Entretien de Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargé de l’Europe, avec « France Info TV » - Extraits Politique étrangère Interventions médias Le : 23 avril 2026 Q - Bonjour Benjamin Haddad. R - Bonjour. Q - On va parler de ce qui se joue en ce moment en Europe. Mais avant, nous avons appris hier la mort d'un deuxième militaire français de la FINUL lors d'une attaque au Sud-Liban attribuée au Hezbollah. Après l'adjudant Florian Montorio, c'est donc le caporal-chef Anicet Girardin qui a perdu la vie. Comment la France doit réagir ? R - Je voudrais rendre hommage d'abord à la mémoire du caporal-chef Anicet Girardin qui est mort après, vous l'avez dit, l'adjudant Florian Montorio. Ils sont tous les deux morts pour la France dans le cadre de leur mission qu'ils tenaient dans la FINUL pour soutenir les Forces armées libanaises, pour soutenir la population du Liban, l'intégrité territoriale du Liban. La France ne sera pas intimidée. Q - Est-ce que c'est la France qui est visée, qui est attaquée ? R - C'est la France par sa participation à la FINUL, donc la mission de l'ONU au Liban, qui vise à soutenir les Forces armées libanaises pour désarmer le Hezbollah. Donc maintenant, le travail qui doit être fait, c'est la responsabilité des autorités libanaises pour arrêter et pour traduire devant la justice les responsables, le Hezbollah qui a visé ce contingent de la FINUL pendant qu'il est en train de faire ses activités, notamment des activités de déminage. Q - Il n'est pas question pour la France de quitter la FINUL après ces drames ? R - Non, on l'a dit de façon très claire, on est au sein de la FINUL, et puis même le mandat de la FINUL viendra à son terme à la fin de l'année, mais on continuera, en accord avec les autorités libanaises, dans un cadre qu’il reste à définir, mais un cadre international, à travailler aux côtés des autorités libanaises, puisque l'objectif, encore une fois, c'est que les Forces armées libanaises puissent reprendre le contrôle de l'intégralité du territoire, puissent prendre le contrôle de ce qu'on appelle du monopole des armes au Liban, et qu'on puisse mener à la paix, et puis l'intégrité, la souveraineté pour ce pays. Le Hezbollah a une responsabilité immense, dans la situation aujourd'hui, il agit comme un proxy, comme un relais de l'Iran contre les intérêts du Liban. Q - Il y a une deuxième séance de discussions directes entre Israël et le Liban qui vont débuter aujourd'hui même à Washington et pourtant la France en est absente. Pourquoi est-ce qu'Emmanuel Macron n'a pu s'imposer à la table des négociations alors qu'on a des liens historiques avec le Liban ? Est-ce que c'est parce qu'Israël s'y est opposé ? R - Aujourd’hui, il y a un effort diplomatique qui peut être historique, de dialogue entre le Liban et Israël. C'est ce que la France n'a cessé d'appeler de ses vœux. Nous avons été impliqués dans ce dialogue, nous avons été aux côtés des autorités libanaises. Le Premier ministre libanais était il y a quelques jours à Paris aux côtés du président de la République. On restera aux côtés du Liban. Je parlais de notre rôle dans la FINUL, donc nous avons un rôle aussi sur le terrain. Et d'ailleurs, encore une fois, nous avons perdu deux hommes en lien avec ce rôle, cette implication de la France. Et donc nous continuons à prendre nos responsabilités. Je rappelle qu'il y avait 49 dirigeants, chefs d'État et de gouvernement, qui étaient à Paris la semaine dernière, aussi dans le cadre de la coalition que nous voulons mettre en place pour assurer la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz. La France prend ses responsabilités, joue un rôle moteur et on peut en être fiers et on peut être particulièrement fiers, je voulais leur rendre hommage encore une fois, aux près de 700 soldats français qui sont sur le terrain, qui prennent des risques pour défendre leur pays, pour défendre le droit. Q - Après cet entretien, vous participez au Conseil européen à Chypre, aux côtés d'Emmanuel Macron. Au menu, la réponse apportée par l'Europe au conflit en Iran. Un détroit d'Ormuz qui est toujours bloqué, des négociations qui semblent au point mort. Que peut faire l'Europe ? R - Je vous donnais l'exemple à l'instant de la coalition que nous avons mise en place la semaine dernière à Paris, 49 chefs d'État et de gouvernement autour du président de la République pour commencer à travailler au cadre, cadre légal, cadre politique et diplomatique, pour pouvoir déployer une mission qui assurera la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz. Q - Mais ça, c'est quand ? Parce que c'est une fois que les armes se seront tues ? R - C'est quand les conditions seront remplies. Donc une fois qu'on ne sera pas dans une guerre active, il s'agit de pouvoir de façon pacifique assurer la navigation. Q - Mais dans ce cas-là, est-ce qu'on aura vraiment besoin de sécuriser ? Est-ce que le trafic ne va pas reprendre de manière naturelle ? R - Je vous donne un exemple voisin, puisque vous savez que dans la mer Rouge, où on avait eu notamment les épisodes avec les Houthis ces dernières années, nous avons déployé une mission européenne qui s'appelle Aspides. Il y a des frégates françaises aux côtés des Italiens, des Grecs notamment, qui assurent la liberté de navigation. C'est une mission qui fonctionne. On a d'autres missions, par exemple autour de la Corne de l'Afrique, pour lutter contre la piraterie, Atalante. Donc nous avons ces missions européennes. Et là aussi, on a un exemple des Européens qui prennent leur sécurité en main. Q - Un dernier mot sur ce sujet-là. D'après Donald Trump, les discussions entre Américains et Iraniens pourraient reprendre dès vendredi. Est-ce qu'il faut le croire ? R - Écoutez, en tout cas, il faut le souhaiter. Il faut souhaiter qu'on puisse trouver une voie diplomatique à des problèmes qui sont réels et qui sont graves. Le programme nucléaire iranien, le programme de missiles balistiques de l'Iran, le soutien de l'Iran à des proxies terroristes et déstabilisateurs dans la région. Donc il y a des sujets sur lesquels, encore une fois, ce sont des sujets que nous avions mis sur la table depuis longtemps. Vous savez, les Français, les Européens, ils ont négocié pendant longtemps avec l'Iran, notamment sur la question du programme nucléaire. Ce sont des sujets extrêmement complexes qui demandent du temps dans la négociation. Q - Mais pourquoi est-ce qu'on a l'impression en ce moment que ce sont les Iraniens qui ont la main ? R - La question, c'est que là, on est dans le commentaire au quotidien à court terme de sujets qui sont des sujets complexes et qui vont prendre du temps. Et vous savez, ces négociations sur le nucléaire, ça fait des décennies qu'elles durent. Elles avaient été d'ailleurs initiées en E3, vous savez, il y a plus de 20 ans par la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni. Il y avait eu un accord, l'administration Trump s'en était retirée. Le plus important maintenant, c'est de retrouver un cadre qui permette, encore une fois, la fin du programme nucléaire clandestin de l'Iran, de son programme de missiles balistiques qui, on l'a vu, est une menace pour la région, et de son soutien à des proxies déstabilisateurs comme le Hezbollah ou le Hamas. Q - Il y a néanmoins une bonne nouvelle avant ce Conseil européen. C'est la Hongrie qui a levé son veto concernant le prêt de 90 milliards pour l'Ukraine. Donc ça, vous nous le confirmez ce matin, c'est sûr, c'est acté, ce sera effectif quand ? R - Alors ça devrait être finalisé aujourd'hui. Je suis assez optimiste sur le fait qu'on trouve un accord. Ce prêt, qu'est-ce que c'est ? 90 milliards d'euros, à la fois sur le plan militaire et sur le plan économique, qui va permettre aux Ukrainiens d'avoir de la visibilité sur les prochaines années. C'était un accord qu'on avait trouvé d'ailleurs largement sous l'impulsion de la France, du président de la République, au Conseil européen de décembre. Depuis il était bloqué, vous le savez, par la Hongrie, donc on devrait pouvoir le débloquer dans les prochaines heures, je l'espère, ou en tout cas vraiment imminemment. C'est fondamental, et non seulement c'est fondamental pour le soutien à l'Ukraine sur le terrain, mais je voudrais dire quand même de façon plus profonde, rappelez-vous, il y a un peu plus d'un an, on avait le rendez-vous entre le président Zelensky, le président Trump et le vice-président Vance dans le Bureau ovale. Et à ce moment-là, on se rappelle des commentaires qui disaient que les Ukrainiens allaient être forcés à une capitulation par les États-Unis en 24 heures, que les Européens seraient nulle part, ne seraient pas autour de la table. Et ce qu'on a vu depuis un an, c'est qu'on a monté la Coalition des volontaires pour travailler sur les garanties de sécurité à l'Ukraine et puis surtout pour coordonner notre soutien aux Ukrainiens, avec les Européens, mais aussi avec les Britanniques, avec les Australiens, les Canadiens. On l'a fait sous l'impulsion de la France. Et puis après, nous avons décidé, là, on va finaliser enfin ce prêt de 90 milliards. Donc c'est un exemple aussi des Européens qui défendent leurs intérêts, sans les Américains, qui se donnent les moyens d'assurer leur souveraineté, d'assurer leur puissance. Q - Péter Magyar, c'est le tombeur de Victor Orbán aux législatives en Hongrie, il a toujours conditionné son accord définitif à la reprise de livraison de pétrole russe, il n'a pas non plus prévu de soutenir l'Ukraine, on le voit, vous le connaissez bien cet interlocuteur, mais on voit que tout n'est pas non plus un chemin de roses. R - Mais vous savez, fondamentalement, Péter Magyar, qu'est-ce qu'il dit ? Il dit « Moi, je vais soutenir, défendre les intérêts de la Hongrie », comme nous défendons les intérêts de la France. Mais le plus important, c'est qu'il ne soit pas le relais de Vladimir Poutine ou de la Chine ou des États-Unis dans le débat européen. Q - Et ça, vous en êtes sûr, il pourra coopérer ? R - Je vois en tout cas ses premières déclarations, on jugera sur pièce. Et puis après, on ira travailler avec Péter Magyar comme on travaille avec tous les États européens. Mais ce que je constate, c'est que c'est d'abord une victoire pour le peuple hongrois parce qu'il a fait une campagne très clairement contre la dérive de l'état de droit et contre la corruption dans son pays. Et qu'il veut aujourd'hui s'engager dans une relation plus constructive avec les partenaires européens, où il défendra ses intérêts, nous travaillerons ensemble à défendre la sécurité des Européens. C'est le plus important parce que, oui, c'est un conservateur, il défendra ses valeurs, mais ce n'est pas du tout ça le sujet. Ça, c'est le choix souverain de la Hongrie. Mais le plus important, c'est, encore une fois, qu'on ne soit pas après les porte-paroles de Vladimir Poutine, comme c'était le cas sous Viktor Orbán, qui, rappelez-vous, son ministre des Affaires étrangères faisait fuiter les informations du Conseil après à la Russie. Q - Il y a ce qui se passe en Hongrie, puis il y a aussi ce qui se passe en Bulgarie. C'est le parti pro-russe qui a remporté la majorité absolue au Parlement. Est-ce que l'arrivée de Roumen Radev, qui est désormais à la tête de l'exécutif bulgare, est-ce que ça va donner à nouveau du fil à retordre à Bruxelles ? R - Non mais écoutez, on avait travaillé déjà avec M. Radev dans le passé, donc on continuera à travailler avec les autorités bulgares. Le plus important, encore une fois, c'est de trouver du consensus sur les sujets qui concernent notre sécurité collective. Donc bien sûr, je me rendrai bientôt à Sofia, une fois que le gouvernement sera en place, pour pouvoir échanger avec eux et avancer ensemble. Q - Est-ce qu’avec cette victoire notamment en Bulgarie, vous diriez que la montée du populisme en Europe se poursuit ? R - Déjà, je vois que ceux qui nous disaient que la montée du populisme, du nationalisme, de l'illibéralisme, comme on dit, était une fatalité, ont été détrompés en Hongrie. Et que quand on porte un discours d'espérance, un discours sur la démocratie, sur les libertés, on peut l'emporter. C’est aussi un message qui est envoyé à tous ceux qui, comme nous, ne souhaitent pas voir le populisme l'emporter en Europe. Mais ça veut dire aussi qu'on doit avoir une offre politique, ça veut dire qu'on doit porter un message ferme, y compris un message clair à la fois sur les valeurs, mais pour répondre, parce que pour moi, la priorité numéro un, c'est de répondre aux préoccupations de nos citoyens. […] R - Je vous disais tout à l'heure qu'il faut un projet et il faut répondre aux préoccupations des citoyens sur la compétitivité et la prospérité au niveau national comme au niveau européen. À Chypre, on va parler de notre agenda de prospérité, de soutien à l'innovation, d'approfondissement du marché intérieur, de simplification de nos règles et de nos normes, de sécurité aussi, par exemple sur la question de la gestion du défi migratoire et de la protection de nos frontières extérieures. On doit le faire en France, on le fait bien sûr au niveau européen, on va adopter bientôt le règlement « retour » qui va nous permettre de mieux expulser les immigrés en situation irrégulière. C'est comme ça aussi, c'est en répondant aux préoccupations de ces citoyens sur tous ces sujets que l'Europe l'emportera. Q - On a entendu votre message, merci, bonne journée à vous, Benjamin Haddad.