Entretien d'Éléonore Caroit, ministre déléguée auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l'étranger, avec « France Inter » Ministres Politique étrangère Entretien à la presse Le : 04 mai 2026 Q - Aider les pays pauvres est-il encore une priorité des pays les plus riches ? Un sommet du G7 consacré au développement se termine aujourd'hui à Paris. Il se fait à l'échelon des ministres. Côté français, c'est vous qui menez les discussions. Éléonore Caroit, bonjour. Vous êtes la ministre déléguée chargée des partenariats internationaux. Alors dans les discours, on entend toujours le mot « urgence », mais les actes ne suivent pas. Il y a de moins en moins d'argent pour les pays pauvres. L’aide publique au développement s'est effondrée de 23% l'an dernier à l'échelle de la planète. La France a réduit son budget de quasiment 11%. Ça reste une priorité, l'aide au développement pour la France ? R - Absolument. Et ce qui est intéressant, c'est que vous parliez d'aider les pays pauvres. Mais en réalité, quand vous investissez dans le développement... Vous êtes évidemment en train de prévenir des crises, en train d'aider les pays les plus vulnérables, en train de traiter des sujets qui nous concernent tous, vous êtes aussi en train de prévenir des crises qui vont avoir un impact sur vos concitoyens potentiellement. Vous êtes en train de prévenir le prochain Covid, vous êtes en train de stabiliser des régions. Q - Pourquoi tout le monde réduit les budgets ? R - On le fait pour eux, on le fait pour nous. Alors il y a plusieurs raisons, les États-Unis l'ont fait pour des raisons très largement idéologiques, ils sont revenus dessus très largement d'ailleurs, c'est ça qui est assez intéressant. D'autres pays le font parce qu'ils ont des contraintes budgétaires. Et nous ? qui n'ont pas vocation à rester, mais qu'on mobilise aussi des ressources domestiques, y compris des fonds privés dans les pays qui reçoivent cet investissement, pour que ces projets soient pérennes. Q - On va parler effectivement de cette forme que prend l'aide au développement. Mais juste pour rester, une dernière question sur les chiffres et sur les montants qui sont engagés. L'aide au développement ne représente plus aujourd'hui, pour la France, 0,42% du revenu national brut. L'objectif, c'est 0,7%. C'est fixé par l'ONU depuis 50 ans. Et c'était un engagement du président Emmanuel Macron. Il avait dit, on y sera à 0,7 en 2025. On est en 2026 et on n'y est clairement pas. R - En réalité, quand vous regardez à l'échelle du monde, on reste le cinquième bailleur au niveau international. Et surtout, on est dans les pays les plus vulnérables. Certes, il y a des pays qui augmentent, l'Espagne augmente. Oui, mais il reste plus faible que nous au global. Donc en fait, ce qu'il faut dire, moi je veux bien qu'on ait des objectifs chiffrés, comme on a des objectifs du développement d'ici 2030, on n'aura pas atteint tous les ODD. Ce qui est important, c'est de voir qu'est-ce que l'on fait avec chaque euro qui est dépensé, parce que rappelons que c'est de l'argent public, rappelons qu'il y a aussi une petite musique assez idéologique et très polarisée sur le fait que l'aide au développement ou l'investissement dans le développement ne serait pas nécessaire. On a fait un sondage d'ailleurs et vous avez une majorité des Français qui est favorable à l'aide au développement mais qui pense que ça représente, non pas comme vous le dites 0,48% du budget de l'État, mais qui pense que ça représente 20% du budget de l'État. Donc c'est vous dire à quel point les idées sur le développement sont déconnectées de la réalité. Avec ce montant très faible du budget de l'État, on arrive à faire énormément. Q - On fait quoi alors ? R - Alors justement, on investit dans des projets de long terme, on cherche de l'impact, on mobilise des capitaux pour que ces projets-là soient pérennes. Vous savez, moi j'ai grandi en République Dominicaine à côté d'Haïti. Haïti qui a reçu des millions d'aide au développement et qui aujourd'hui est plus bas dans une crise. Donc c'est de l'argent mal utilisé ? Pas mal utilisé, comment est-ce qu'on le rend pérenne ? Des politiques résilientes de développement, des systèmes de santé qui ne dépendent pas simplement de la construction d'un hôpital, d'un investissement à un moment donné, qui font que les pays sont véritablement souverains. Et c'est sur cela qu'on s'est mis d'accord avec les pays du G7 aussi, c'est sur une réforme en profondeur de l'architecture du développement. Q - Mais ça veut dire quoi concrètement, avec des exemples de ce qu'on peut faire ? R - Typiquement, au lieu de faire des campagnes de vaccination seulement, ce qui est important, et on va les maintenir parce qu'on maintient une partie du fléchage de ces fonds publics sur là où, justement, on ne peut pas aller avec des fonds privés. Mais pour le reste, on s'engage à ce que chaque euro dépensé le soit aussi avec une mobilisation de fonds domestiques pour permettre que ces politiques restent dans la durée. Et c'est là où on veut rendre souverains ces pays qui le reçoivent. On veut aussi travailler sur des corridors régionaux, c'est-à-dire des réseaux pour permettre le développement. Regardez par exemple la santé. On s'est rendu compte avec le Covid que la santé en Afrique, la santé en Asie, en Amérique latine, c'est aussi notre santé, qu'il n'y a pas de frontières aux pandémies. Et donc on s'est aussi rendu compte qu'il faut rendre beaucoup plus résilients, beaucoup plus durables les systèmes de production de médicaments, de vaccins. On l'a tous vécu. Et c'est justement ce que l'on va faire plutôt que d'investir uniquement dans l'urgence. Et donc il faut gérer ces crises qui aujourd'hui nécessitent un investissement humanitaire -et ça doit rester- et en même temps s'assurer que ce que l'on fait soit véritablement durable. Q - Alors il y a un pays qui tire son épingle du jeu, c'est l'Ukraine, parce que vraiment pour tous les pays, notamment en Afrique subsaharienne, l'aide est en baisse, mais l'Ukraine ; plus 18% du montant des aides. Alors certes, c'est un pays en guerre, mais est-ce que c'est un pays qui a besoin d'aide au développement en tant que tel ? R - Justement, on parle toujours d'aide au développement, mais parlons d'investissement dans le développement. Dans le développement, vous avez beaucoup de reconstruction. Moi hier, j'ai parlé d'Ukraine, y compris avec les États-Unis, qui s'étaient quand même très largement désengagés. J'ai réussi à les remobiliser et ils ont annoncé 100 millions pour le sarcophage de Tchernobyl, alors ça rentre dans l'aide à l'Ukraine, mais en réalité ça nous concerne tous, parce que si on a une catastrophe de radioactivité nucléaire, c'est un problème de sécurité qui va bien au-delà des frontières de l'Ukraine. Q - Mais ce n'est pas de l'aide de développement en tant que telle ? R - Justement, si, c'est de l'investissement dans le développement, c'est du développement sur le long terme. Permettre justement la reconstruction. Et puis, on a eu par exemple hier, dans les différentes discussions qui n'étaient pas forcément évidentes, mais qui se sont tenues dans le cadre de cette ministérielle, un déjeuner sur la crise au Moyen-Orient. Il y a la réponse humanitaire immédiate. Et là aussi, nous sommes très mobilisés au G7. Le G7, ça représente deux tiers de l'investissement dans le développement, un peu plus même. Et par ailleurs, il y a eu des discussions sur les enjeux à long terme. Par exemple, cette crise, elle a des enjeux évidemment sur les engrais, donc sur l'alimentation. 45 millions de personnes aujourd'hui, si la crise se prolonge, qui peuvent rentrer dans un état d'insécurité alimentaire vraiment aiguë. Et donc c'est aussi investir, permettre à ces pays de produire leurs engrais, d'être moins dépendants de ces chaînes d'approvisionnement. Q - Et sur la nature de l'aide, j'y reviens, vous l'avez évoqué, mais j'aimerais y revenir et terminer par ça. Plus en plus de pays donateurs, dont la France, qui disent qu'il faut que cette aide, finalement, favorise aussi nos intérêts économiques et fasse gagner aux entreprises françaises, en l'occurrence, des parts de marché. Est-ce que ça, ça correspond vraiment aux objectifs de l'aide internationale ? En fait, je vais vous le dire, non, c'est contraire au principe de l'OCDE qui dit que l'aide au développement doit être déliée, donc non conditionnée à la signature de contrat. Donc en fait, on fait de l'aide internationale, mais pour gagner de l'argent aussi ? R - On ne fait pas aujourd'hui de l'aide liée en France. Pourtant, d'autres pays qui sont en concurrence, et c'est important de le dire parce qu'on ne s'en rend pas forcément compte sur ces marchés de l'aide au développement, ont du protectionnisme extrêmement fort. Par exemple, la Chine, vous avez d'autres pays... Q - Oui mais vous êtes ministre des partenariats internationaux. Vous n'êtes plus ministre de la coopération et du développement comme ça existait avant. Même le terme a changé. R - Exactement, parce que les partenariats se sont trouvés justement dans les secteurs dans lesquels vous avez un intérêt. Mais un intérêt, ça peut aussi être protéger la santé des Français. Ça peut être protéger les Français contre le narcotrafic. Q - Il faut qu'on y retrouve un intérêt. R- Non, mais de toute façon, quand on le fait, c'est parce qu'on a un intérêt. Et même si on le fait dans des dons dans les pays les plus éloignés, les plus vulnérables. Et d'ailleurs, une grande partie de ma ministérielle, c'est de maintenir ce critère de solidarité, de vulnérabilité. Donc vraiment ce qu'on pourrait appeler de l'aide la plus pure. On a un intérêt parce que stabiliser les régions les plus éloignées, les plus en crise, ça a aussi un intérêt pour la protection des Françaises et des Français. Q - Merci Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée des partenariats internationaux. Le sommet du G7 consacré au développement se termine ce soir à Paris.