Déplacement au Groenland - Discours de Jean-Noël Barrot Danemark Relations bilatérales Discours Le : 31 août 2025 =Seul le prononcé fait foi= Madame la ministre des affaires étrangères, chère Viviane, Monsieur le Secrétaire Général, cher Jeppe, « Parmi mes semblables, je me croyais un autre. Parmi les groenlandais je me sentais l’un des leurs » disait Paul-Emile Victor, pionnier de l’exploration polaire, familier de ses femmes et ses hommes, de leur culture et de leur langue, passionné de cette terre, de sa beauté magnétique et de ses mystères insondables. Ce n’est donc pas un hasard, Madame la Ministre et chère Viviane, que vous ayez choisi la France pour votre premier déplacement dans l’Union européenne à l’été dernier. Et je suis donc heureux d’être ici à Nuuk pour honorer l’invitation que vous m’aviez alors adressée, dix ans après la dernière visite d’un ministre des affaires étrangères français au Groenland, celle de Laurent Fabius, qui préparait alors l’accord de Paris, que le Groenland a rejoint l’année dernière.Je remercie les autorités danoises, cher Jeppe, d’avoir facilité cette visite qui nous permet de concrétiser ensemble les engagements pris par le Président de la République, ici même, le 15 juin dernier. Je veux commencer avant tout par adresser un message de solidarité européenne et de solidarité de la France à l’égard du Danemark, du Groenland et du peuple groenlandais. Nous respectons le Groenland, sa culture, ses choix de sécurité, de développement ainsi que son intégrité territoriale. Notre amitié est précieuse, alors qu’au tournant de ce quart de siècle, le désordre mondial, les appétits de puissance et la brutalisation du monde posent à nouveau la question de notre indépendance et de notre souveraineté. Certitude de la paix, certitudes de la prospérité, de la démocratie : toutes ces certitudes sont remises en question par le réveil de nouveaux empires qui voudraient substituer aux logiques de coopération les logiques de coercition.Cette brutalisation du monde se manifeste jusqu’ici, jusqu’en Arctique, une région jusqu’alors caractérisée par sa vocation pacifique et scientifique, une zone de faibles tensions. Cette « exception arctique » a pris fin le 24 février 2022, lorsqu’en violant toutes les règles du droit international, la Russie de Vladimir Poutine lança son invasion à grande échelle contre l’Ukraine. Cette guerre contre l’Ukraine s’est accompagnée d’une agressivité redoublée dans tous les champs connus de la conflictualité. Sur terre, dans les airs, en mer bien sûr, mais aussi dans les grands fonds, l’espace, le cyberespace, et dans le grand Nord. Cette conflictualité a entravé la coopération pourtant fructueuse au sein du Conseil de l’Arctique. Chacun connait la position de la France, du Danemark, des Européens qui l’ont réaffirmé hier avec force à Copenhague. Soutien indéfectible à l’Ukraine et à sa résistance héroïque. Mais si nous voulons, avec les Etats-Unis, mettre fin à ce massacre, il nous faut contraindre Vladimir Poutine, qui est aujourd’hui le seul et unique obstacle à la paix. Le contraindre en épuisant par des sanctions toujours plus dévastatrices les ressources qu’il engouffre dans cette guerre injustifiable, asphyxiant sa propre économie, comme en témoignent tous les chiffres dont nous disposons. Brutalisation du monde, je le disais, qui se manifeste par la tentation redoublée de grandes puissances d’adopter à l’égard de leurs voisins des logiques de prédation, par l’intimidation, par la contrainte, par le chantage, par la menace parfois, de placer leurs voisins dans une situation d’asservissement. De ce point de vue-là, et comme la rappelé le Président de la République, lorsqu’il était ici, le Groenland n’est pas à prendre. Le Groenland n’est pas à vendre. Et comme l’ont rappelé les autorités danoises et groenlandaises, les manœuvres récentes sont inacceptables et irrespectueuses. On ne reconstruit pas la grandeur d’une nation sur la servitude de ses voisins et de ses alliés. Ni sur la projection d’une domination continentale ou hémisphérique. C’est une voie sans issue. Ni en Europe ni ailleurs, ni en Arctique ni ailleurs, la force doit l’emporter sur le droit. Au contraire. La grandeur d’une nation se mesure à sa contribution à la liberté du monde, comme le disait le Général de Gaulle à propos de la France. Instruite par son histoire, née d’un désir puissant de paix, de prospérité et de liberté après des guerres fratricides qui l’ont ruinée et déshonorée, l’Europe, notre Europe, ne se laissera pas faire. Elle s’affirmera comme une alternative aux logiques d’empire, comme un projet politique respectueux de la souveraineté des peuples, de l’intangibilité des frontières, de la primauté du droit sur la force. C’est pourquoi l’Europe veut aujourd’hui se renforcer. Nous savons parfaitement que la maitrise de notre destin, que notre poids à l’extérieur dépend de notre force intérieure. Force militaire, force économique, force morale. Nous y travaillons, car l’Europe ne se laissera pas faire. C’est pourquoi l’Europe est attachée à la souveraineté et à la liberté du Groenland et du Danemark. Elle entretient avec le Groenland des relations anciennes et elle soutient, par des investissements financiers conséquents, des secteurs clefs comme le tourisme, l’énergie ou la pêche. Elle favorise les coopérations éducatives et scientifiques avec un accent particulier sur la lutte contre le changement climatique. Elle le fait parce que, dix ans après l’accord de Paris, c’est peut-être au Groenland qu’on mesure le mieux la gravité du changement climatique qui reste le plus grand défi de notre siècle. Alors que certains tentent de le faire oublier, il suffit d’échanger avec le peuple groenlandais pour mesurer que la vie des fjords, des hommes et des femmes ici, change à grande vitesse à mesure que recule l’inlandsis, la calotte glaciaire. Et je remercie une nouvelle fois le Premier ministre, pour sa participation à la Conférence sur les océans qui s’est tenue au mois de juin à Nice. C’est dans esprit de coopération, respectueux des intérêts du Groenland et du Danemark, que je me viens de m’entretenir avec le Premier ministre, la ministre des affaires étrangères, et le secrétaire général danois sur l’ensemble du champ des coopération que nous voulons approfondir ensemble En matière de défense, avec le Danemark, allié de premier plan dans l’OTAN, nous augmentons la fréquence de nos déploiements et de nos exercices conjoints dans la région. Le bâtiment de soutien mobile La Garonne qui appareillera aujourd’hui, et que nous avons visité hier, est déjà la sixième escale de navires de la Marine nationale au Groenland cette année. Ses missions de surveillance et protection maritime, de soutien des forces, de sauvegarde des personnes et des biens en mer, concourent à la liberté et la sécurité de navigation dans la zone. Il participera dans les prochains jours à l’exercice Arctic Light, mené conjointement avec le Danemark et d’autres, et dont la France sera le principal contributeur. Dans le domaine économique, comme l’a dit le Président de la République, nous pouvons faire beaucoup plus : tourisme durable, énergie renouvelable et hydro électrique. La France dispose d’une expertise incontestable qu’elle souhaite mettre au service des ambitions groenlandaises. C’est également le cas des minerais critiques. Je suis heureux d’annoncer que nous allons travailler ensemble à un projet de cartographie des ressources du sous-sol du Groenland. Une mission française se rendra cet automne à Nuuk pour établir les bases de cette coopération avec nos amis. La France est un partenaire scientifique de premier plan. Une quarantaine de chercheurs français sont en permanence présents ici. La station polaire des équipes de Tara, mondialement connues pour leur contribution décisive à la connaissance de l’Océan, a fait ses premiers tests cet été et se déploiera l’année prochaine. Nous allons amplifier nos efforts pour que la recherche soit mieux coordonnée avec les autorités groenlandaises et que les résultats de cette recherche bénéficient aussi aux populations locales. La France est attachée à faire vivre la culture groenlandaise notamment sur le plan patrimonial. C’est pourquoi je veillerai à ce que l’exposition Mapping Nunaat que je visiterai tout à l’heure, qui valorise la cartographie inuit, organisée en collaboration avec deux géographes français d’une université française, puisse être présentée au public français. C’est pourquoi nous allons lever des fonds pour restaurer la cabane de Paul-Emile Victor, point de départ des expéditions polaires françaises. Nous allons aussi continuer de soutenir le développement du cinéma groenlandais.Compte tenu de tous ces projets, compte tenu de l’importance stratégique du Groenland, je suis venu accélérer les travaux pour ouvrir le consulat général que le Président de la République avait annoncé le 15 juin dernier. Je suis accompagné du préfigurateur, Martin Juillard, de ce consulat général, qui va travailler ces prochains mois pour que nous soyons capables, début 2026, d’être le premier pays de l’Union européenne à ouvrir un consulat général à Nuuk. Et puis par ailleurs, avec le Premier ministre et la ministre des affaires étrangères, nous venons de décider de la création d’un comité du dialogue partenarial, qui nous permettra en continu, de faire progresser tous ces projets de coopération, touchant l’ensemble du spectre de notre relation : économique, scientifique, culturel. Je veux terminer, en remerciant à nouveau les autorités du Royaume du Danemark ainsi que les autorités du Groenland de m’avoir si bien reçu. Ma visite est un message : le Groenland et le Danemark ne sont pas seuls, que l’Europe et la France se tiennent à leur côté, aujourd’hui et demain. Le Groenland est un territoire arctique, c’est un territoire européen. Nous appartenons à la même famille. Une famille dont les membres sont solidairement et indéfectiblement attachés, en vertu des traités qu’ils se sont donnés, à la démocratie, à l’indépendance et à la liberté.Merci à nouveau de votre accueil dans ce magnifique pays qui est plein de promesses. Vive le Groenland, Vive le Danemark, Vive l’amitié entre nos deux peuples, Vive la République et vive la France.