'abord parce que l'environnement dans lequel elles opèrent ne cesse de se dégrader, le ministre Bourita l'a rappelé. Nos attentes vis-à-vis des Casques bleus sont grandes : protection des civils, acheminement de l'aide humanitaire, appui au processus politique, désarmement, déminage, réforme du secteur de la sécurité. Mais la mise en œuvre de ces tâches essentielles est de plus en plus entravée. Les Casques bleus de toutes nations sont la cible d'attaques. Ils font face à la menace terroriste, à la criminalité transnationale mais aussi à des campagnes de désinformation qui les mettent en péril.

Alors que nous nous apprêtons à célébrer la journée internationale des Casques bleus le 29 mai prochain, je veux avec vous leur rendre un hommage appuyé ainsi qu'à tous les personnels des Nations unies engagés à travers le monde. Je veux ici avec vous saluer la mémoire de ceux qui ont été marqués dans leur chair par des opérations de maintien de la paix. Je veux avec vous saluer le courage de l'adjudant Montorio et du sergent Girardin, deux soldats français engagés au Liban, Monsieur le ministre, dans le cap de la FINUL. Le 18 avril dernier, leur patrouille a été la cible d'une embuscade meurtrière. Tous deux ont perdu la vie. Ils sont morts comme ils l'avaient vécu, en hommes libres. Je m'incline devant leur mémoire. Je pense à tous ceux qui ont donné leur vie au service de la paix, à leurs proches et à leurs frères d’armes. 

L'action des Nations unies et le déploiement de nouvelles opérations de paix sont aussi trop souvent empêchés par un usage abusif du droit de veto au Conseil de sécurité. C'est pourquoi la France et le Mexique portent depuis 2015 une initiative visant à suspendre le recours au veto en cas d'atrocités de masse, c'est-à-dire en cas de génocide, de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre de grande ampleur. Dans de telles situations, l'incapacité du Conseil de sécurité à agir fragilise l'autorité morale et politique des Nations unies et alimente la défiance à l'encontre du système multilatéral. 118 États soutiennent déjà cette initiative. La plupart des pays représentés aujourd'hui à Rabat la soutiennent déjà. J'invite tous les États qui n'y ont pas encore adhéré à le faire sans attendre. 

Face à tous ces défis, Nasser Bourita l'a rappelé, nous devons repenser collectivement le modèle des opérations de maintien de la paix. D'abord, nous avons besoin d'un maintien de la paix doté de moyens adaptés. Cela implique de respecter les engagements que nous prenons sur le plan financier. Ne pas tenir ces engagements, c'est contribuer à affaiblir le maintien de la paix et à accentuer les crises qu'il s'emploie à contenir. 25% des Casques bleus ont dû être désengagés en 2025 en raison des défauts de paiement au budget des OMP. Ce n'est pas tolérable. 

Préparer le maintien de la paix de demain implique aussi de moderniser dès aujourd'hui ses outils pour l'adapter aux nouveaux défis et aux menaces émergents. Je pense notamment au déploiement de nouvelles technologies et de l'intelligence artificielle au sein des opérations pour en accroître l'efficacité. Je pense aussi aux moyens nécessaires pour se prémunir de l'usage croissant des drones et des munitions téléopérées. Celles-ci visent nos Casques bleus, comme les populations et le personnel humanitaire à qui je veux rendre hommage. Je pense en particulier à notre compatriote Karine Buisset, employée de l'UNICEF, décédée le 11 mars dernier en République démocratique du Congo.

Les actions de désinformation contre les Nations unies appellent elles aussi une réponse résolue. Pour y contribuer, et comme elle s'y était engagée à Berlin, la France organisera en 2026, en coopération avec l'Allemagne, sa première formation des formateurs à la lutte contre la désinformation et les discours de haine. 

Deuxièmement, nous avons besoin d'un maintien de la paix agile et fondé sur des partenariats. La réflexion doit évidemment se poursuivre sur le plan doctrinal pour continuer à doter les opérations de mandats clairs et réalistes adaptés à la situation sur le terrain. Et les axes de travail identifiés par l'initiative Action for peace keeping du Secrétaire général restent d'actualité. Une stratégie cohérente et intégrée, un état d'esprit adapté, responsabilité des Casques bleus et responsabilité à l'égard des Casques bleus, coopération étroite avec l'État hôte. Pour contribuer à la réflexion, la présidence française du G7 a cette année établi un comité sur la réforme du maintien de la paix, comité qui sera élargi aux principaux pays contributeurs de troupes et de police issus des cinq continents. 

Mais c'est aussi d'un maintien de la paix de partenariat dont nous avons besoin, en premier lieu, avec les pays africains. C’est pourquoi la France soutient la mise en œuvre de la résolution 2719 du Conseil de sécurité sur les opérations africaines de paix, comme nous l'avons rappelé aux côtés près de 50 autres États il y a quelques jours au Kenya lors du sommet Africa Forward. 

À Addis Abeba, le lendemain, le 13 mai, le président de la République a par ailleurs annoncé que la France organiserait à l'automne à Paris une conférence de mobilisation des financements publics et privés pour abonder le Fonds pour la paix de l'Union africaine.

L'autre partenariat clé, Madame la secrétaire générale, est celui qui nous rassemble ici à Rabat, l'espace francophone. Aujourd'hui, le nombre de personnels déployés dans des environnements francophones représente la moitié des déploiements des opérations de paix des Nations unies. De leur capacité à comprendre le contexte local, à s'exprimer dans la langue parlée par les populations, dépend leur succès. La Francophonie a son rôle à jouer. Je salue le travail majeur réalisé par l'OIF pour soutenir et renforcer les capacités du maintien de la paix, je pense à l’appui à l'apprentissage du français au profit des troupes déployées, au partenariat que la France entretient avec l'organisation pour former les formateurs de l'ONU en français - le prochain stage aura lieu à Paris le mois prochain - ou encore à la publication du guide pratique des contributeurs de troupes, document qui vous sera présenté au cours de la journée. 

Je rejoins Nasser Bourita pour rappeler combien nous devons poursuivre nos efforts pour soutenir toujours davantage la place des femmes dans les opérations de paix et leur rôle actif dans les opérations de paix. C'est le sens de l'agenda « Femmes, paix et sécurité » dont nous avons fêté l'an dernier le 25e anniversaire de la résolution fondatrice. Nous publierons dans les semaines à venir le quatrième plan d'action de la France pour la mise en œuvre de cet agenda, car nulle paix durable n'est atteignable sans un processus réellement inclusif. La France est aussi fière de soutenir le lancement d'un réseau de femmes médiatrices dans l'espace francophone qui se réunira pour la première fois à Paris dès cet été. 

Pour nombre de nos compatriotes, les Casques bleus sont le visage des Nations unies, son incarnation au plus près du terrain, sont la force juste face à la loi du plus fort, ils défendent un idéal, celui de la paix. Cette paix n'est atteignable que par le respect de la Charte des Nations unies et du droit international. Les Casques bleus sont à la fois acteurs et bénéficiaires de ce droit. En protégeant les populations, ils préviennent les violations du droit international humanitaire et ce même droit humanitaire protège les opérations de paix. Chacun le sait, selon le statut de la Cour pénale internationale, le fait de lancer des attaques délibérées contre les Casques bleus constitue un crime de guerre.

Ainsi, alors que chaque jour la force gagne du terrain sur le droit, il est de notre devoir de respecter et de préserver le droit des conflits armés. C'est pourquoi la France soutient l'initiative sur le droit international humanitaire portée par le Comité international de la Croix-Rouge, aux côtés de l'Afrique du Sud, du Brésil, de la Chine, de la Jordanie et du Kazakhstan. Cette initiative vise à réaffirmer le soutien politique de la part d'un grand nombre de pays au respect du droit international humanitaire mais aussi à mettre en commun des bonnes pratiques pour le faire respecter. Elle se conclura par une conférence internationale le 7 décembre prochain en Jordanie. J'espère vous y retrouver nombreux pour continuer à faire vivre l'idéal de la paix, l'idéal du droit, l'idéal des Nations unies. 

Merci monsieur le co-président.

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