Conférence des chefs des délégations de l’Union européenne Union européenne Discours Le : 09 mars 2026 Intervention conjointe de M. Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, et de M. Hervé Delphin, chef de la délégation de l’Union européenne en Inde et au Bhoutan - Propos de Jean-Noël Barrot Madame la Secrétaire générale,Mesdames et Messieurs les ambassadrices et les ambassadeurs,Mesdames et Messieurs les représentants spéciaux, les chefs de missions etd’opérations,Mesdames et Messieurs, L’actualité marquée par la brutalisation du monde ne doit pas nous faire perdre de vuele principal défi géopolitique : la rivalité croissante menant à la confrontation inéluctableentre deux superpuissances, la Chine et les États-Unis. Soyons lucides, la force n’a jamais disparu des relations internationales. Elle n’a pasété abolie par le droit international, ni dissoute dans la Déclaration universelle desdroits de l’Homme. Elle a été domestiquée. Comment ? En faisant en sorte que ce quiest fort soit juste, conformément à l’intuition visionnaire de Blaise Pascal.Les efforts pour domestiquer la force se succédèrent tout au long du XXe siècle. LaSociété des Nations fut une première tentative admirable, mais néanmoins inaboutie,car elle demandait aux États de renoncer à la force, sans leur offrir de garantiescrédibles sur son encadrement. Après 1945, l’Organisation des Nations unies et les institutions de Bretton Woodstirèrent les leçons de cet échec. Elles ne cherchèrent pas à nier les rapports depuissance, mais à les organiser. Les grandes puissances y virent leur intérêt, non paraltruisme, mais par calcul rationnel. Et elles bénéficièrent d’une position d’oligopole,matérialisée par leur siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nationsunies associé au droit de veto. Sans ces concessions faites aux grandes puissances, aucun multilatéralisme durablen’aurait été accepté.Et de fait, les États-Unis d’Amérique tirèrent des dividendes exorbitants dumultilatéralisme.Dividende sécuritaire, avec les opérations de maintien de la paix, avec l’architecturede non-prolifération, avec l’OTAN, dont nombre de ses membres ont servi dedébouchés à leur puissante industrie de défense.Dividende monétaire, avec le système de Bretton Woods, le dollar devint une monnaiede réserve mondiale.Dividende commercial, avec les règles du GATT, puis de l’OMC, les services financierset numériques américains purent se répandre sans contrainte sur toute la planète.Mais cet équilibre des forces garanti par le droit se fragilisa avec la fin de la guerrefroide. La fin du face-à-face structurant entre les deux blocs fut interprétée, enOccident, comme la victoire définitive du modèle occidental. Et l’on vitl’hyperpuissance américaine, sûre de son fait, prendre des libertés avec le droit dontelle était pourtant garante.Dans le même temps, une grande partie du reste du monde vécut cette période commeune mise sous tutelle. La mémoire des humiliations coloniales, les ajustementsstructurels imposés, les interventions unilatérales nourrirent une frustration qui devintun désir de revanche. La manifestation la plus spectaculaire de ce désir de revanche fut le réveil de la Chine.Une civilisation millénaire, convaincue d’avoir été reléguée au rang de périphérie. Enmoins d’un demi-siècle, sa part dans le PIB mondial passa de 2% à 20%. Cet essorsans équivalent dans l’Histoire permit à des centaines de millions de personnes desortir de la pauvreté. Il s’accompagna d’une industrialisation phénoménale et d’unemontée en gamme technologique, guidée par le primat de l’efficacité.Mais à cette ambition économique vint se superposer une ambition politique explicite: rétablir la prééminence de la Chine dans l’ordre international et s’imposer, face àl’hyperpuissance du XXe siècle. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des leviers depuissance à sa disposition. Puissance économique, la Chine a dépassé l’année dernière le trilliard de dollarsd’excédent commercial, grâce à une politique industrielle très offensive qui vise àassurer la condition de la prospérité, tout en plaçant le reste du monde, y compris lesÉtats-Unis, dans une situation de dépendance. Et ce sont aujourd'hui l'ensemble despays de l'Union européenne qui accusent un déficit commercial vis-à-vis de la Chine.Puissance diplomatique, la Chine s’investit dans le dialogue bilatéral comme dans lesenceintes internationales pour défendre ses intérêts, mais aussi pour contenir et fairerefluer l’influence américaine, avec l’Organisation de coopération de Shanghai, avecles BRICS qui, en population comme en richesse, ont désormais dépassé le G7.Puissance militaire, l’Armée populaire de libération compte plus de 2 millions desoldats, ce qui en fait la plus grande armée du monde en effectifs, devant les États-Unis d’Amérique. L’objectif semble clair : s’imposer comme puissance centrale, en rattrapant, puis endépassant les États-Unis. La Chine veut redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, l’Empire du milieu.À Washington, la Chine est présentée comme : « le défi géopolitique le plusdéterminant pour les États-Unis ». Des mesures de plus en plus conflictuelles sontadoptées. C’est l’annonce de droits de douanes allant jusqu’à 145%. L’interdiction duréseau social TikTok. Des restrictions de visas pour les étudiants et les chercheurschinois. L’inscription sur liste noire d’un grand nombre d’entreprises chinoises. Lerenforcement massif de la présence militaire américaine dans l’Indopacifique. Latentative de rapprochement avec la Russie dans l’espoir de détacher Moscou de Pékin,dans une manœuvre diplomatique inversant celle de Nixon. L’ensemble de cesmesures dessine une stratégie assumée : contenir la Chine et éviter qu’elle nesupplante les États-Unis d’Amérique. Chacun des deux grands acteurs de ce duopole développe une vision alternative àcelle de la Charte des Nations unies, pour ériger un ordre international nouveau ausein duquel il jouerait le premier rôle. La Chine promeut, depuis septembre 2025, l’Initiative pour la gouvernance mondiale.Quant aux États-Unis, ils ont créé un Conseil pour la paix, le Board of Peace ; avecpour responsabilité principale la paix et la sécurité du monde, à Gaza comme ailleurs.Tout semble se passer comme si un choc majeur entre la Chine et les États-Unis étaità termes inéluctable. Avec des conséquences très lourdes pour le reste du monde, etdonc pour nous même. Au mieux, le monde pourrait glisser vers un partage en sphèresd’influence, un duopole sino-américain imposant ses règles, ses normes et sesdépendances dans deux hémisphères différents. Au pire, la rivalité pourrait basculerdans une confrontation ouverte, entre deux puissances dotées, membres permanentsdu Conseil de sécurité. Ce choc est-il vraiment inéluctable ? N’avons-nous plus qu’à choisir notre camp et àsubir ? Je n’y crois pas. Car dans ce système d’équations par nature complexe, il y aune variable inconnue, qui peut tout changer.Cette variable inconnue, c’est l’Europe.Oui, l’Europe est la grande inconnue de l’équation stratégique mondiale. Parce que larésistance à la brutalisation du monde s’organise ici, en Europe.De l’Asie du Sud-Est à l’Amérique latine, en passant par l’Afrique, des peuples libres,et désireux de le rester, attendre que l'Europe se lève et montre la voie, la voie del'équilibre. Elle est attendue par des États de plus en plus nombreux, attachés à leurindépendance, qui refusent toute logique de bloc et montrent qu'une architecture desécurité collective fondée sur le dialogue est possible et qu'elle passe aujourd'hui parune Europe forte.Oui, l'Europe est la grande inconnue de l'équation et à bien des égards une variableque certains préféreraient voir disparaître, une variable que l'on cherche parfois àeffacer. Côté chinois, les autorités cherchent à effacer l'Europe en cultivant par priorité desrelations bilatérales avec les pays européens et en faisant l'impasse sur les institutionsde l'Union autant que de possible.Côté américain, l'effacement est théorisé explicitement dans la Revue nationalestratégique publiée le 5 décembre 2025. L'Europe y est décrite comme un continentcondamné, je cite : « à l'effacement civilisationnel ». La vérité est ailleurs, une Europe éclatée serait une Europe plus facilement vassalisée.Non, l'Europe n'est pas au bord de l'effacement civilisationnel, la civilisationeuropéenne est ineffaçable, c'est une civilisation de l'esprit. L'Europe est cette forgede l'idée selon l'expression de Stefan Zweig où furent frappées, à partir du sang et del'esprit de nations latines, germaniques, anglo-saxonnes et slaves, certaines des plusgrandes pensées du monde. Des idées qui changèrent le cours de l'Histoire, et s'il estvrai que l'Europe a donné au monde le pire et le meilleur, c'est précisément ce qui larend aujourd'hui adulte. L'esprit européen est un esprit de résistance contre tous les totalitarismes, : c'estl'esprit des républicains espagnols, c'est l'esprit de résistance contre le joug soviétique,une civilisation de l'esprit qui apporta tant au monde et qui mit fin à des décennies deguerres fratricides en donnant naissance à l'une des constructions politiques les plusabouties de l'Histoire, l'Union européenne, qui naquit le 9 mai 1950, assurant àl'Europe huit décennies de paix et de prospérité. Dix pays, peut-être même onze ou douze ou treize sont aujourd'hui candidats pourrejoindre l'Union européenne.Quelle autre organisation politique dans le monde peut en dire autant ? Oui, à Tbilissi comme sur le Maïdan en 2014, des peuples se lèvent et chantent leuraspiration à la démocratie, au son de l'Ode à la joie et en brandissant le drapeaueuropéen comme un symbole d'espérance et de liberté. Quel autre idéal politique dansle monde suscite un tel engouement ? Le fait, on vit mieux en Europe qu'aux États-Unis ou en Chine. Notre espérance de vieest plus longue, la mortalité infantile plus faible, deux fois plus faible, les inégalitésaussi. Ceux qui annoncent l'effacement de la civilisation européenne devraient donccommencer par s'interroger sur leur propre faiblesse.Non, l'Europe n'est pas au bord de l'effacement civilisationnel. Mais oui, l'esprit européen est travaillé par un doute profond, un doute qui interroge sacapacité à peser dans l'équation stratégique mondiale que je décrivais il y a quelquesinstants. Ce doute est d'abord de nature spirituelle et morale.Il tient à une lente corrosion de l'esprit européen par la rouille de l'individualisme etl'opium du matérialisme. Un doute qui s'accompagne, et c'est un paradoxe pour lecontinent le plus démocratique du monde, d'une lassitude démocratique ancrée dansdes sentiments mêlés.Le sentiment que la démocratie ne nous protège pas ou plus des bouleversementsmondiaux. Le sentiment d'injustice et de frustration malgré le bien-être sans précédent dont nousjouissons par rapport à l'immense majorité de la population mondiale.Le sentiment que les citoyens ne sont pas entendus, que les sujets qui leur tiennent àcœur ne sont jamais traités et qu'une élite lointaine, à Paris, à Bruxelles, décide à leurplace sans leur rendre de compte. Cette lassitude démocratique n'est pas tombée du ciel. Elle résulte de décenniesd'aveuglement des élites face à un monde en bouleversement, de leur déni face à lacolère légitime des classes moyennes et populaires, fatiguées d'être méprisées etmises à l'écart. Le président de la République l'avait dit en 2024 à la Sorbonne, le chancelier allemandl'a répété il y a quelques semaines, rien ne garantit aujourd'hui que nous vivronsencore au sein de l'Union européenne dans dix ans. L'Union européenne, notre organisation politique, est en danger. Rien n'est perdu,mais l'Europe ne se relèvera que si elle conclut un pacte nouveau avec les peuples.Des peuples qui aspirent à maîtriser leur avenir, qui aspirent à la souveraineté.Non pas une souveraineté illusoire, repliée et solitaire, mais une souverainetéeuropéenne véritable. Des peuples qui n'acceptent ni les capitulations face aux guerres d'invasion, ni lerenoncement dans les guerres commerciales. Des peuples qui attendent de l'Europequ'elle protège, qu'elle défende et qu'elle maîtrise ses frontières. Contre toutes lesmenaces, contre toute forme de concurrence déloyale, de coercition économique, dechantage énergétique. Contre toute ingérence étrangère dans les processusélectoraux de ses États membres. Que l'Europe tienne bon, qu'elle tienne ferme et qu'elle sache dire non.Non aux États-Unis quand ils s'en prennent à ce qu'elle a de plus intime, sa démocratieou son intégrité territoriale. Rappelons que les États-Unis ont un besoin vital del'Europe. Les grandes entreprises du numérique réalisent un quart de leurs chiffresd'affaires et sans doute la moitié de leurs profits sur notre continent. Les pays de lazone euro détiennent 3000 milliards d'euros d'actifs de plus que les américains n'endétiennent en Europe. Personne ne sort jamais gagnant d'une guerre commerciale. Etj'ajoute que nous disposons d'instruments très puissants pour nous défendre contretoute atteinte à nos intérêts essentiels qui nous permettent de restreindre l'accès auxmarchés européens et refermer nos marchés publics. Dans ce contexte, les peuples de l'Europe attendent d'elle qu'elle se saisissepleinement de la ligne donnée par le président de la République dans ses discours àla Sorbonne, celle de l'autonomie stratégique. Clauses de sauvegarde pour l'acier,protection des ferroalliages, préférence européenne dans les instruments européensde la défense, projet capacitaire commun, soutien à la Moldavie contre les tentativesd'ingérence, nouvel emprunt commun pour soutenir l'Ukraine.L'Europe se réveille mais elle doit accélérer car il reste peu de temps. Pour cela, la diplomatie européenne doit se renforcer, nos coopérations doivent serenforcer. La coopération consulaire et de gestion de crise, capitales pour protéger lesEuropéens. Nous le constatons aujourd'hui au Moyen-Orient et dans les cas dedétention arbitraire de nos ressortissants. La coopération entre les institutions et lesÉtats membres. En la matière, votre rôle de coordination et d'impulsion pour quechacun joue en équipe Europe, est primordiale pour que sur le terrain, chacuncontribue efficacement à mettre en œuvre notre politique commerciale, notre politiquede partenariat. Renforcer la coopération aussi face aux attaques informationnelles. En Géorgie, c'estl'ambassadeur Pawel Herczynski qui est pris pour cible de façon honteuse comme sescollègues allemands et français. En Arménie, c'est la mission EUMA et lareprésentation française qui sont diffamées. Au Niger, en Russie, en Biélorussie, auVenezuela, les exemples malheureusement ne manquent pas. Et quand desambassadeurs de l'Union sont visés, c'est toute l'Europe qui est attaquée.Je veux également souligner le rôle des chefs de mission de PSDC. Ces missions sontun outil de coopération opérationnelle, mais aussi de partenariat politique. La capacitédu SEAE à proposer des missions PSDC, civiles et militaires, est une grande force.Elle doit être pleinement mobilisée et nous ne devons pas hésiter à réfléchir à denouvelles opérations PSDC si nécessaire, notamment à l'avenir pour le Liban. Jemesure aussi la concurrence institutionnelle à laquelle vous êtes confrontés et le risquede voir le SEAE traité comme une direction générale parmi d'autres.Ce n'est pas la conception française de votre rôle. C'est grâce à votre statut hybride, inscrit dans les traités, que vous avez été si efficacesdans la lutte contre la flotte fantôme sur Gaza, sur les sanctions contre la Russie et lesoutien à l'Ukraine.Vous pouvez compter sur la France pour défendre votre rôle. Et nous comptons en retour sur un SEAE fort, un SEAE qui s'affirme au sein desinstitutions, en coordination étroite avec les États membres et qui veille à rappeler lescompétences propres de chaque institution, notamment dans la future stratégieeuropéenne de sécurité. Et c'est le lointain successeur de Robert Schuman, ministredes affaires étrangères de la France qui le dit, fidèle à son héritage politique et spirituel.La Commission doit s'astreindre au respect le plus strict de la subsidiarité, de la lettreet de l'esprit des traités. Et de ce point de vue-là, l'article 18 du traité de l'Unioneuropéenne est limpide. La Haute représentante conduit la politique étrangère et desécurité commune de l'Union. Elle contribue par ses propositions à l'élaboration decette politique et l'exécute en tant que mandataire du Conseil. L'obéissance au traité,le respect de la subsidiarité, c'est la condition de l'efficacité européenne. C'est lacondition pour que l'Europe puisse éviter au monde et s'éviter à elle-même lesconséquences délétères de la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine. Telle est la responsabilité que nous avons en partage devant les générations quiviennent.