Entretien de Jean-Noël Barrot avec « RTL »

  • Politique étrangère

Entretien à la presse

Le : 11 mai 2026

Q - C’est donc le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot qui est l’invité de RTL Matin. Bonjour et bienvenue sur RTL, Jean-Noël Barrot.

R - Bonjour Thomas Sotto.

Q - C’est la guerre, ce n’est plus la guerre, la guerre est finie, il va y avoir un accord, sinon on va taper plus fort que jamais. À chaque heure qui passe quasiment, une déclaration qui contredit l’autre en provenance des États-Unis. Est-ce que vous savez nous dire, Monsieur le ministre, où on en est vraiment ce matin en Iran ?

R - Vous savez, je crois que, et vous l’avez très bien dit, ce sur quoi il faut que nous puissions nous concentrer, ce n’est pas de savoir si d’une minute à l’autre le détroit est ouvert ou fermé, c’est de savoir comment plus jamais à l’avenir, nous nous trouverons dans cette situation où nous sommes contraints de payer le prix de guerres que nous n’avons pas choisies. C’est pourquoi nous devons nous concentrer sur ce plan d’électrification, par exemple, que le Premier ministre a lancé, sur la manière dont l’Europe peut se défaire de toutes ses dépendances aux hydrocarbures, ne plus être dépendants du pétrole, ne plus être dépendants du numérique, bref, ne plus être dépendants de ce qui nous attrait, en quelque sorte, à des conflits, à des catastrophes, à des crises dont nous ne sommes pas les participants.

Q - Prise de conscience nécessaire, mais là on parle de moyen ou de long terme. À court terme, est-ce que l’Iran est en train de gagner la guerre ?

R - À court terme, il est indispensable que le détroit d’Ormuz puisse rouvrir pour que les prix des hydrocarbures baissent.

Q - Pardon, ça, tout le monde est d’accord, mais ce n’est pas ma question. Est-ce que l’Iran est en train de gagner la guerre ? Le régime n’est pas tombé, rien n’indique que leur programme nucléaire est touché.

R - Je l’ai dit à de nombreuses reprises, y compris, je crois, à ce micro, pas de solution politique durable dans cette région tant que le régime iranien ne se sera pas résolu à des concessions majeures, à un changement radical de posture permettant à l’Iran de vivre de manière pacifique dans son environnement régional, et au peuple iranien de construire librement son avenir.

Q - Et on est au bord de ça, côté iranien, vous trouvez ?

R - Je vous dis que c’est en tout cas ce qui est absolument indispensable si on veut une solution durable.

Q - Ce qui est sûr, c’est que la situation reste très tendue dans le détroit d’Ormuz, où un bateau, un conteneur, le San Antonio, appartenant à la compagnie française CMA-CGM, a été touché avant-hier. Déjà, c’était quoi ? C’était des tirs ? C’était un drone ? C’était un missile de croisière ? Qu’est-ce qui a touché ce bateau ? Est-ce que vous le savez ce matin ?

R - Ce que je sais, c’est que les attaques contre ce navire, les autres navires, les infrastructures énergétiques des Émirats arabes unis qui ont été visées par l’Iran sont inacceptables, elles sont condamnables. Et d’ailleurs, le président de la République a appelé le président iranien pour le lui dire.

Q - C’était une attaque iranienne qui a visé le bateau français ?

R - D’abord, ce n’était pas un bateau français puisqu’il battait pavillon maltais et qu’il était armé d’un équipage philippin. Ce n’était pas la France qui était visée…

Q - Oui, c’est ce qu’on appelle un pavillon de complaisance.

R - Mais toutes attaques sur des navires civils comme sur les infrastructures énergétiques sont condamnables.

Q - Et c’est l’Iran qui a visé ce navire ?

R - Je crois que des navires ont été effectivement pris pour cibles par des tirs en provenance de l’Iran.

Q - Il y a eu des marins blessés ou pas ? Il y a beaucoup de flou autour de tout ce qu’il s’est passé.

R - Mais c’est à CMA-CGM qu’il faut poser la question. Pour notre part, nous sommes limpides. Un détroit, c’est un bien commun de l’humanité. Il ne peut être en aucun cas bloqué, ni faire l’objet de péage, ni même faire l’objet de chantage.

Q - Ce bateau de la CMA-CGM, compagnie française, on le rappelle, était-il, oui ou non, sous escorte américaine, monsieur le ministre ?

R - C’est à CMA-CGM qu’il faut poser la question. Quant à nous, vous le savez, nous avons, sous l’impulsion du Président, lancé une mission internationale qui a réuni une cinquantaine de pays, dont une vingtaine ont d’ores et déjà annoncé...

Q - On va y venir, pardon. J’ai du mal à croire que vous, ministre des Affaires étrangères, vous ne sachiez pas si ce bateau était sous escorte américaine ou pas.

R - Mais je vous invite à interroger l’opérateur. Il ne s’agissait pas d’un bateau français. Ce n’est pas la France qui était visée. Les États-Unis ont présenté une initiative d’escorte des navires…

Q - C’était le projet Liberté.

R - …qui a ensuite été interrompue.

Q - À cause de cette attaque ?

R - Vous savez, Thomas Sotto, moi, j’essaie de me concentrer sur ce sur quoi je peux agir efficacement. Et ce sur quoi nous pouvons agir efficacement, c’est dès le calme revenu, un système de déminage et d’escorte international, indépendant, strictement défensif et pacifique. Et c’est ce à quoi nous travaillons.

Q - C’est la mission de sécurisation à laquelle la France veut participer, c’est ça ?

R - Absolument. Et c’est ce qui explique le franchissement par le porte-avions Charles de Gaulle, hier, du canal de Suez, pour se rapprocher de cette zone, crédibiliser cette mission, pour que dès qu’un cessez-le-feu, ou en tout cas dès que le calme sera revenu, cette mission puisse se déployer au bénéfice, je vous le dis, pas uniquement de la France, pas uniquement de l’Europe, mais de l’ensemble du monde, qui attend désespérément que le calme revienne pour que les dégâts colossaux provoqués sur l’économie mondiale puissent se résorber.

Q - Ça veut dire que le cap pour le Charles de Gaulle, c’est clairement le détroit d’Ormuz aujourd’hui ?

R - C’est la direction de la zone. Vous savez, le Charles de Gaulle, il a un rayonnement du fait de ses équipements, des bâtiments qui l’accompagnent, qui lui permettent de contribuer à des missions défensives. C’est d’ailleurs ce pourquoi nous l’avons déployé si rapidement au début de la guerre en Iran, en Méditerranée, de manière à ce qu’il puisse, grâce à ses capacités, crédibiliser notre posture défensive pour protéger nos ressortissants, protéger nos partenaires qui étaient pris pour cibles par l’Iran.

Q - La France demande à Téhéran et à Washington que la question du détroit d’Ormuz soit mise à part du reste du conflit. Mais est-ce que c’est vraiment possible ? On voit bien que c’est le nerf de la guerre aujourd’hui, ce détroit d’Ormuz. C’est le point de chantage pour les Iraniens, c’est le point de crispation, de blocage de l’économie mondiale.

R - C’est totalement inacceptable. Vous imaginez un monde...

Q - Inacceptable sans aucun doute, mais est-ce que c’est possible ?

R - Bien sûr, vous imaginez un monde dans lequel, soudainement, tout le monde se mettrait à imposer des droits de douane et des droits de passage dans les détroits ? Toute la circulation des marchandises et des personnes se retrouverait bloquée.

Q - Ça veut dire que vous ne laisserez pas l’Iran mettre un péage au détroit d’Ormuz ?

R - Non, c’est inacceptable.

Q - Et quelle réponse ?

R - Et vous savez, je crois que... Quelle réponse ? Vous savez que l’Iran, ou en tout cas le régime iranien, sollicite de la part des États-Unis notamment qu’en contrepartie de gestes sur le programme nucléaire, qui doit être encadré, son programme de missiles, etc., que des levées de sanctions puissent être décidées, puisque nous avons pris, j’ai moi-même pris, des sanctions importantes contre l’Iran. Mais il est hors de question que la moindre sanction puisse être levée tant qu’un détroit comme celui d’Ormuz sera bloqué.

Q - Combien de bateaux et de marins français sont coincés là-bas dans ce détroit d’Ormuz ? Est-ce que vous le savez ce matin ?

R - Il y a beaucoup de bateaux, beaucoup d’équipages, je ne peux pas vous donner le chiffre exact, qui sont bloqués.

Q - Le Parisien parle de 26 marins français, de deux bateaux ou trois.

R - C’est une très bonne question parce que, en plus du blocage sur l’économie mondiale, sur le flux des hydrocarbures, ce blocage d’Ormuz crée une situation de crise humanitaire. Nous avons là des équipages qui sont bloqués depuis des semaines et qui sont en risque pour l’accès à l’alimentation, à l’eau. Alors, heureusement, il y a l’Organisation maritime internationale, il y a un certain nombre de moyens de faire parvenir à ces équipages ce dont ils ont besoin.

Q - Il est envisageable de les exfiltrer ces Français de ces bateaux ?

R - Toutes les solutions sont explorées par les opérateurs maritimes. Nous, pour ce qui nous concerne, on s’est concentrés sur la constitution de cette mission internationale à sécuriser la navigation et à permettre au trafic de reprendre le plus rapidement possible.

Q - Autre front, Jean-Noël Barrot, la guerre en Ukraine. Pour la première fois depuis trois ans, les Russes ont perdu du terrain là-bas le mois dernier, 120 kilomètres carrés. Quel est le message de la France ce matin ? Qu’est-ce que vous dites à Vladimir Poutine ?

R - Qu’il faut qu’il ouvre les yeux sur son échec. Son échec militaire.

Q - Il a échoué en Ukraine ?

R - Il a complètement échoué. Rappelez-vous que c’était maintenant il y a quatre ans, il nous annonçait que Kyiv allait tomber en quelques jours et quatre ans plus tard, les armées de Vladimir Poutine ne détiennent que la moitié du territoire qu’elles avaient réussi à conquérir au printemps de l’année 2022. Et comme vous l’avez dit, au mois d’avril de cette année, les Ukrainiens ont repris 120 kilomètres carrés, ce qui n’était pas arrivé depuis trois ans. C’est la manifestation d’un échec militaire qui se double d’un échec économique puisque l’économie russe s’enlise. Au premier trimestre, elle a une croissance négative, elle s’enfonce dans la récession et on voit bien la grande fébrilité qui est en train de s’emparer de Vladimir Poutine et du Kremlin, d’annoncer un cessez-le-feu, pour tenter de préserver les apparences et notamment sa grande parade du jour de la victoire le 9 mai.

Q - La guerre en Ukraine, la guerre en Iran et leur lot de désinformation, de manipulation de l’information, de propagande, de la part de la Russie bien sûr, mais aussi des États-Unis désormais et d’autres encore. Dans ce monde où la guerre informationnelle est devenue un acteur majeur, vous voulez développer une réserve diplomatique. Très simplement, c’est quoi ? Ça va servir à quoi ? Il va y avoir combien de personnes dans cette réserve ?

R - C’est tout simple. Aujourd’hui, nous allons annoncer que nous franchissons un nouveau pas dans la guerre informationnelle. Nous avons défini 30 zones de guerre informationnelle dans lesquelles nous allons renforcer les effectifs et les moyens du Quai d’Orsay, de la diplomatie française, pour pouvoir riposter contre les attaques. Nous allons recruter un premier contingent de réservistes qui vont nous épauler.

Q - Combien ?

R - Plusieurs dizaines, une cinquantaine pour commencer, pour nous épauler dans ces zones de guerre informationnelle, pour détecter les attaques dont nous sommes victimes, ou en tout cas, dont nous sommes la cible, et pour riposter. Et la troisième chose que nous annonçons, c’est que notre compte French Response, qui depuis six mois maintenant, riposte de manière très forte, très directe et très acide contre ceux qui nous attaquent, va faire son entrée sur TikTok.

Q - Autre inquiétude, celle qui monte autour d’un foyer d’hantavirus. Trois passagers d’un bateau de croisière en sont morts. Parmi les victimes, une femme qui était montée brièvement à bord d’un avion KLM. Cinq autres cas ont été identifiés. Il y avait cinq Français à bord. Où sont-ils aujourd’hui ?

R - Ils sont toujours sur place. Ils ont été contactés par les médecins du ministère des Affaires étrangères.

Q - Ils sont dans quel état de santé ?

R - Ils se portent bien. Maintenant, on suit attentivement et avec eux la situation. Comme vous le savez, l’un d’entre eux est cas contact, il a été en contact avec une personne dont il est avéré qu’elle est malade. Nous travaillons en lien avec le ministère de la Santé, bien sûr, mais aussi avec l’Organisation mondiale de la santé pour programmer leur rapatriement.

Q - Il a quel âge, ce cas contact ?

R - Ah, je n’ai pas cette information.

Q - Vous ne savez pas ? Il va être rapatrié en France ou pas ?

R - C’est une discussion en cours avec l’OMS, le ministère de la Santé, pour définir les protocoles permettant de, bien sûr, sécuriser les personnes, mais éviter tout risque de propagation.

Q - Aujourd’hui, il est cas contact, mais il n’est pas symptomatique, il n’est pas malade ?

R - Aujourd’hui, il est cas contact.

Q - Il est cas contact. La France va-t-elle mettre des mesures en place pour empêcher l’arrivée de cet hantavirus qui se transmet visiblement d’homme à homme sur le territoire national ?

R - Oui, comme je vous le dis, ce n’est pas tout à fait du ressort des Affaires étrangères, mais le ministère de la Santé travaille avec la vingtaine des pays qui sont concernés par ce virus, parce qu’ils ont des ressortissants sur le bateau, pour définir les protocoles. À ce sujet, je veux simplement souligner que si nous avons la capacité comme ça de nous coordonner avec de nombreux pays du monde pour endiguer un risque épidémique comme celui-ci, c’est notamment parce que la France a porté cette idée que la santé doit être gérée à l’échelle internationale et a accueilli à Lyon l’Académie mondiale de l’Organisation mondiale de la santé.

Q - Merci Jean-Noël Barrot d’être venu sur RTL ce matin.

Source : RTL

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