Entretien de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, avec « TF1 »

  • Israël - Palestine

  • Multilatéralisme

Entretien à la presse

Le : 30 septembre 2025

Q - Justement, votre invité ce matin, Jean-Noël Barrot, le ministre démissionnaire de l'Europe et des affaires étrangères.

Q - Bonjour Jean-Noël Barrot.

R - Bonjour Adrien Gindre.

Q - Vous serez vous-même ce soir à l'ONU, à New York, aux côtés du Président de la République, puisqu'Emmanuel Macron va reconnaître officiellement la Palestine comme un État. Hier soir, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a d'ores et déjà réagi en disant qu'il y voyait une récompense absurde pour le terrorisme et même un danger pour l'existence d'Israël. Qu'est-ce que vous lui répondez ? Est-ce que vous assumez cette part de danger pour l'existence d'Israël ?

R - Que c'est un contresens absolu, puisque la reconnaissance de la Palestine, c'est un désaveu catégorique pour le Hamas et son isolement définitif. Et c'est donner raison à ceux qui, parmi les Palestiniens, ont choisi de renoncer à la violence et de renoncer au terrorisme. Mais moi, je vais vous dire, puisque vous me parlez de Benyamin Netanyahou, ce que dit le reste du monde. C'est que grâce à l'action du Président de la République, la France a repris sa place au premier rang dans le concert des nations. Parce qu'aujourd'hui est un grand jour pour la paix. Et c'est une victoire diplomatique majeure pour la France.

Q - Qu’est-ce que fera cette France, qui a retrouvé sa grandeur, comme vous dites, si demain, Israël décide de fermer notre consulat à Jérusalem, puisque c'est l'une des pistes évoquées ? Hier, l'ambassadeur d'Israël en France n'a pas écarté cette possibilité.

R - Nous n'avons été informés d'aucune mesure de cet ordre par les autorités israéliennes. Ça n'est en aucun cas dans leur intérêt, dans l'intérêt des Israéliens, puisque le dispositif diplomatique et consulaire en Israël sert les intérêts de nos compatriotes franco-israéliens, des Israéliens également. Il va de soi que si des mesures comme celle-ci devaient être prises, alors nous y répondrons avec beaucoup de fermeté. Mais j'espère que nous n'en arriverons pas là, puisque, comme je vous l'ai dit, cette initiative que nous avons lancée il y a à peu près un an, concourt à la sécurité d'Israël à terme.

Q - Vous avez été interpellé, enfin le chef de l'État a été interpellé ce week-end par 20 personnalités qui ont signé une tribune, parmi lesquelles le président du CRIF, l'actrice Charlotte Gainsbourg ou le philosophe Bernard-Henri Lévy, avec ces mots : « affirmer que cette reconnaissance ne prendra effet qu'après la libération des otages et le démantèlement du Hamas ». Alors éclairez-nous, est-ce que la reconnaissance sera effective dès ce soir ou est-ce qu'elle reste soumise à ces conditions ?

R - D'abord, je veux vous dire ce que la France a obtenu, en mettant sur la table sa décision de reconnaissance et en ayant été suivie, vous l'avez vu, par le Royaume-Uni, le Canada, etc… La France a obtenu, vendredi 12 septembre dernier, pour la première fois, que les Nations unies condamnent le Hamas pour ses crimes, appelle à son désarmement et à son exclusion de tout futur rôle dans la gouvernance de Gaza. La France a obtenu dans cette même déclaration, qui a été adoptée à l'écrasante majorité des pays du monde, que pour la première fois dans l'histoire, les pays arabes qui entourent Israël et le futur État de Palestine affirment leur intention d'entrer, le moment venu, dans une organisation régionale commune avec l'État d'Israël et l'État de Palestine. C'est la première fois qu'ils le disent, en s'inspirant de ce qui existe en Europe, ou en Asie.

Q - Et sur les éléments que je vous soumettais, la libération des otages, le démantèlement et l'effectivité de la reconnaissance ?

R - La décision que le Président de la République présentera cet après-midi à l'Assemblée générale des Nations unies est une décision symbolique, immédiate, politique, qui démontre l'attachement de la France à la solution à deux États.

Q - Et donc vous dites immédiate, c'est bien ça, c'est-à-dire qu'on n'attendra pas la libération des otages ou le démantèlement du Hamas.

R - Mais sa mise en œuvre, l'établissement des relations diplomatiques sera progressif et conditionné à un certain nombre d'éléments sur le terrain, et notamment la libération des otages.

Q - Quand vous dites diplomatie, vous pensez à l'établissement d'une ambassade. Le chef de l'État, cette nuit dans une interview à la chaîne américaine CBS, dit, pour le coup, l'établissement d'une ambassade de France en Palestine sera soumis à la libération des otages. Où sera cette ambassade ? Jérusalem, Ramallah, à Gaza ?

R - Ce n'est pas une question qui est tranchée. Plusieurs options sont possibles. Mais comme vous l'avez dit, c'est une question qui se posera dès lors que les otages auront été libérés.

Q - Je reviens un instant à cette tribune qu'évoquait Adrien Gindre. Reconnaissez que vous n'avez pas convaincu la communauté juive en France.

R - Vous savez, l'objectif qui a été le nôtre pendant un an a été d'amener les pays arabes, l'Autorité palestinienne, à consentir à des gestes en direction d'Israël. Puisque la France, personne ne peut le mettre en doute, même le gouvernement israélien ne peut le mettre en doute, est indéfectiblement attachée à la sécurité d'Israël. Nous l'avons démontré, tout au long de notre histoire, en mobilisant notre force diplomatique et militaire chaque fois que l'existence d'Israël était en jeu. Nous l'avons démontré l'année dernière, lorsque nous avons contribué à parer les attaques balistiques iraniennes qui visaient Israël, et aujourd'hui, aujourd'hui même, et tout le long de la semaine, nous sommes en première ligne des efforts pour empêcher l'Iran d'accéder à l'arme nucléaire. Notre analyse, notre conviction profonde, c'est que l'État de Palestine, c'est la fin du Hamas et c'est la sécurité pour Israël.

Q - Vous disiez vous-même à l'instant que cette décision, elle a bien sûr une portée symbolique très importante. Je voudrais qu'on évoque la dimension sur le terrain. Hier encore, le Premier ministre israélien dit : « Aucun État palestinien ne verra le jour à l'ouest du Jourdain » ; donc autant dire « aucun État palestinien » tout court. Visiblement, cette reconnaissance l'émeut assez peu. Cette semaine, on a eu l'opération terrestre à Gaza, et hier encore, Benyamin Netanyahou a redit vouloir étendre la colonisation en Cisjordanie. Qui peut l'arrêter ?

R - Il est illusoire d'imaginer pouvoir obtenir la libération des otages, un cessez-le-feu, sans tracer une perspective politique. Puisque ce qui a achoppé jusqu'à présent, dans les négociations directes ou indirectes entre Israël et le Hamas, c'est de savoir ce qui se passerait après. Et donc, notre plan, le plan de la France, qui vise la solution à deux États, comporte des étapes concrètes pour préparer l'immédiate après-guerre, c'est ce qu'on appelle le jour d'après, pour qu'une mission internationale de stabilisation puisse venir à Gaza assurer la protection des Palestiniens comme des Israéliens, et c'est tout cela qui va découler de cette journée historique qui va rassembler la communauté internationale aujourd'hui à New York.

Q - Il y a quelques jours, une commission d'enquête mandatée par l'ONU estimait qu'Israël commettait un génocide contre les Palestiniens à Gaza, ce que les autorités israéliennes, bien sûr, contestent largement. Plusieurs leaders politiques français utilisent le mot. C'est un mot que vous, vous refusez d'employer.

R - Oui, parce qu'il appartient aux juridictions internationales, la Cour internationale de justice, la Cour pénale internationale, de trancher cette question. En revanche, ce rapport de la commission d'enquête témoigne de la gravité absolue de la situation à Gaza et appelle à ce que tout cela cesse, puisque Gaza est devenu un mouroir où les corps portent les stigmates de la famine, où les esprits sont gangrénés par la terreur. Tout cela doit cesser immédiatement.

Q - On l'évoquait dans le journal, en France, Olivier Faure, notamment, demande au chef de l'État d'autoriser les communes qui le souhaitent à pavoiser leurs mairies. Toute une série de maires ont annoncé qu'aujourd'hui, le drapeau palestinien flotterait au fronton de leur édifice. La ville de Malakoff même persiste, malgré une décision du tribunal administratif. Est-ce que ces drapeaux vous posent problème à vous aussi ?

R - Vous me permettrez, Adrien Gindre, de me tenir à l'écart de ces polémiques futiles qui ne sont pas à la hauteur du moment que nous vivons. Aujourd'hui, je l'ai dit, c'est un jour historique pour la paix. Et je ne souhaite pas, je n'ai jamais souhaité, je ne souhaite pas qu'il puisse être instrumentalisé aux fins de polémiques politiciennes, aux fins de nous diviser dans un moment où plus que jamais nous avons besoin d'être unis pour être forts.

Q - Vous le dites pour les maires ou pour le ministre de l'Intérieur qui a demandé au préfet de s’opposer systématiquement ?

R - Je récuse toute tentative d'importer dans notre pays, aux fins de diviser, cette question israélo-palestinienne à laquelle la France s'évertue à trouver une solution.

Q - Ça vaut donc pour les deux. Un dernier mot, Jean-Noël Barrot, d'un contexte très inquiétant à l'est de l'Europe, puisqu'hier, un avion russe a été identifié au-dessus de la mer Baltique. Je rappelle qu'il y a quelques jours, c'est l'Estonie qui avait demandé l'activation de l'article 4 de l'OTAN, c'est-à-dire des consultations en cas de menace. La Pologne l'avait fait précédemment. À chaque fois, il s'agit de survols suspects, potentiellement d'avions ou de drones russes. Le président américain a dit hier soir qu'il aiderait à défendre la Pologne et les Pays baltes en cas d'escalade russe. Et nous, qu'est-ce qu'on peut faire ?

R - D'abord constater que c'est là un événement très grave, le plus grave depuis 20 ans en Estonie, que c'est une escalade délibérée de la part de la Russie qui voudrait nous intimider. Mais pourquoi est-ce que la Russie cherche à nous intimider ? Parce qu'elle est en échec sur le front, Adrien Gindre. Ça fait trois ans maintenant que la Russie ne progresse pas d'un iota sur le front est de l'Ukraine.

Q - Mais vous diriez qu'elle nous menace dans l'est de l'Europe ?

R - Elle cherche à nous intimider pour affaiblir notre soutien à l'Ukraine, pour essayer d'obtenir ce qu'elle ne parvient pas à faire sur le plan militaire par d'autres moyens. Mais il va de soi que nous ne céderons rien. Demain, mardi, les alliés de l'OTAN vont se réunir pour définir les réponses à apporter sur le plan politique et opérationnel pour dissuader toute nouvelle tentative d'intimidation. Et par ailleurs, dans les prochains jours, l'Union européenne va adopter, après le 18e paquet de sanctions, un nouveau paquet de sanctions massif qui, pour la première fois depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, est coordonné avec les États-Unis. De manière, comme un nœud coulant, à asphyxier progressivement les ressources que Vladimir Poutine engouffre dans cette guerre coloniale.

Q - Jean-Noël Barrot qui sera donc tout à l'heure à New York, à l'ONU, pour cette reconnaissance officielle de l'État de la Palestine par la France. Merci beaucoup d'être venu ce matin sur TF1.

R - Merci à vous.

(Source : TF1
 

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