Entretien de Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé de l’Europe, avec « LCI » Politique étrangère Le : 24 octobre 2025 Q - Voilà, les Ukrainiens qui cherchent de l’aide à tout prix. C’est encore le cas aujourd’hui avec cette Coalition des volontaires qui se tient à Londres. Et nous sommes maintenant en direct avec le ministre délégué chargé de l’Europe, Benjamin Haddad. Merci d’être avec nous en direct sur LCI dans le « Grand dossier ». Qu’est-ce que l’Europe peut apporter aujourd’hui à Volodymyr Zelensky ? R - Bonjour, cette Coalition des volontaires, vous le savez, c’est un format qui a été créé par la France et le Royaume-Uni avec nos partenaires européens pour pouvoir d’abord travailler avec les Ukrainiens sur les garanties de sécurité qu’on apporterait à l’Ukraine après un éventuel cessez-le-feu, puisque bien sûr, le but c’est d’être avec les Ukrainiens dans la durée pour dissuader une future agression de la Russie. On sait que si demain cette guerre venait à s’arrêter, on ne veut pas qu’elle soit juste une parenthèse qui serait utilisée par la Russie pour se réarmer et pour après préparer une prochaine agression. Donc ça veut dire, continuer à aider l’armée ukrainienne dans le temps long pour qu’elle soit indépendante, robuste, forte, et puis réfléchir aussi au rôle que joueront les Européens dans ces garanties de sécurité avec, potentiellement, des déploiements de contingents dans des points stratégiques sur le territoire ukrainien. Mais à court terme, bien sûr, c’est de continuer notre soutien aux Ukrainiens. Il y avait hier le Conseil européen avec les 27 qui ont continué à affirmer leur soutien dans le temps long. On a commencé à travailler notamment sur l’utilisation des avoirs gelés de la Russie sur le territoire européen pour pouvoir soutenir un prêt de réparation à l’Ukraine, qui lui permettra là aussi dans les deux, trois prochaines années de continuer à s’armer, de continuer à acheter notamment des armements auprès des industries de défense européennes et à rapprocher les industries de défense européennes et ukrainienne et puis bien sûr à se soutenir sur le plan économique. Sur le plan militaire, sur le plan économique et sur le plan des sanctions, on continue à aider l’Ukraine et à mettre la pression sur la Russie. L’Union européenne a adopté cette semaine le 19e paquet de sanctions qui est un plan absolument stratégique puisqu’il vise notamment les plus gros acteurs des hydrocarbures russes que sont Rosneft et Gazprom Neft, qui continuent à drainer des ressources pour l’effort de guerre de la Russie. Ce sont les mêmes organisations qui ont été d’ailleurs désignées par les États-Unis. Donc on voit qu’on est très synchronisés avec les Américains sur ces sanctions pour mettre une pression économique maximale sur la Russie pour la forcer à se mettre autour de la table des négociations. Q - Alors vous avez évoqué une question centrale, c’est celle de ces avoirs russes gelés. Ça représente un pactole, 140 milliards d’euros. Ce serait évidemment une aubaine pour les Ukrainiens. Il semblerait que ce soit au niveau de la Belgique maintenant que ça bloque. Est-ce que vous avez espoir que ça se débloque prochainement ? R - Oui, on a fait un premier pas important hier pour continuer à finaliser les contours de ce prêt de réparation à l’Ukraine en utilisant les avoirs gelés. Alors vous le savez, on utilisait déjà les revenus qui sont générés par les avoirs gelés pour financer un prêt de 50 milliards d’euros au niveau du G7 à l’Ukraine et là il s’agirait d’utiliser le reste. Nous, on avait émis quelques conditions sur le cadre d’utilisation, que ce soit en respect avec le droit international et ça l’est, puisqu’il ne s’agit pas de confisquer ici les avoirs gelés, mais de les utiliser pour cet emprunt en anticipation des réparations que devra payer la Russie après la guerre. Dans leur utilisation, on veut que ça aille aussi bien aux besoins militaires que pour les autres besoins et bien sûr pour acheter du matériel militaire européen puisqu’il s’agit là vraiment d’approfondir la coopération entre nos industries de défense européennes et ukrainiennes. On a eu cette discussion qui est extrêmement importante hier. On va continuer à travailler avec nos partenaires européens et la Commission européenne pour définir vraiment le cadre et finaliser cet emprunt pour donner de la visibilité sur les prochaines années à l’Ukraine. Au fond, qu’est-ce que ça dit ? Ça dit que les Européens, les Américains, sont engagés avec l’Ukraine et le sont dans le temps long et que le temps joue contre la Russie. Ces trois dernières années, la Russie a repris 1% du territoire ukrainien avec des pertes et des dommages absolument considérables sur le terrain, avec une économie russe dont on sait qu’elle commence à s’affaiblir et se retourner. On voit que les Russes pensaient que nous allions nous diviser, les Russes pensaient que notre attention allait baisser. C’est exactement l’inverse qui est en train de se passer. On est en train de trouver aujourd’hui les moyens, les ressources pour donner aux Ukrainiens la possibilité de continuer leur résistance héroïque et courageuse, et puis pour continuer surtout de défendre nos intérêts de sécurité en Europe, puisqu’on le sait, les Ukrainiens se battent aussi pour la sécurité de toutes les démocraties européennes. Q - Et quel regard est-ce que vous portez sur ce énième changement de pied de Donald Trump cette semaine ? Vous avez évoqué les sanctions européennes, mais effectivement le président américain a imposé de très lourdes sanctions, et c’est la première fois depuis son arrivée à la Maison-Blanche. Est-ce que vous imaginez que le président américain va garder cette ligne, cette fois pour de bon, face à Vladimir Poutine, qui, comme l’a dit il y a quelques instants Emmanuel Macron, refuse toute négociation ? R - Déjà, je pense que cette décision du président Trump, elle est très importante, et le président de la République parlait hier d’un tournant. Et au fond, qu’est-ce qu’on voit ? On partage le même objectif que le président Trump depuis le début, c’est de mettre fin à cette guerre, de trouver les moyens pour avoir un processus diplomatique et ramener la paix sur le continent européen. Qui s’y refuse depuis le début ? C’est Vladimir Poutine. C’est lui qui continue l’escalade sur le terrain. C’est lui qui a encore bombardé et tué des enfants à Kyïv cette semaine. C’est lui qui refuse de s’engager avec bonne foi dans ce processus diplomatique. C’est ce que voit le président américain et on voit qu’il est, avec toute légitimité, en train de perdre patience et donc de décider maintenant de mettre une pression maximale sur le plan économique à la Russie. Et je crois que, vous savez, moi je me rappelle, il y a six mois, il y a un an, on nous expliquait que tout ça allait être réglé en 24 heures entre le président américain et le président russe, que les Européens n’allaient pas être autour de la table des négociations. Et je vois au contraire qu’on est aujourd’hui très alignés entre Européens, Américains, Ukrainiens, pour mettre fin à cette guerre et mettre la pression sur la Russie pour revenir à la diplomatie. Je voudrais, à cet égard, quand même saluer le travail qu’a fait aussi la diplomatie française, précisément. On a eu, il y a quelques mois à Paris, un sommet de première importance avec les négociateurs américains, Steve Witkoff, Marco Rubio, avec le président de la République, précisément pour s’assurer qu’on puisse être alignés. Et on a régulièrement des échanges, à commencer par le président de la République avec le président Trump, pour aller dans le même sens et avec toujours ce même objectif, mettre fin à la guerre. Q - Mais pour l’instant, le rapport de force est toujours très déséquilibré. Volodymyr Zelensky ne cesse de demander de l’aide. Il l’a fait récemment auprès de Donald Trump pour obtenir des missiles longue portée. Comment aider encore davantage l’Ukraine ? Comment convaincre Donald Trump ? R - Écoutez, déjà je crois que les demandes ukrainiennes de pouvoir se défendre sont bien sûr légitimes. C’est pour ça que nous, nous travaillons notamment sur ce prêt de réparation, sur les avoir gelés, pour pouvoir permettre aux Ukrainiens de financer leur effort de guerre, de pouvoir renforcer leur base industrielle de défense en coopération avec la base industrielle de défense européenne, puisque c’est une fois de plus de la sécurité de l’Europe aussi dont on parle. On voit que les Russes sont en train de tester notre unité, de tester notre détermination. On voit la volonté d’escalade de la part de Vladimir Poutine, que ce soit les incursions dans l’espace aérien européen par des drones ou des avions russes, que ce soit les ingérences dans nos processus démocratiques. Je pense à ce qui s’est passé en Roumanie et en Moldavie ces derniers mois, les attaques cyber contre nos infrastructures, la France en a connu, contre ses hôpitaux, on voit une posture menaçante de la Russie contre toute l’Europe, au-delà simplement de son agression contre l’Ukraine. Face à cela, la faiblesse ne ferait qu’encourager l’escalade, la faiblesse ne ferait qu’encourager la prédation et l’agressivité de la Russie. La seule façon de dissuader la menace de la Russie et de ramener la paix en Ukraine, c’est précisément de donner les moyens aux Ukrainiens de pouvoir se défendre et de pouvoir, nous, continuer en parallèle notre effort de réarmement. Vous le savez, sur les deux mandats d’Emmanuel Macron, nous aurons doublé le budget de défense de la France. On va continuer à le faire dans le débat budgétaire qui a lieu en ce moment même à l’Assemblée nationale et nous travaillons en parallèle sur des outils au niveau européen pour pouvoir favoriser vraiment l’émergence d’une défense européenne et d’une base industrielle de défense européenne là où nous avions des dépendances, notamment vis-à-vis des États-Unis, dans des domaines qui sont absolument stratégiques, je pense aux drones, je pense aux capacités de frappe cyber, aux munitions, aux capacités de frappe en profondeur. Dans tous ces domaines, aujourd’hui, nous avons développé des moyens, des ressources, 150 milliards d’euros de prêts qu’on appelle SAFE, de la part de la Commission européenne, précisément pour soutenir la coopération entre les industries de défense européennes, pour pouvoir renforcer la souveraineté et l’autonomie stratégique de l’Union européenne. C’est cet effort-là qui doit aller de pair : continuer notre soutien militaire à l’Ukraine et le réarmement de l’Union européenne pour ne plus être dépendants des autres et pour pouvoir assurer notre propre sécurité. Q - Merci Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe. Merci d’avoir réagi en direct.