Entretien de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avec « France Inter » Politique étrangère Entretien à la presse Le : 10 avril 2026 Q - Nous recevons donc ce matin le ministre des Affaires étrangères. Vos questions et réactions sont les bienvenues, chers auditeurs, au 01.45.24.70.00. et sur l'application Radio France. Bonjour Jean-Noël Barrot. R - Bonjour. Q - Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter au deuxième jour du cessez-le-feu conclu entre les États-Unis et l'Iran. Cessez-le-feu fragile, on va y revenir, on va aussi parler des coulisses de la libération de Cécile Kohler et de Jacques Paris. Mais d'abord, la situation dramatique au Liban, après la plus grande vague de frappes israéliennes depuis le début du conflit. Le bilan des autorités libanaises fait état de 250 morts. Comment est-ce que la France qualifie ce qui s'est passé hier ? R - Nous condamnons fermement ces frappes massives qui, comme vous l'avez dit, en dix minutes, ont fait plus de 250 morts qui s'ajoutent aux 1500 victimes de ce conflit initié par le Hezbollah contre Israël le 2 mars dernier. Et ces attaques sont d'autant plus intolérables qu'elles fragilisent le cessez-le-feu temporaire qui a été trouvé hier entre les États-Unis et l'Iran. Et pour toutes celles et ceux qui ont un lien particulier, un lien d'affection et d'amitié avec le Liban, c'est évidemment un choc très profond. C'est aujourd'hui une journée de deuil national au Liban et nous nous y associons pleinement. Q - Jean-Noël Barrot, vous condamnez ces frappes, sur les mots qui sont utilisés, le président du Liban, Joseph Aoun, a parlé d’attaque barbare, d'un massacre. Il y a quelques instants, la ministre déléguée aux armées, Alice Rufo, a, elle, qualifié l'action israélienne au Liban de disproportionnée. Est-ce que vous reprenez ce mot, ces mots, à votre compte, Jean-Noël Barrot ? R - Oui, l'Iran doit cesser de terroriser Israël par l'intermédiaire du Hezbollah qui doit être impérativement désarmé, rendre ses armes à l'État libanais. Mais non, le Liban ne doit la victime expiatoire d'un gouvernement contrarié parce qu'un cessez-le-feu a été trouvé entre les États-Unis et l'Iran. Et la destruction du Liban, la destruction de l'État libanais, ne détruira pas le Hezbollah. Au contraire, elle le renforcerait. Q - Alors, la Maison-Blanche confirme que le Liban n'est pas inclus dans cet accord de cessez-le-feu, alors que l'Iran en fait une condition essentielle, comme l'ONU, comme la France. Pour Emmanuel Macron, la trêve doit inclure le Liban pour être crédible et durable. Est-ce que ça veut dire que la France essaye de peser sur Donald Trump pour qu'il impose cette trêve à Israël ? R - Absolument. Le Liban doit être impérativement couvert par cette trêve, ce cessez-le-feu temporaire, qui reste fragile, doit permettre à des négociations de s'ouvrir. Et sans attendre que cela se produise, la France se tient évidemment aux côtés du Liban et aux côtés du peuple libanais, comme elle le fait depuis le premier jour. Q - Mais la France fait pression sur Donald Trump pour qu'il parle à Benjamin Netanyahou ? R - La France, comme beaucoup de pays européens, a exigé que le Liban soit inclus dans cette trêve. Q - Au-delà d'exiger un certain nombre de choses, ce que l'on voit Jean-Noël Barrot depuis maintenant un mois, c'est qu'Israël n'écoute ni la France, ni les autres pays européens, continue son offensive contre le Hezbollah sans épargner les civils. Est-ce qu'il y a une forme d'impuissance dans l'absence d'écoute de Benjamin Netanyahou qui, semble-t-il, n'a que faire que de vos condamnations et des condamnations des chancelleries européennes ? R - Mais ce que nous disons est très simple, ce n'est pas l'intérêt d'Israël que de pilonner le Liban. Et nous l'avons vu dans l'histoire du Liban. En 1982, c'est sur les ruines de la guerre menée par Israël au Liban et de l'occupation qu'est né le Hezbollah. Et donc cette destruction systématique à laquelle nous assistons ces derniers jours et qui s'est amplifiée hier avec ces frappes massives est contraire à l’intérêt d’Israël. Q - Mais Jean-Noël Barrot, sur l'analyse historique, d'accord, mais qu'est-ce que vous pouvez faire de plus ? On a le sentiment que rien n'arrête Benjamin Netanyahou, on a parlé des chiffres hier de morts, on voit effectivement l'ampleur de ces bombardements, qu'est-ce que vous pouvez faire de plus ? R - Comme je vous le dis, nous avons agi depuis le premier jour pour nous tenir aux côtés du peuple libanais, notamment en acheminant plusieurs dizaines de tonnes d'aide humanitaire, notamment grâce à la présence de nos valeureux Casques bleus français au sein de la FINUL pour acheminer ces convois d'aide humanitaire vers les villages, et notamment les villages du sud du Liban qui sont isolés et qui sont menacés toujours par les bombardements israéliens. Et nous avons soutenu les décisions historiques du gouvernement libanais et nous avons appelé Israël à saisir la main tendue du gouvernement libanais pour avancer au plus vite vers des négociations, des discussions, un dialogue qui serait historique entre le gouvernement israélien et le gouvernement libanais pour traiter du cessez-le-feu, du désarmement du Hezbollah, qui est une priorité, et du règlement définitif du différend qui oppose Israël et le Liban depuis des décennies. Q - Jean-Noël Barrot, il faut qu'on parle de la situation en Iran, de ce cessez-le-feu fragile conclu dans la nuit de mardi à mercredi. Hier, plusieurs pays du Golfe ont fait état de tirs de missiles, d'attaques de drones. Les troupes américaines restent en alerte, Donald Trump l'a dit ce matin. Est-ce qu'on peut vraiment parler de trêve ? R - C'est un cessez-le-feu temporaire, c'est un cessez-le-feu fragile qui doit être consolidé par une négociation permettant de traiter l'ensemble des menaces que représente le régime iranien pour la région et pour le monde. La question de son programme nucléaire, la question de ses armes balistiques, de ses missiles, la question de son soutien à des groupes terroristes qui, dans la région, déstabilisent la situation. Et puis, bien sûr, la question du détroit d'Ormuz, sans oublier, bien sûr, les droits fondamentaux des Iraniens. Q - Justement, qu'est-ce qui a été réglé de tout ça en cinq semaines de conflit ? Quel bilan est-ce que vous tirez de cette guerre à laquelle la France n'a pas participé ? R - Elle n'y a pas participé parce qu’elle ne considérait qu’aucun de ces problèmes ne pouvait être réglé par une guerre aux buts imprécisément définis et qui s'écartait du droit international. Q - Mais donc si on fait le bilan, et vous avez parlé du détroit d'Ormuz, de la question des missiles balistiques, on va détailler tous ces points, mais est-ce que vous considérez à la fin de ces cinq semaines de guerre que la région est plus sûre, que les buts de guerre qui avaient été définis par Donald Trump ont été résolus, ont été obtenus ? R - D'abord, on le disait, le cessez-le-feu est très fragile. Il est difficile aujourd'hui de parler d'après-guerre, même si nous soutenons les négociations qui s'engagent aujourd'hui. Ensuite, la région est prise dans une très forte instabilité. Q - Plus qu'avant la guerre ? R - Depuis le 7 octobre 2023, la région s'embrase et les opérations militaires israéliennes et américaines en Iran, les représailles de l'Iran vis-à-vis de tous les pays du Golfe qui n'étaient parties à cette guerre créent évidemment une très forte tension qui va devoir être surmontée pour qu'un accord puisse être trouvé. Autrement dit, les négociations vont être plus exigeantes encore, plus difficiles encore qu'elles ne l'auraient été auparavant. Q - Donc la situation a compliqué la résolution de la question du nucléaire iranien. On est cinq semaines après le conflit, moins avancé qu'on ne pouvait l'être avant le déclenchement de la guerre ? R - Mais vous le voyez bien, c'est toujours la même chose. La guerre entraîne la guerre et les positions se radicalisent et se durcissent. Et donc pour parvenir à un accord, il faudra redoubler d'efforts tant les positions se sont figées. Q - Quand Donald Trump parle d'une victoire totale et complète, est-ce qu'il est possible de faire la même analyse quand on est diplomate et quand on est diplomate français ? R - Je ne crois pas que l'on puisse parler de vainqueur dans cette guerre. Il y a un cessez-le-feu, la négociation doit s'engager, le détroit d'Ormuz doit être réouvert pour que le reste du monde ne soit pas la victime indirecte de ce conflit qu'il n'a pas choisi. Q - Là encore, pour continuer l'analyse de ce qui s'est passé, du côté de l'Iran, le régime n'est pas tombé. On entend certains analystes expliquer qu'on assiste à une radicalisation du pouvoir aux mains des Gardiens de la révolution. Est-ce que vous considérez que l'Iran sort affaibli ou renforcé de cette guerre face aux États-Unis ? R - Ce qui est certain, c’est que la paix et la stabilité dans la région et donc en Iran passeront nécessairement, obligatoirement, par un changement radical de posture du régime iranien et des concessions majeures qui permettent à l'Iran de coexister de manière pacifique avec son environnement régional et qui permettent au peuple iranien de construire librement son avenir. Q - Est-ce que l'objectif de Donald Trump qui était d'affaiblir le régime iranien était selon vous tenu ? R - Ce que j'ai compris des autorités américaines qui sont mes interlocutrices, c'est que le but principal poursuivi par les États-Unis était d'affaiblir l'arsenal balistique, l'arsenal de missiles de l'Iran. Et de toute évidence, ça a été fait, même si les experts estiment que l'Iran dispose encore de capacités balistiques, de capacités de missiles et de drones, donc ces capacités n’ont pas été anéanties. Et c'est un sujet qui nécessitera d'être encadré de manière à ce que les pays du Golfe, notamment, qui n'avaient rien demandé et qui se sont fait pilonner par les missiles et les drones iraniens, puissent retrouver le niveau de confiance nécessaire avec leur voisin iranien pour qu'une coexistence pacifique puisse être possible. Q - Vous parlez de concessions. Des négociations vont se tenir probablement samedi au Pakistan en présence du vice-président américain Vance. Depuis hier, on dit que les demandes iraniennes sont maximalistes sur l'enrichissement de l'uranium, sur la levée des sanctions, sur la supervision du détroit d'Ormuz. Sur quoi est-ce que l'Iran va devoir céder ? Quelles concessions est-ce que vous attendez de l'Iran ? R - Je vous l'ai dit : renoncer à disposer d'une arme nucléaire et à se doter des moyens pour y parvenir ; renoncer à utiliser ses missiles et ses drones pour menacer les pays de la région, les pays du voisinage ; renoncer à soutenir les groupes qui, comme le Hezbollah, le Hamas, les Houthis, déstabilisent la région ; rendre au peuple iranien les clés de son propre avenir, respecter ses droits fondamentaux ; et puis bien sûr, respecter le droit international, le droit de la mer, ouvrir la circulation sur le détroit d'Ormuz. Q - Qu'est-ce qui pourrait convaincre les Iraniens d'accepter ces conditions à partir du moment où, après cinq semaines de guerre, le régime que certains croyaient en train de vaciller a tenu ? Qu'est-ce qui pourrait pousser les autorités iraniennes à accepter toutes ces conditions ? R - D'abord, la menace à peine voilée d'une reprise des hostilités. Et puis ensuite, comme ça a été le cas par le passé dans les négociations avec le régime iranien, la possibilité d'une levée progressive et réversible de sanctions, comme nous l'avions fait il y a dix ans, en obtenant des concessions majeures de l'Iran sur son programme nucléaire. Q - Avec l'accord sur le nucléaire iranien. Juste avant de parler spécifiquement du détroit d'Ormuz, Jean-Noël Barrot, qu'est-ce que vous dites au peuple iranien qui, au mois de janvier, a été massacré par dizaines de milliers, avait cet espoir de voir un régime dictatorial totalitaire s'effondrer et qui finalement a tenu ? Qu'est-ce qu'on dit au peuple iranien ? Finalement, ce sont eux les grands perdants, vous disiez, il n'y a pas de vainqueur il y a quelques instants, ce sont eux les Iraniens, les Iraniennes, les grands perdants de cette guerre ? R - Les populations civiles au Proche-Orient sont les grands perdants qui ont été pris entre les feux des belligérants depuis le 7 octobre 2023. Et au peuple iranien, nous disons que nous reconnaissons en lui un grand peuple qui mérite de pouvoir construire librement son avenir, que nous n'oublions rien et qu'il ne peut y avoir aucune impunité pour les auteurs des crimes de masse qui se sont abattus sur lui au début du mois de janvier. Nous resterons à ses côtés dans les épreuves qu'il traverse pour lui donner toutes les chances, en quelque sorte, de maîtriser son destin. Q - Jean-Noël Barrot, le centre du monde en ce moment, c'est le détroit d'Ormuz, puisqu'il en va de la santé de l'économie mondiale. Sa réouverture était une condition fixée par Donald Trump pour conclure le cessez-le-feu. La réalité, c'est que seulement trois bateaux sont passés hier. Il est ouvert ou il est fermé, ce détroit, à l'heure où nous parlons, à votre connaissance ? R - De toute évidence, la circulation des navires n'est pas encore fluide. De toute évidence, elle ne le sera pas tant qu'un accord, un protocole n’aura été trouvé, notamment entre les belligérants. Parce que vous savez, il ne suffit pas simplement que tel ou tel gouvernement indique qu'un navire puisse passer. Il faut aussi que les opérateurs maritimes acceptent de prendre les risques associés à la circulation dans une zone de forte tension. Il faut que les compagnies d'assurance acceptent d'assurer ces navires. Et tout cela ne sera possible qu'avec le confort nécessaire d'un cadre, mais aussi sans doute d'un système d'escorte, comme il en existe en mer Rouge, pas très loin du détroit d'Ormuz, système d'escorte auquel nous avons participé. Et c'est pourquoi le président de la République a voulu que nous travaillions sur une mission internationale, strictement défensive, qui a vocation à se déployer une fois le calme revenu. Q - Et qui devait commencer au moment où il y aurait un cessez-le-feu. Ça veut donc dire que dans les jours qui viennent, cette mission de sécurisation et d'escorte des pétroliers dans le détroit d'Ormuz, on va y assister avec des frégates françaises qui vont pouvoir les escorter ? R - Le travail est avancé avec un grand nombre de partenaires, de l'Europe et d'ailleurs, qui voient bien la nécessité, dès lors que le calme sera revenu pour de bon, à créer ce système d'escorte. Q - Donc ce n'est pas encore d'actualité à court terme, cette mission de sécurisation ? R - Le travail est avancé. La planification de cette mission est en train d'être finalisée entre les responsables militaires français et des pays qui se sont portés volontaires. Et ça fera partie, à mon sens, de la solution et de la résolution de la crise. Q - Est-ce qu'il est acceptable, Jean-Noël Barrot, que l'Iran fasse payer les navires et les compagnies maritimes passer le détroit d'Ormuz ? Et j'ajouterais que les États-Unis en prennent leur part, puisque c'est ce qu'a l'air de vouloir Donald Trump, qui parle de joint venture entre les États-Unis et l'Iran pour un péage du détroit d'Ormuz. R - Non, ça n'est pas acceptable. Parce que la liberté de navigation dans les eaux internationales est un bien commun. Un bien commun de l'humanité qui ne doit être contrarié par aucune entrave et aucun droit de passage. Q - Donc la France n'acceptera pas une initiative américano-iranienne qui viserait à contrôler et à faire payer les navires qui passent par le détroit d'Ormuz ? R - Mais personne ne l'accepterait, tout simplement parce que c'est illégal. Les eaux internationales sont libres à la circulation des navires. Q - Un mot encore, Jean-Noël Barrot, avant de parler de la situation de nos deux ex-otages qui sont donc rentrés en France, sur la stratégie et les mots du président américain qui promettait mardi, je le rappelle, de détruire la civilisation iranienne. Votre prédécesseur, Jean-Yves Le Drian, qui n'est pas connu pour ses excès, a dit dans les colonnes de Libération « Nous voilà réduits à constater la folie d'un homme ». Alors évidemment, comme ministre, vous n'avez pas la même liberté de parole que lui, mais est-ce qu'à un moment donné dans cette guerre, et peut-être notamment mardi, quand vous avez lu ces propos du président Trump, vous vous êtes interrogé sur la santé mentale du président des États-Unis ? R - Ce qui est clair, c'est que la politique qui est menée par les États-Unis au Proche-Orient est source d'une très grande imprévisibilité, d'une très grande incertitude, on l'a vu, qui s'invite d'ailleurs dans nos vies quotidiennes. En revanche, là où je suis en désaccord avec Jean-Yves Le Drian, c'est que nous ne sommes pas réduits à être spectateurs de cette imprévisibilité, de cette incertitude. Q - Ce que lui appelle folie, vous l'appelez imprévisibilité, lui l'appelle folie. R - Bien au contraire, nous devons être pleinement conscients que cette imprévisibilité, que ces crises vont se multiplier à l'avenir parce qu'elles sont, au fond, liées au défi géopolitique majeur de notre époque, qui est la rivalité grandissante entre les États-Unis et la Chine. Et plutôt que de regarder ailleurs, et plutôt que de rester, je dirais, spectateur de ce que nous voyons sur les chaînes de télé en continu... Q - On est obsédés par les saillies, par les sorties de Donald Trump ? R - Non, je pense que l'on oublie l'essentiel. Et l'essentiel, que l'Europe doit aujourd'hui se renforcer, se défaire de toutes ses dépendances, dépendance aux hydrocarbures, dépendance au numérique, dépendance militaire, pour n'avoir jamais à subir les conséquences de conflits auxquels elle ne participe pas et qu'elle n'a pas choisis. Q - Jean-Noël Barrot, il faut qu'on parle de Cécile Kohler et de Jacques Paris que vous avez accueillis hier. Ils sont rentrés en France après pas loin de quatre ans en détention en Iran, puis à l'ambassade de France à Téhéran. Au-delà du soulagement que tout le monde partage, comment est-ce que vous les avez trouvés ? Qu'est-ce qu'ils vous ont dit notamment de leurs conditions de détention ? Ils ont parlé d'horreur quotidienne. R - Horreur quotidienne, et nous l'avons dit, leurs conditions de détention dans la prison d’Evin étaient indignes et assimilables en droit international à de la torture. C'est la raison pour laquelle nous nous sommes mobilisés sans relâche pendant trois ans et demi pour obtenir d'abord leur libération conditionnelle le 4 novembre dernier, puis leur libération définitive hier. Q - Ils ont envie de témoigner, vous les avez sentis comment ? R - Cécile et Jacques, avec lesquels j'ai eu le privilège d'échanger à plusieurs reprises depuis leur sortie de prison, alors qu'ils étaient en sécurité à l'ambassade de France, sont des monuments de résilience et de courage. Avoir résisté ainsi à la pression continue et inhumaine d'un régime sans aucun scrupule, ça suppose de pouvoir puiser en soi des forces que l'on ne soupçonne pas. Et ce courage et cette résilience, au fond, ont été nourris, alimentés par la mobilisation de leur famille et la mobilisation du pays tout entier que je veux saluer. Q - Tout le monde a été surpris par le timing de cette libération, Jean-Noël Barrot, c'était quelques heures avant la fin de l'ultimatum de Donald Trump. Hier, le président de la République a parlé d'un travail de longue haleine et dit qu'il avait été le premier à appeler le président Pezechkian iranien après le début de la guerre. Qu’est-ce que cette libération, dont évidemment tout le monde se félicite, dit de la relation entre la France et l'Iran ? L'Iran qui n'est pas un pays ennemi, puisque la France n'est pas en guerre avec l'Iran, qui n'est pas non plus un pays ami. Qu'est-ce que cela dit de la relation entre la France et l'Iran ? R - Rien. Nous avons pris des sanctions extrêmement lourdes contre l'Iran tout au long de l'année dernière, du fait de son transfert de missiles et de drones vers la Russie, du fait de sa politique d'otages d'État dont tant de nos compatriotes ont été victimes, du fait de son refus de renoncer à son programme nucléaire. Et puis, après les crimes de masse du mois de janvier, nous avons pris des sanctions à l'encontre des responsables de ce régime et décidé d'inscrire les Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes [de l’Union européenne]. Donc ça ne dit rien et je vais vous dire une chose, moi qui ai parlé plusieurs dizaines de fois avec mon homologue iranien, moi qui l'ai eu six fois depuis le début de la guerre en Iran : nous n'avons jamais mêlé les questions internationales, la relation entre les deux pays, ou en tout cas les questions internationales avec le sort de nos deux otages. Q - Sauf que, Jean-Noël Barrot, vous avez une Iranienne qui s'appelle Mahdieh Esfandiari, qui a été présentée notamment par le régime iranien comme une monnaie d'échange. Elle avait été condamnée en France à quatre ans de prison, dont un ferme pour apologie du terrorisme. Elle a vu son assignation à résidence levée. Est-ce qu'elle a quitté le territoire français pour rentrer en Iran ? R - Vous savez, Benjamin Duhamel, que ces négociations, le contenu de ces discussions, qui ont été longues et difficiles, est sensible et qu'il doit rester confidentiel. Si nous sommes parvenus, c’était un grand jour hier pour la diplomatie française, à n'avoir plus aucun otage en Iran, puisque depuis ma prise de fonction, nous en avons fait sortir quatre qui s'ajoute à la vingtaine d'autres dont nous avons obtenu la libération depuis 18 mois. C'est précisément parce que nous menons ces discussions avec la discrétion qui s'impose. Q - Vous avez quelqu'un qui avait été condamné en France, qui faisait l'objet d'une assignation à résidence. Est-ce que vous pouvez juste nous dire si cette femme, Mahdieh Esfandiari, a quitté la France pour retourner en Iran ? R - Ce n'est pas une affaire que je suis ou qui relève du ministère des Affaires étrangères. Q - Est-ce que vous avez gagné en liberté de parole, justement, depuis que la France n'a plus d'otages en Iran ? R - Non, puisque, comme je vous l'ai dit, nous avons été l'année dernière, la France, le pays qui a pris ou qui a initié les sanctions les plus lourdes à l'encontre du régime iranien. Alors même que nous étions en pleines négociations pour obtenir la libération de Cécile et de Jacques. Et je pense au fond que le régime iranien a compris que notre politique étrangère, notre position sur le régime iranien comme sur la guerre était figée, qu’elle était fixée, qu'elle ne dépendrait pas du sort de nos otages et que ça a sans doute amené le régime à prendre la décision qui s'imposait. Q - Quelques mots pour terminer, Jean-Noël Barrot, sur ce qui va se passer à Budapest, en Hongrie, dimanche. Les Hongrois sont appelés à voter. On a vu ces derniers jours le vice-président américain, J.D. Vance, qui s'est rendu à Budapest en soutien au Premier ministre sortant, Viktor Orbán. Viktor Orbán qui bloque un prêt de près de 90 milliards d'euros à l'Ukraine. Votre homologue hongrois, la presse a révélé que cet homologue avait révélé un certain nombre de contenus de réunions confidentielles à Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe. Est-ce que la défaite de Viktor Orbán serait une bonne nouvelle pour l'Union européenne et pour l'Ukraine ? R - Nous n'acceptons aucune ingérence dans nos processus électoraux, ce n'est pas pour nous ingérer dans les affaires des autres. Mais en revanche, vous avez dit l'essentiel. Ce que nous attendons de M. Orbán, c'est, premièrement, qu’il tienne sa parole. Il a dit être d'accord pour le prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine, il doit lever son veto pour que ce prêt puisse être finalisé. Et, deuxièmement, nous attendons de la solidarité européenne. Et si, effectivement, il est avéré que des documents confidentiels ont été transférés par son ministre des Affaires étrangères au Kremlin, c'est tout simplement intolérable. Q - Pardon, mais la discussion est avérée, et lui-même l'a reconnu. Donc, est-ce que c'est une sorte de traîtrise, de parjure, d'avoir un ministre des Affaires étrangères européen qui révèle le contenu de réunions confidentielles à son homologue russe ? Comment est-ce que vous qualifiez ces fuites et ce comportement de votre homologue hongrois ? R - C'est une trahison de l'exigence de solidarité qui s'impose entre les pays de l'Union européenne. Si nous voulons être forts dans un monde où se dressent les nouveaux empires, alors nous devons être unis et nous devons être solidaires. Et il nous arrive d'avoir des désaccords entre nous, y compris des désaccords stratégiques, mais c'est l'unité qui doit prévaloir, sans quoi nous deviendrons les vassaux, les jouets des empires, ce que nous refusons. Q - Et ça veut dire que vous ne disiez pas en présence de votre homologue hongrois dans ces réunions européennes, le sachant ? R - Vous savez, il y a différents formats de réunions. Il y en a certaines où les conseillers sont présents, d'autres où ils ne sont pas présents. Et puis, on a beaucoup d'autres occasions d'échanger dans d'autres formats. Mais évidemment que ces révélations, elles jettent un voile de doute sur l'intégrité de nos délibérations. Et c'est pourquoi nous appelons Victor Orbán non seulement à tenir sa parole, mais aussi à faire respecter le principe de solidarité européenne. Q - Mais on retient ce mot que vous utilisez, « trahison », ce matin, dans le comportement de votre homologue hongrois vis-à-vis de la Russie. Q - Merci Jean-Noël Barrot d'avoir été au micro de France Inter ce matin. R - Merci à vous.