Conserver pour demain

Préserver l’état matériel des documents parvenus jusqu’à nous pour les transmettre aux générations futures, tel est l’objectif des pratiques de conservation aux Archives diplomatiques.

Cette démarche passe par la connaissance de l’histoire des documents, par une surveillance quotidienne de leurs conditions de conservation et des pratiques de communication, et par l’intervention de restaurateurs professionnels travaillant dans les ateliers des Archives (à La Courneuve et à Nantes) ou dans des ateliers extérieurs.

Publié le : 13 mai 2025 Mis à jour le : 11 février 2026

Des documents fragiles et uniques

Des fonds marqués par leur histoire…

Libération de Paris, Quai d’Orsay. Façade sur la rue de l’Université après l’incendie, août 1944. Photo : Ministère des Affaires étrangères et européennes/Anonyme

Comme dans bien d’autres institutions, la Deuxième Guerre mondiale a constitué pour les archives et la bibliothèque du Quai d’Orsay une période particulièrement funeste.

L’état de conservation de certains fonds est encore marqué, de nos jours, par les incendies survenus en 1940 et 1944.

De même, l’état physique des archives rapatriées des postes à l’étranger reflète les péripéties qu’elles ont traversées  : climats tropicaux entraînant la prolifération des insectes ou des micro-organismes, aléas des déménagements, des fermetures de postes, des guerres, constituent autant de menaces dont les archives portent parfois les traces.

Dégâts faits par le feu sur un registre. Photo : S. Abdaja
Liasse d’archives du consulat de France à La Valette (détail) : l’humidité a entraîné la prolifération des moisissures, les feuilles sont collées entre elles, le papier est extrêmement friable. Photo : S. Abadja
Les couvertures de ces registres de Durban ont constitué un festin pour les insectes. Photo : B. Fourquaux
Un exemple des séquelles laissées par les conflits : balle ayant terminé sa course dans une liasse appartenant au fonds du consulat de France à Jérusalem. Photo : S. Abadja

…qu’il importe de manipuler avec précaution

La protection de l’état matériel des documents patrimoniaux implique une attention constante tant des bibliothécaires et archivistes que des lecteurs.

Les professionnels du livre et des archives veillent à manipuler et à transporter avec soin les documents dont ils ont la responsabilité. Lorsque ceux-ci sont remis entre les mains du public des centres des Archives diplomatiques de La Courneuve et de Nantes, dans les salles de lecture, il leur est demandé d’observer quelques règles simples, présentées dans un dépliant (voir ci-dessous).

Leur attention est également attirée sur le fait que l’état de conservation de certains documents peut conduire à leur exclusion de toute communication, même si les systèmes informatisés de gestion des archives et des bibliothèques ne l’indiquent pas.

Préserver et réparer

La conservation a pour objectif d’allonger la durée de vie des documents par une série d’interventions, directes ou indirectes.

On distingue deux types de conservation :

  • la conservation préventive qui crée les conditions favorables à la longévité des documents ;
  • la conservation curative qui retarde les phénomènes d’altération par une intervention directe sur le document.

Lorsque les dommages sont constatés, la restauration est le seul moyen de rendre au document un aspect autorisant sa communication. Toutefois, elle doit être conduite de manière à respecter son intégrité physique et historique.

La restauration du papier

Selon leur niveau de dégradation, les documents endommagés sont confiés aux restaurateurs dans le cadre d’un programme annuel défini par les conservateurs responsables des collections.

Les documents à restaurer sont tout d’abord dépoussiérés et numérotés pour en conserver l’ordre initial. Cette étape permet d’observer pièce à pièce les archives et d’identifier les types de dégradation.

En fonction de la nature des supports, ils ne subiront pas le même traitement.

Photo : S. Abadja

La restauration des traités

Fleuron des collections du ministère des Affaires étrangères, les traités – en particulier les instruments de ratification – font l’objet de soins tout particuliers.

Ils posent des problèmes de conservation spécifiques, certaines pièces réunissant différents matériaux  : papier, parchemin, couvrures textiles parfois agrémentées de broderies, sceaux et boîtes à sceau en bois ou métalliques, etc.

La restauration des reliures de volumes d’archives

Les volumes reliés d’archives appartenant aux fonds de la Correspondance politique et des Mémoires et documents ont longtemps été conservés, au Quai d’Orsay, dans des conditions inadaptées (humidité, étagères mobiles…)

Certains doivent aujourd’hui faire l’objet de travaux de restauration, pour remédier notamment à la dégradation de certaines des peaux employées au XIXe siècle. Une partie de ces travaux est confiée à des ateliers extérieurs.

Correspondance politique, Spire, 1, restauré en 2013, avant et après restauration

Numériser pour mieux conserver et communiquer

Documents d’archives

Afin d’en limiter le plus possible la manipulation, les archives ont fait l’objet, depuis les années 1970, de campagnes annuelles de microfilmage, qui ont porté en priorité :

  • sur les volumes de correspondance les plus anciens, précieux et fragiles ;
  • sur certains fonds contemporains, tels ceux relatifs aux deux guerres mondiales.

Ce travail régulier a abouti, pour les archives de l’administration centrale, à la constitution d’un fonds de près de 20 000 microfilms 35 mm, dont chacun reproduit un ou plusieurs volumes, dossiers ou cartons d’archives ; ces microfilms sont, depuis 2009, en libre accès dans la salle de consultation des microfilms et supports numériques du centre de La Courneuve. En consultant un document sur microfilm, le lecteur contribue lui-même à la préservation du document original et à sa transmission aux générations futures.

Depuis la fin des années 2000, le microfilmage a, pour l’essentiel, été supplanté par la numérisation, réalisée au moyen de scanneurs spécialisés. Sont en particulier systématiquement numérisés les traités et les photographies appartenant à la collection iconographique.

Documents imprimés

Depuis 2009, la bibliothèque a, pour sa part, engagé plusieurs campagnes de numérisation conçues pour atteindre un double objectif de conservation et de diffusion. En remplaçant la consultation du document original en salle de lecture par sa reproduction électronique, il est permis de garantir ce patrimoine contre les risques qu’occasionne toute consultation ou toute manipulation qui n’est pas indispensable.

Par ailleurs, le transfert sur un support électronique d’un ouvrage, dans le strict respect du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle, autorise sa plus large diffusion et permet d’en valoriser le contenu en le faisant connaître.

Les travaux sont répartis entre trois intervenants :

  • les documents les plus précieux et les plus fragiles sont confiés à l’atelier photographique du centre des Archives diplomatiques de La Courneuve,
  • les documents officiels étrangers rares sont reproduits par un atelier externalisé,
  • la plus grande partie des opérations de dématérialisation est prise en charge par la Bibliothèque nationale de France dans le cadre d’une convention de coopération numérique signée avec cet établissement.

Les publications numérisées sont accessibles sur la bibliothèque numérique Gallica.

Ecran de consultation d’un ouvrage numérisé sur Gallica

Relier : hier, aujourd’hui, demain

La reliure, comme la numérisation, intervient dans la chaîne de sauvegarde et de valorisation du patrimoine écrit.

Aux Archives

La pratique consistant à relier les documents après classement est liée aux origines des Archives du ministère des Affaires étrangères et constitue une caractéristique majeure de leurs fonds du XVIIe au XXe siècle.

Charles Colbert de Croissy puis son fils Jean-Baptiste Colbert de Torcy, secrétaires d’État des Affaires étrangères de 1679 à 1715, font relier la correspondance de leur ministère dans des volumes couverts de maroquin rouge du Levant, sur lesquels sont apposées leurs armoiries familiales. A leur suite, les volumes de correspondance s’accumulent, couverts le plus souvent de veau ou de chagrin, revêtus des armes et emblèmes des régimes successifs.

Du XVIIe siècle à 1896, la série Correspondance politique, ne représente pas moins de 14 247 volumes. Au cours du XXe siècle, jusqu’aux années 1970, la pratique de la reliure est poursuivie, suivant des procédés de plus en plus économiques.

Sa préservation nécessite aussi bien des mesures préventives (notamment le microfilmage et la numérisation), que des travaux de restauration.

Comme en administration centrale, la pratique de la reliure de la correspondance était courante, sinon générale, dans les postes à l’étranger. Ce travail pouvait être exécuté par le relieur attitré du ministère à Paris, ou sur place : elle empruntait alors des pratiques issues de quatre coins du monde.

La reliure des volumes de St-Pétersbourg en 1869

Un échange de dépêches entre le Département des Affaires étrangères et l’ambassadeur à St-Pétersbourg en 1869 nous renseigne sur la reliure de la correspondance du poste.

L’ambassadeur écrit le 12 janvier : « Les archives de l’ambassade n’ont pas été reliées depuis 1856 et un plus long retard dans l’exécution de la reliure peut mettre en grand danger la collection des dépêches au moment surtout où la chancellerie va être appelée à déménager par suite de la fin du bail de l’hôtel. » ; le 15 mars il indique comment il envisage de procéder : « J’avais eu soin de me préoccuper avant tout de la manière d’assurer le secret de cette opération (…). Un ouvrier ne sachant que le russe ou l’allemand doit venir à l’ambassade pendant les heures de la chancellerie et, dans ce local même, travailler à la reliure des volumes, sans déplacement d’aucune des pièces et sous la surveillance permanente d’un des membres de l’ambassade. Dans ces conditions aucune indiscrétion n’est possible. »

Solution que le Département refusa, préférant que les documents soit envoyés en France pour être reliés sur place, puis renvoyés en Russie : « Les archives de mon ministère sont en effet outillées pour ce genre de travail. Un relieur y est établi dans un atelier permanent depuis de longues années. C’est un homme de confiance et qui a la grande habitude de cette besogne dont il est spécialement et uniquement chargé. »

A côté de la restauration des reliures anciennes, la reliure aux Archives diplomatiques concerne aujourd’hui les registres d’état civil consulaire, étape obligatoire à la fin de chaque année selon les termes de l’Instruction générale relative à l’état civil consulaire. Les consulats français à l’étranger font, dans la mesure du possible, relier sur place leurs registres.

Ce n’est qu’en cas d’impossibilité matérielle d’obtenir une reliure conforme au cahier des charges imposé que ce travail est effectué à l’atelier du Centre des Archives diplomatiques de Nantes. Chaque année, celui-ci façonne et titre entre 100 et 150 reliures.

Une étape de la reliure d’un registre d’état civil contemporain : couture à doubles rubans sur le cousoir. Photo : cliché A. Brossard

A la Bibliothèque

La reliure participe à la conservation des ouvrages. Elle doit donc être entretenue et remise en état, ou réalisée, quand elle s’avère utile et ne peut être remplacée par un conditionnement.

A la bibliothèque, la reliure a tout d’abord concerné principalement deux types de publications :

  • les publications en série (périodiques, collections de rapports et d’annuaires,…),
  • les mélanges factices.

Dès l’Ancien Régime, on relie la Gazette de France en faisant parfois graver sur les plats des volumes les armes des secrétaires d’état aux Affaires étrangères.

Au XIXe siècle, on réunit des ouvrages et des brochures en tenant compte de leur sujet. Cette pratique perdure jusqu’à l’entre-deux-guerres.

Les volumes portant une marque sur la reliure identifiant sans ambiguïté leur appartenance au Ministère sont donc légion sur les rayonnages de la bibliothèque.

A présent, lorsqu’une nouvelle reliure est offerte à un ouvrage, trois critères principaux prévalent :

  • tous les éléments extraits du document (défets), qu’il soit ancien ou non, sont conservés. Ils seront soit remontés en lieu et place, soit conservés à part de l’ouvrage,
  • une reliure de remplacement est destinée à protéger le document sans chercher à reconstituer à l’identique la reliure qui existait auparavant,
  • les publications disponibles en libre accès doivent être solides et résister à une consultation fréquente.

Ces travaux de reliure sont majoritairement confiés à des ateliers externes.

Quelques reliures de la Bibliothèque

Les archives de la Conférence de la paix

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, une vaste opération de classement et de restauration des archives de la Conférence de la paix, dont la France est dépositaire, est en cours. La direction des Archives diplomatiques lance un appel au mécénat pour l’aider à restaurer ce patrimoine exceptionnel.

Le 18 janvier 1919 s’ouvre à Paris la conférence de la paix qui rassemble les pays vainqueurs de la Première Guerre mondiale pour préparer les traités de paix. En janvier 1920, le Conseil suprême est relayé par la Conférence des ambassadeurs, chargée de poursuivre les négociations et d’accompagner la mise en œuvre des dispositions prévues par les traités de paix, jusqu’à sa dissolution en 1931. Les archives produites de janvier 1919 à 1931 témoignent de la continuité des affaires au long des décennies 1920 et 1930.

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, les Archives diplomatiques ont lancé une vaste opération de classement et de restauration des archives de la conférence de la paix dont la France est dépositaire. L’histoire mouvementée de ce fonds explique qu’il n’ait jamais été communiqué aux chercheurs dans son intégralité. Les premiers travaux de restauration ont débuté en 2014, tandis que le reclassement du fonds, organisé en 5 séries artificielles, a été lancé en septembre 2017.

Une partie des archives de la Conférence de la paix fut confisquée par les Allemands après la défaite de la France en juin 1940, microfilmée puis envoyée en Allemagne entre 1942 et 1944. Il s’agissait, conformément aux instructions envoyées par Berlin, de mettre à la disposition des autorités nazies les originaux français relatifs aux territoires du Reich récemment conquis (territoires rhénans, Autriche, Pologne, Tchécoslovaquie, Luxembourg, Alsace-Lorraine) et aux puissances ennemies (Belgique, Hollande, Norvège, Angleterre). Mises à l’abri en janvier 1945 en Haute-Silésie, ces archives y brulèrent en partie. Ce qu’il en reste fut restitué à la France par la Pologne en 1978, constituant un ensemble de 102 cartons. Grâce aux microfilms de ces archives réalisés par les Allemands avant leur envoi en Allemagne, il a été possible dans les années 1970 de réaliser des tirages papier des archives prélevées sous l’Occupation (130 cartons de photostats) et de combler en partie les destructions de la Seconde guerre mondiale. La part la plus volumineuse du fonds est constituée de 361 cartons restés à Paris, où ils furent également touchés par le feu lors de l’incendie qui éclata au Quai d’Orsay à la Libération. Des reliquats d’une trentaine de boîtes, retrouvés en 2008 lors de la préparation du déménagement des Archives diplomatiques du Quai d’Orsay à La Courneuve, viennent enfin compléter le fonds. En 2017, seuls les 75 volumes reliés du Recueil général des actes de la Conférence sont communicables aux chercheurs.

L’ensemble du fonds représente 523 cartons d’originaux, auxquels il faut ajouter 130 cartons de photostats réalisés à partir des microfilms allemands. Le travail de classement consiste à redonner au fonds son organisation originelle et à reconstituer les onze séries initiales. La série des Règlements territoriaux a bénéficié des premières opérations de tri et de classement en 2017 et 2018. Subdivisée en 47 pays ou entités territoriales, elle comprend des cartes, des pétitions de populations, des photographies, des mémoires historiques.

La restauration des documents brûlés par doublage total ou partiel au papier Japon a débuté en 2014. Trente-trois cartons contenant des documents particulièrement fragilisés ont été traités depuis 2014. Une étude méthodique du fonds, réalisée au premier semestre 2017, a permis de déterminer l’ampleur des travaux nécessaires et d’identifier 86 cartons très endommagés qui ne sont pas même manipulables. La direction des Archives lance un appel au mécénat pour l’aider à restaurer ce patrimoine exceptionnel.

Suivez-nous sur les réseaux sociaux et Abonnez-vous à notre lettre d’information