Entretien de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, avec « LCI »

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Entretien à la presse

Le : 30 septembre 2025

Q - Nous sommes au direct de l’Isle-sur-la-Sorgue pour les universités du MoDem. Je suis avec le ministre des affaires étrangères. Jean-Noël Barrot, bonjour.

R - Bonjour.

Q - Je suis ravie de vous accueillir pour cette édition spéciale sur LCI. Allons tout de suite sur la situation internationale. On a vu, ces derniers jours, des aéronefs, des drones au-dessus de l’espace aérien otanien, notamment au Danemark, au-dessus des aéroports danois. Est-ce que vous pouvez nous dire avec certitude aujourd’hui que ce sont des drones russes ?

R - Ce que je peux dire, c’est que la France a manifesté sa disposition immédiatement, par la voix du Président de la République, à contribuer à apporter du soutien aux autorités danoises pour pouvoir sécuriser leur espace aérien. Ces drones, qui ont été détectés et qui ont paralysé l’activité des aéroports danois, s’inscrivent depuis deux semaines dans une tendance au long cours de laquelle nous avons assisté à des provocations inacceptables en provenance de la Russie, en Pologne, en Roumanie, en Estonie, des drones, des avions de chasse qui ont violé l’espace aérien de l’Europe et de l’OTAN.

Q - Et ceux-là étaient russes. Vous pouvez nous le confirmer ?

R - Ceux-là étaient russes. Et d’ailleurs, la réponse des alliés de l’OTAN a été extrêmement ferme : des moyens militaires, notamment italiens, ont été mobilisés pour intercepter et escorter ces drones, ces avions, pour qu’ils sortent de l’espace aérien. Et au-delà de ça, à deux reprises ces dernières semaines, les alliés de l’OTAN se sont réunis au titre de l’article 4 du traité de l’Atlantique Nord pour déterminer les réponses à apporter, à l’avenir, en matière de renforcement de la posture, en matière de renforcement des capacités, mais aussi des règles d’engagement pour monter d’un cran, comme l’a dit le Président de la République, assurer la défense de l’Europe et de l’OTAN et dissuader toute nouvelle menace.

Q - Mais vous savez que certains partenaires otaniens demandent l’abattage de ces drones. Pourquoi la France ne monte pas d’un cran, en tous les cas, d’aller à ce niveau-là ?

R - Je vous l’ai dit, ces discussions sont en cours entre les Alliés. Rien ne peut être exclu, mais dans le cas très précis qui était cité, qui est celui de la Pologne par exemple, ou de l’Estonie avec l’incursion pendant 12 minutes d’avions de chasse russes escortés par des avions de chasse européens, la réponse appropriée n’aurait sans doute pas été d’abattre ces avions. Cependant…

Q - Pourquoi ?

R - Les règles d’engagement, la posture et les moyens additionnels sont au cœur des discussions actuelles des alliés de l’OTAN, qui entendent bien faire respecter la protection de l’espace aérien européen et écarter toute nouvelle menace.

Q - Pourquoi ce n’est pas adapté, dans le cas de la Pologne ?

R - Vous savez, la dissuasion, moins on en parle et plus elle est efficace et mieux on se porte. Mais ce qui est certain, c’est que la Russie commettrait une lourde erreur si elle doutait du niveau de préparation, du niveau d’unité et du niveau de résolution des Alliés de l’OTAN, qui sont prêts à mobiliser tous les moyens à leur disposition, militaires ou non, en fonction de ce qui leur apparaîtra nécessaire pour protéger l’espace aérien, pour protéger le territoire européen et pour écarter toutes menaces.

Q - Donc vous n’excluez pas l’abattage de drones ?

R - Tout dépend des circonstances dans lesquelles de nouvelles violations se produiraient, mais il est évident que nous ferons tout pour que de telles violations ne se reproduise plus.

Q - Je vous donne l’exemple de la Turquie, Monsieur le Ministre. En 2015, la Turquie a vu son espace aérien violé par des avions russes, avions abattus, ça ne s’est plus jamais reproduit. Pourquoi ne pas prendre exemple là-dessus ?

R - Je vous le dis, la Russie ne doit pas en douter, la résolution des Alliées de l’OTAN, y compris des États-Unis, est extrêmement ferme et les violations de l’espace aérien, du territoire de l’OTAN et de l’Europe ne resteront pas impunies.

Q - Sur le sujet de l’Ukraine, Monsieur le Ministre, Donald Trump aurait changé de position, en tous les cas, c’est ce que laisse entendre le Président Emmanuel Macron. On a vu plusieurs voltefaces du président Donald Trump sur le sujet de l’Ukraine. On a l’impression d’avoir tout et son contraire, d’un jour à l’autre. Qu’est-ce qui vous fait dire que cette fois-ci, Donald Trump n’a pas changé d’avis et a vraiment changé de ton sur l’Ukraine ?

R - Donald Trump a dit cette semaine que la Russie est un tigre de papier. Qu’est-ce qu’il entend par là ? Tout simplement, de dire que la Russie est en échec. En échec sur le front d’abord, puisque depuis 1.000 jours, la Russie n’a pas progressé d’un iota. En échec parce que l’économie russe est en train de s’effondrer, elle est à l’agonie…

Q - Pardonnez-moi, mais ça veut aussi dire que c’est un grand méchant inoffensif, un tigre de papier.

R - …, asphyxié par l’effort de guerre, mais aussi par les sanctions, auxquelles Vladimir Poutine continue d’exposer son propre peuple. Et que la Russie en réalité est en train de tenter de masquer son échec. Comment ? En pilonnant les villes de l’arrière par des attaques massives de drones et de missiles pour saper le moral ukrainien, et puis en se livrant à des provocations inacceptables aux frontières de l’Europe et de l’OTAN. Et donc Donald Trump a bien compris tout ça, il le voit, et c’est ce qu’il a affirmé avec beaucoup de force : la Russie est un tigre de papier qui tente de vous faire peur, mais qui n’y parviendra pas.

Q - Mais concrètement, qu’est-ce que ça change sur le plan diplomatique ? Est-ce que Donald Trump va, par exemple, arrêter son veto sur l’utilisation d’armes longues portées au sein même de la Russie ? Est-ce qu’il y a une possibilité que ça change de ton d’un point de vue militaire ?

R - Nous avons vu les États-Unis changer de posture ces dernières semaines. D’abord, ils ont contribué activement à l’effort initié par la France et le Royaume-Uni pour faire aboutir une planification militaire susceptible d’obtenir pour l’Ukraine des garanties de sécurité, une fois que la paix aura été trouvée. C’est ce qu’on appelle la Coalition des volontaires.

Q - Mais pas de nouvelles enveloppe, du coup, des Américains.

R - Les États-Unis ont également encouragé l’Union européenne à se coordonner avec les États-Unis pour bâtir des sanctions massives, susceptibles de faire changer le calcul de Vladimir Poutine. Et ils ont enfin marqué leur disposition à fournir du matériel militaire aux Ukrainiens, pour qu’ils puissent tenir et pour qu’ils puissent repousser les attaques incessantes de la Russie.

Q - Mais vous le savez, il n’y a pas eu de nouvelle enveloppe. Quand vous parlez des sanctions sur les pays tiers, ce sont des sanctions qui doivent être adoptées au Congrès. Ça n’a pas été fait pour l’instant.

R - Les sanctions que nous nous apprêtons à prendre et qui, une nouvelle fois, changent de braquet, vont aller taper les entreprises majeures du secteur pétrolier russe. Elles vont aller cibler des entreprises dans d’autres pays qui contribuent à l’effort de guerre russe, et je pense en particulier aux principaux constructeurs de missiles chinois. Qui vont aller taper aussi les responsables de la déportation d’enfants.

Q - Et ça, c’est au niveau européen ?

R - Au niveau européen, mais tout cela a été coordonné avec les équipes américaines en charge des sanctions. Et là encore, la Russie ferait une lourde erreur en pensant qu’elle pourrait indéfiniment échapper à des sanctions américaines.

Q - Justement, en parlant du secteur pétrolier russe, j’aimerais qu’on parle de ces dires de Donald Trump concernant l’achat de pétrole russe par les Européens. Pour rendre à César ce qui est à César, ça concerne surtout la Slovaquie et la Hongrie. Mais la France continue d’importer du GNL russe. Est-ce que ça ne dit pas quelque chose de notre dépendance aux hydrocarbures russes ? Il y a d’autres options, vous le savez : les États-Unis, l’Algérie, la Norvège… Pourquoi continuer à acheter du GNL russe ?

R - Premier élément, sur les importations de pétrole russe en Europe, c’est en effet la Hongrie et la Slovaquie qui continuent de le faire. Et ça n’est pas acceptable parce qu’il existe des alternatives, et en particulier, l’alternative qui passe par la Croatie, avec un pipeline qui permettrait de satisfaire les besoins de l’économie slovaque et de l’économie hongroise.

Q - Mais ils ne le veulent pas.

R - Nous devons continuer d’accentuer la pression sur ces deux pays pour pouvoir nous débarrasser définitivement de cette dépendance au pétrole russe. Quant au gaz russe, le nouveau paquet de sanctions qui a été mis sur la table par la Commission européenne, qui, je l’espère, sera adopté mercredi prochain lors de la réunion des chefs d’État et de gouvernement européens, prévoit une accélération de la sortie définitive du gaz russe, avec une diversification des approvisionnements pour que nous puissions ainsi non seulement, je dirais, couper les vivres à la Russie, mais en plus, nous libérer de cette emprise.

Q - Alors vous le savez, Monsieur le Ministre, ça concerne surtout les pays hors UE, ce dont vous parlez. C’est-à-dire une mesure effective en mars 2025 qui interdirait le transbordement, c’est-à-dire le transit pour les pays de l’Union européenne via des pays hors UE. Mais les pays de l’Union européenne ne sont toujours pas sanctionnés, ce sera toujours légal de ce point de vue-là.

R - Sur le gaz ?

Q - Sur le gaz naturel liquéfié.

R - Non, le paquet de sanctions proposé par la Commission européenne prévoit d’interdire la signature de contrats sur le gaz russe à partir de la fin 2026.

Q - À venir ? Mais ceux qui étaient encore en cours ?

R - Non, pas seulement.

Q - Et ceux qui seront encore en cours ? Vous arrêtez les contrats avec la Russie ?

R - C’est une sortie phasée avec, dans un premier temps, l’interdiction de passer de nouveaux contrats, et puis dans un second temps, la sortie des contrats existants.

Q - J’aimerais qu’on parle de l’influence russe en France. Il y a eu une enquête du journal L’Express concernant un ancien ambassadeur, Alexandre Orlov, ancien ambassadeur russe en France. Il serait considéré comme un espion. Ça a été fait à partir de documents de la DST envoyés au Quai d’Orsay. Quelle est la position du Quai d’Orsay sur ce sujet-là ?

R - Ce sont à ce stade des allégations qui méritent d’être vérifiées. Mais ce qui est d’ores et déjà certain, c’est que les propos de M. Orlov sont indignes d’un ambassadeur ou de quelqu’un qui a exercé les responsabilités d’ambassadeur dans notre pays, et qui interrogent sur la légitimité ou l’opportunité de sa présence sur le territoire français.

Q - Vous dites « allégations », mais il y a tout de même des preuves. Ce sont des documents de la DST qui ont été envoyés au Quai d’Orsay. Ça fait plus de 20 ans que ces documents existent. Comment peut-on encore parler d’allégations ?

R - À ce stade, ce sont des allégations qui doivent être vérifiées.

Q - Donc vous ne le renvoyez pas en Russie ?

R - Je vous l’ai dit, les propos qu’il a tenus soulèvent la question de l’opportunité de son maintien sur le territoire français.

Q - Des propos également tenus par Benyamin Netanyahou à l’ONU, il a prononcé son discours hier. Il rejette les accusations de génocide. Et vous ?

R - C’est une qualification qui appartient aux juridictions internationales que nous soutenons, la Cour pénale internationale, la Cour internationale de justice, de trancher.

Q - Mais vous vous êtes toujours opposé à utiliser ce mot, pour le moment ?

R - Je vous le dis, c’est une qualification juridique. Chacun dans son rôle. Et dans le droit international, c’est comme dans le droit national, il y a une séparation des pouvoirs, il faut la respecter.

Q - Donc la même chose pour le 7 octobre ? Vous ne considérez pas que ce soit un génocide ?

R - Le 7 octobre, c’est le pire massacre antisémite de notre histoire. C’est un pogrom que nous avons condamné comme tel, dès le premier jour, et dont nous avons obtenu pour la première fois, qu’il soit condamné comme tel par les Nations unies le 12 septembre dernier, avec l’adoption de ce texte présenté par la France et l’Arabie saoudite qui a été adopté à l’immense majorité des pays des Nations unies.

Q - Lors de notre dernière interview, Monsieur le Ministre, vous m’aviez dit que la France proposait d’envoyer de l’aide humanitaire, ou en tous cas de gérer l’aide humanitaire à Gaza. Est-ce que vous avez fait face à un nouveau refus de l’administration israélienne ?

R - Je crois que nous avons beaucoup progressé sur ce sujet, notamment ces derniers jours, où la communauté internationale se retrouvait pour l’Assemblée générale des Nations unies. Puisque le plan français pour une mission internationale de stabilisation qui viendrait sécuriser Gaza dès un cessez-le-feu intervenu, eh bien ce plan a été, je dirais, intégré dans les réflexions de l’administration américaine, qui souhaite parvenir au plus vite à un cessez-le-feu, à la libération des otages, à l’entrée massive de l’aide humanitaire, mais qui pour cela, a besoin d’avoir un plan également pour l’immédiat après-guerre.

Q - On parlerait d’un deal qui aurait été trouvé entre Donald Trump, le Hamas et Israël. Une rencontre est prévue lundi entre Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Vous y croyez ?

R - Je l’espère en tout cas. Et c’est dans cet esprit, en réalité, que nous avons construit depuis un an ce qui a abouti d’une part, à la reconnaissance par la France et d’autre pays de l’État de Palestine, et d’autre part par la condamnation des pays arabes du Hamas, de ses crimes, l’appel à son désarmement, à son exclusion de tout futur rôle dans l’avenir de la Palestine, mais aussi l’engagement des pays arabes à avoir des relations normales avec Israël et à entrer avec Israël et ce futur État de Palestine dans une organisation régionale commune, comme il en existe en Europe et en Asie. Cette perspective politique que nous avons voulu tracer était un préalable indispensable à un cessez-le-feu et à la libération des otages. Parce qu’il est illusoire de penser pouvoir libérer les otages et obtenir un cessez-le-feu, laisser entrer l’aide humanitaire, sans avoir un plan pour ce qui se passe immédiatement après - ce qu’on appelle le jour d’après. Et il est illusoire de voir ou d’imaginer construire un plan pour l’immédiat après-guerre sans avoir tracé au préalable une perspective politique.

Q - Quelles sont donc les prochaines étapes ? Après la reconnaissance d’un État palestinien, quelles sont les étapes que vous mettez en place avec la communauté internationale pour faire en sorte que ça arrive à quelque chose et que ce ne soit pas juste une chimère ?

R - Première étape : la libération des otages, le cessez-le-feu, l’entrée massive de l’aide humanitaire. Deuxième étape : une administration transitoire à Gaza, une mission internationale de stabilisation permettant d’assurer la sécurité à la fois des Palestiniens et des Israéliens et d’organiser le désarmement du Hamas par une force internationale qui aura été mandatée par les Nations Unies…

Q - Quels pays ?

R - Avec les pays qui ont d’ores et déjà, cette semaine, à l’initiative de la France, d’ailleurs, commencé à évoquer une participation possible de leur part. Certains l’avaient déjà fait...

Q - Donc la France également ?

R - La France pourrait contribuer. Pas nécessairement en étant présente sur le terrain en tant que France, mais je veux signaler que l’Union européenne, au travers de deux missions, est déjà présente à Gaza et notamment à Rafah avec la mission EUBAM. Tout cela doit contribuer à la fois à assurer la sécurité dans l’immédiat après-guerre, mais aussi à organiser le processus de désarmement et de reddition du Hamas. Troisième étape : d’avancer, grâce à la réforme profonde que nous avons exigée de la part de l’Autorité palestinienne et de son renforcement, que nous appelons de nos vœux ; c’est le cheminement vers un État de Palestine démilitarisé, déradicalisé, ne présentant aucune menace pour l’État d’Israël, et deux États vivant enfin côte à côte, en paix et en sécurité.

Q - Qu’est-ce que vous proposez au Hamas pour qu’il y ait une reddition du Hamas, que le Hamas rende les armes ?

R - La première étape, bien évidemment, c’était d’obtenir enfin la condamnation unanime du Hamas pour ses crimes et l’appel à son désarmement. Jusqu’à il y a deux semaines, jusqu’au 12 septembre, ce n’était pas le cas. Nous, la France, l’Europe, les États-Unis et d’autres avaient condamné le Hamas, mais la plupart des autres pays du monde ne l’avaient pas encore fait. Nous avons obtenu cette première étape indispensable. Désormais, il faut que le Hamas consente, dans le cadre d’un accord de cessez-le-feu de libération des otages, non seulement à libérer les otages, mais également à se désarmer et à accepter son exclusion définitive de tout rôle dans l’avenir de la Palestine.

Q - Mais Monsieur le Ministre, vous savez que dans tous les conflits armés historiques, aucun groupe terroriste n’a rendu les armes. Il faut bien une monnaie d’échange.

R - Ce n’est pas vrai. Il y a eu des processus dans l’histoire de désarmement, de démobilisation qui ont réussi. Et ce sont ces processus de démobilisation qui ont en partie inspiré les propositions que la France a mis sur la table cette semaine aux côtés du Royaume-Uni. Il y a, dans un certain nombre de pays, des voies pacifiques qui ont été trouvées. Ça a été le cas, par exemple en Irlande du Nord.

Q - Mais c’est toujours une monnaie d’échange, c’est-à-dire qu’il y a un deal qui est fait...

R - Non, ce n’est pas une monnaie d’échange. Il y a des processus de désarmement et de démobilisation qui ont réussi. Nous nous en sommes inspirés pour faire des propositions qui ont été intégrées par les équipes américaines qui, après avoir écouté la France, écouté le Royaume-Uni, écouté les pays arabes, vont discuter ces prochains jours avec le gouvernement israélien pour obtenir un accord global qui va du cessez-le-feu, de la libération des otages jusqu’à cet horizon politique que nous avons voulu tracer.

Q - Crédibiliser l’Autorité palestinienne, c’est un des points de cette feuille de route pour des élections potentiellement en 2026, si je ne me trompe pas. Mahmoud Abbas est fortement décrédibilisé sur la scène internationale, au sein même de l’Autorité palestinienne. Comment faire quand tous les leaders palestiniens sont soit en exil, soit en prison, et que vous avez un gouvernement israélien qui, pour le moment, refuse qu’il y ait la moindre élection dans des territoires de Cisjordanie où il y a des colons par exemple ?

R - C’est une très bonne question, et c’est pourquoi le Président de la République n’aurait jamais pris la décision de reconnaître l’État de Palestine s’il n’avait pas obtenu au préalable des engagements extrêmement fermes de la part de l’Autorité palestinienne et de son président Mahmoud Abbas. Ces engagements...

Q - Et des Israéliens ?

R - Son engagement a été pris lorsqu’il a adressé, le 9 juin dernier, une lettre au Président de la République et au prince héritier d’Arabie saoudite : condamnation du 7 octobre, appel au désarmement du Hamas, affirmation que l’État de Palestine sera démilitarisé, réforme du système scolaire et en particulier des manuels scolaires, fin de l’indemnisation des familles des prisonniers palestiniens condamnés pour terrorisme, et puis élections législatives et présidentielles sous un an qui vont permettre de renouveler profondément la gouvernance de la Palestine.

Q - Mais pour ça, il faut un accord israélien, vous le savez. C’est-à-dire qu’il y a des territoires, en Cisjordanie, qui sont actuellement occupés où il est impossible d’organiser des élections.

R - Bien sûr, mais nous ne ferons pas la paix, nous ne ferons pas la stabilité au Proche-Orient sans que le gouvernement israélien n’y contribue. Mais aujourd’hui, la politique qui est menée par le gouvernement israélien hypothèque la sécurité et la stabilité dans la région. Et je dirais même que, sur un sujet qui est si préoccupant pour nous, qui est le sort des otages, aujourd’hui, la politique qui est menée par le gouvernement israélien est un obstacle à la libération des otages. Tout le monde le sait, tout le monde le voit. Les familles des otages dénoncent cette politique. Et donc il faut y mettre fin.

Q - Vous seriez pour mettre des sanctions sur Israël pour obtenir justement ces élections ?

R - Nous avons d’ores et déjà mis des sanctions par le passé sur des entités, sur des personnes responsables de la colonisation de la Cisjordanie, qui soulève un problème majeur pour la continuité de l’État de Palestine. La Commission européenne a mis sur la table, il y a quelques jours, une série de mesures de restrictions et de sanctions à l’encontre d’Israël qui n’ont pas encore pu être adoptées, puisqu’elles supposent que des majorités soit formée en Europe, mais je suis convaincu qu’elles vont faire bouger les lignes et nous permettre d’obtenir ce que nous voulons : la levée du blocus humanitaire…

Q - Donc de nouvelles sanctions ?

R - La levée du blocus humanitaire, la levée du blocus financier d’Israël sur l’Autorité palestinienne, la levée du blocus médiatique également sur Gaza, la fin des opérations de ce système de distribution militarisé de l’aide humanitaire qui a provoqué des bains de sang à Gaza. Tout cela, le gouvernement israélien doit s’y résoudre, sans quoi il s’expose évidemment à des sanctions européennes que nous pourrons soutenir. Il ne s’agit pas de sanctionner le peuple israélien, il s’agit de sanctionner une politique, celle du gouvernement israélien, qui aujourd’hui hypothèque la sécurité des Israéliens...

Q - Il y a une hypothèse très simple, qui revient souvent sur la table des négociations sur la scène internationale, c’est de taxer les produits. C’est de taxer ce qui est produit en Cisjordanie, qu’il y ait des tarifs douaniers. Est-ce que vous seriez pour ça, par exemple ?

R - La Commission européenne a mis sur la table trois mesures très simples. La première, qui lui appartient, c’est de mettre fin au financement direct de la Commission européenne au gouvernement d’Israël, avec des exceptions, et notamment le financement de Yad Vashem, qui doit être sanctuarisé. Deuxième élément, des sanctions sur certains des ministres les plus radicaux du gouvernement israélien, qui encouragent la poursuite des opérations militaires à Gaza et la colonisation en Cisjordanie. Elles supposent l’unanimité des États membres de l’Union européenne. Troisième mesure mise sur la table par la Commission européenne, c’est la suspension du volet commercial de l’accord d’association, c’est-à-dire de voir être réappliqués des droits de douane sur des produits en provenance d’Israël qui, jusqu’à présent, en étaient exonérés. Cette décision suppose la majorité qualifiée, c’est-à-dire les deux tiers des États membres, et c’est ce dont les chefs d’État et de gouvernement vont discuter le 1er octobre prochain.

Q - En parlant des sanctions, qu’en est-il de l’Iran ? On est un peu au point mort des négociations sur le nucléaire iranien. L’Iran a fait comprendre que tant qu’il y avait la possibilité de sanctions, il n’y aurait pas de pourparlers. Qu’en est-il ? Est-ce que vous mettez en place des sanctions contre l’Iran ?

R - C’est aujourd’hui même que sont réappliquées les sanctions des Nations unies, des embargos mondiaux sur les armes, sur les équipements nucléaires, sur les banques et sur les assurances qui avaient été levées il y a dix ans quand a été trouvé l’accord sur le nucléaire iranien. La réapplication de ces sanctions est à l’initiative de la France et de ses partenaires allemand et britannique. Pourquoi ? Parce que depuis un an, nous avons invité l’Iran à nous donner toutes les garanties nécessaires pour que nous puissions être certains que l’Iran n’accède pas à l’arme nucléaire. Nous avons demandé ces garanties pour que nous n’ayons pas à en venir à la décision qui est prise et effective aujourd’hui, c’est-à-dire la réhabilitation des sanctions. Malheureusement, l’Iran ne s’est pas saisi de cette proposition. Et donc désormais, la porte de la diplomatie reste ouverte. Nous voulons poursuivre le dialogue qui doit nous permettre d’obtenir…

Q - Mais les Iraniens ne veulent plus. C’était leur condition.

R - Les Iraniens étaient ouverts au dialogue, mais ils n’ont pas fourni ces garanties que nous attendions et qui auraient pu nous amener à reporter cette décision d’application des sanctions.

Q - Mais vous savez ce que disent les Iraniens : s’il y a ce mécanisme de snapback, c’est-à-dire d’outil de sanction, les Iraniens ne permettront plus à l’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique de se rendre sur les sites en Iran. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de ne pas pouvoir avoir un œil sur la situation nucléaire iranienne ?

R - C’est l’intérêt de l’Iran de poursuivre le dialogue. Un dialogue exigeant, qui mène à un encadrement très strict du programme nucléaire civil iranien, de son programme de développement de missiles et de son soutien à des groupes terroristes dans la région. Ces activités de l’Iran présentent pour la région une menace considérable ainsi que pour nos propres garanties de sécurité. Donc les sanctions sont réappliquées aujourd’hui, mais le dialogue se poursuit pour que toutes les garanties de sécurité soient apportées par l’Iran et que nos intérêts de sécurité soient véritablement assurés. 
(…)

Q - Merci, Monsieur le Ministre.

R - Merci à vous.

(Source : LCI)

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