Entretien de Nicolas Forissier, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé du commerce extérieur et de l’attractivité, avec « France Info » - Extraits (Paris, 8 janvier 2026)

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Q - Bonjour Nicolas Forissier.

R - Bonjour.

Q- La colère gronde chez les agriculteurs qui tentent de bloquer Paris ce matin. Parmi leurs inquiétudes, la possible signature du projet d’accord du Mercosur lundi. Le feu vert des 27 pourrait avoir lieu demain. Que va faire Emmanuel Macron ? Est-ce qu’il va voter pour ce traité de libre-échange entre l’Union européenne et certains pays d’Amérique du Sud ? Est-ce qu’il va voter contre ? Est-ce qu’il va s’abstenir ?

R - Deux choses. D’abord, ce n’est pas la fin de l’histoire, vendredi. Vendredi, vous avez les représentants permanents des pays de l’Union européenne qui vont décider s’ils acceptent la mise en route de la signature.

Q- Mais quelle sera la position de la France demain ?

R- Ce que je veux dire simplement, c’est que nous avons ensuite un long processus qui passera, et j’y reviendrai peut-être, par le vote au Parlement, qui a un certain nombre de possibilités, y compris de suspendre par la saisine de la Cour de justice européenne la mise en œuvre de cet accord. Donc nous ne sommes pas au bout du chemin, ce n’est pas la fin de l’histoire, c’est une étape. Je veux insister là-dessus parce qu’il ne faut pas qu’on croie que vendredi, l’accord du Mercosur est définitivement signé.

Q- Mais néanmoins, quelle sera la position de la France ? Que dira Emmanuel Macron ?

R - Nous avons toujours dit que la France est un grand pays agricole, que notre identité, c’est l’agriculture et le monde rural ; plus globalement, notre modèle gastronomique, alimentaire. Et donc c’est pour nous un problème d’identité essentiel et il est hors de question, même s’il y a des avantages à cet accord pour beaucoup de filières en France, y compris d’ailleurs dans le domaine agronomique, il est hors de question de sacrifier ou de mettre en danger, en risque, un certain nombre de filières agricoles. Je pense notamment à l’élevage bovin, à la volaille, etc.

Q- Donc la France ne votera pas pour ?

R- Pour l’instant, il est hors de question de voter pour. Nous l’avons dit et redit, c’est la position constante de la France. Parce que nous avons posé des conditions, des exigences : une clause de sauvegarde, c’est-à-dire un frein d’urgence. Si jamais il y a déstabilisation d’une filière, parce qu’il y a trop de baisse de prix ou trop d’augmentation de volume par rapport à ce qui est prévu et normal, là, on peut arrêter. Ça, c’était une exigence absolue. Nous l’avons obtenue. Et d’ailleurs, sans doute, le Parlement européen va-t-il, après l’avoir lui-même renforcé, voter cette mesure. Deuxièmement, nous avons exigé ce qu’on appelle des mesures miroirs. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de raison pour que les importations de produits agricoles, agroalimentaires qui viennent d’autres pays du monde, ce n’est pas seulement d’ailleurs le Mercosur, soient trop faciles et ne respectent pas les normes que nous imposons à nos agriculteurs. Là, nous avons une avancée qu’on n’aurait pas imaginée il y a encore quelques années. Dans le cadre de la négociation avec le Mercosur, c’est la France qui l’obtient.

Q- Vous revendiquez des victoires. Est-ce que ça veut dire que vous pourriez, demain, la France, Emmanuel Macron pourrait s’abstenir ?

R - Je suis en train de vous dire que pour l’instant, nous avons un certain nombre d’avancées. C’est le travail de la France. C’est grâce aux efforts et au bras de fer que nous avons engagé, y compris avec certains alliés, je pense à la Pologne, l’Italie qui nous ont aidés. Mais nous ne sommes pas, là aussi, au bout du chemin. Le compte n’y est pas. Et donc pour l’instant, je vous réponds, mais il faut être précis, pour l’instant il est hors de question, la position de la France est constante, de voter ou de donner un accord à cet accord - excusez-moi de répéter les mots, mais c’est ça le sujet. Et nous attendons que la Commission européenne, y compris avec l’appui de nos partenaires, aille jusqu’au bout de nos exigences. Pour l’instant, le compte n’y est pas. Nous avons toujours été très clairs. Et donc la position de la France, elle est extrêmement négative aujourd’hui.

Q - Donc plutôt une abstention, si je vous entends, demain.

R - Il ne me revient pas de vous donner moi-même la position, mais vous avez bien compris que nous ne sommes pas satisfaits aujourd’hui, parce que nous n’avons pas les réponses à toutes nos demandes.

Q - Néanmoins, la France milite, on le sait, depuis des années pour bloquer le processus, mais elle n’a pas réussi à dégager une minorité de blocage. Je rappelle, c’est au moins quatre États membres, qui représentent 35% de la population. Est-ce que ce n’est pas l’échec de la stratégie française ?

R- Non. D’abord, nous sommes le grand pays européen en matière agricole. Ce n’est pas le cas de tous les autres pays. Ils ont d’autres intérêts. Deuxièmement, je ne peux pas vous laisser dire que nous n’avons pas réussi à mobiliser. Pourquoi est-ce que les débats…

Q- La France est avec la Hongrie et la Pologne, point barre. L’Italie, à qui on a un peu cru, s’est retirée.

R- Je suis en train de vous expliquer justement que l’Italie, au contraire, nous a donné son accord et son soutien.

Q - Pour un report. Mais là, elle s’apprête à voter.

R - Pour reporter et pour obtenir, dans l’intervalle, un certain nombre de choses de la Commission. D’ailleurs, je vous signale que nous avons nous-mêmes demandé, comme l’Italie l’a rappelé pour elle-même, l’augmentation du budget de la PAC, parce qu’il y a des négociations parallèles. Il n’y a pas seulement le Mercosur. Il y a la PAC, il y a le problème du coût des engrais pour les agriculteurs français. Et sur le coût des engrais, hier, nous avons obtenu satisfaction. Il n’y aura pas d’augmentation. De même que sur la PAC, nous avons obtenu 45 milliards supplémentaires, ce qui va nous permettre - et les Italiens disent la même chose, parce que nous étions de concert là-dessus - de donner les soutiens PAC à un niveau équivalent à ces dernières années jusqu’en 2034. Donc il y a des victoires, il y a des coalitions, mais nous sommes finalement le pays agricole qui est le plus exigeant. Ce n’est pas exactement ce qu’attendent d’autres partenaires. Et donc pour l’instant, il n’y a plus de minorité de blocage sur le Mercosur, c’est très clair. Mais nous, nous nous battons, nous essayons d’obtenir un maximum, nous tenons bon. Pour l’instant, nous ne sommes pas satisfaits. Et dans ces conditions, nous irons jusqu’au bout.

Q - Vous irez jusqu’au bout. Vous, vous êtes issu des Républicains. Hier, Bruno Retailleau a brandi la menace d’une motion de censure si Emmanuel Macron votait pour. Donc ce matin, vous êtes tranquille, vous dites qu’il n’y aura pas de motion de censure déclenchée par le traité du Mercosur.

R - Moi, je ne regarde pas la motion de censure et ce n’est pas le sujet du Gouvernement. J’ai participé aux côtés du Premier ministre et d’Annie Genevard, la ministre de l’agriculture, à toutes les réunions à Matignon, avant Noël et en ce début de semaine avec les différentes organisations agricoles. Parce que ce qui nous importe, dans ce Gouvernement, c’est la demande, c’est la volonté de Sébastien Lecornu, le Premier ministre, c’est d’apporter des réponses concrètes et de se battre pour ce qui est constitutif de l’identité française, c’est-à-dire l’agriculture, le modèle alimentaire français, l’exigence française, y compris sur le plan sanitaire, pas seulement sur le plan gastronomique. Ça, c’est la réalité. Et on ne peut pas continuer à avoir des situations où vous avez, au fond, des concurrences anormales, inéquitables, alors qu’on demande beaucoup d’efforts à nos agriculteurs qui nous nourrissent, et qui sont aujourd’hui, et c’est bien naturel, dans l’expression de leur inquiétude et de leur colère. Donc il faut y répondre.

Q - Un petit mot très rapide aussi sur le budget qui fait son tour.

R - Moi, vous savez, je suis fils d’agriculteur. Je suis élu depuis 40 ans dans une zone d’élevage charolaise, limousine, dans le Berry, dans l’Indre. Et je connais ça par cœur. J’ai moi-même été au gouvernement sur ces sujets. Donc je vous dis ça avec conviction. On se bat. Et sur le Mercosur, nous n’avons pas de satisfaction aujourd’hui. Donc la position, elle sera officiellement donnée par le Président et par le Premier ministre. Mais clairement, vous voyez bien que nous ne sommes pas satisfaits. Que nous ne sommes pas au bout du chemin aussi.

(…)

Q - Lundi, vous vous rendez normalement au Danemark pour y aborder la souveraineté des approvisionnements. Donald Trump semble vouloir s’en prendre désormais au Groenland, qui est un territoire autonome danois, y compris par une action militaire. Est-ce qu’il faut le prendre au sérieux ?

R - Je pense que les Américains ont toujours été très attentifs à leur influence sur l’ensemble du continent américain, Sud et Nord. Il y a des déclarations, il y a des signes qui sont donnés, c’est une forme de pression. Je rappelle simplement que l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui lie les États-Unis et la plupart des pays de l’Union européenne, mais aussi d’autres pays d’Europe, est destinée à assurer la sécurité de l’Atlantique Nord. Et qu’est-ce qui est au milieu de l’Atlantique Nord ? Le Groenland. Donc il y a quand même une contradiction à imaginer que les Américains viendraient, d’une manière ou d’une autre, s’emparer du Groenland. Cela se ferait contre l’OTAN, cela se ferait donc contre leurs partenaires, alors même qu’ils en sont membres. Donc il y a, je crois, une part de, je ne vais pas dire de cinéma, mais de pression politique. Je rappelle aussi de toute façon que…

Q- Mais imaginons, Monsieur le Ministre, si jamais le Groenland était annexé par Donald Trump, est-ce que la France devrait actionner l’article 5 de l’OTAN qui stipule que tout allié menacé entraine une aide des autres membres de l’OTAN ?

R - Le Président Macron a eu raison de dire que c’est une situation, je ne sais plus quel est le terme, inimaginable. Parce que ça veut dire que les Américains, qui sont eux-mêmes membre et cofondateur de l’OTAN, c’est-à-dire de la protection de l’Atlantique Nord, donc du Groenland, feraient exploser les choses contre leurs propres alliés.

Q - Mais c’est ce que dit Donald Trump en disant « l’action militaire, pourquoi pas ? »

R - Je pense qu’il faut… Bon, évidemment, ça choque. Mais je pense qu’il faut bien voir qu’il y a là une forme de bras de fer, de négociation. On connaît M. Trump. C’est sa façon de faire. Il faut rester serein, solide. Il faut trouver des solutions. Et je rappelle juste que le Groenland est déjà aujourd’hui en situation d’être protégé par les Américains, qui ont tous les droits dans le cadre d’un traité qui date de 1951, si je me rappelle bien, et qui permet aux Américains d’installer toutes les bases qu’ils veulent et de faire de l’extraction minière.

Q - On entend ce que vous dites ce matin. Merci beaucoup, Monsieur le Ministre. Nicolas Forissier, bonne journée à vous.

R- Merci.

(Source : France Info)