Entretien de Nicolas Forissier, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé du commerce extérieur et de l’attractivité, avec « Europe 1 » (Paris, 13 janvier 2026)
Q - Mais tout d’abord mon invité Nicolas Forissier, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé du commerce extérieur et de l’attractivité. Bonsoir Monsieur le ministre.
R - Bonsoir.
Q - On est particulièrement ravi de vous avoir en direct sur Europe 1 puisque vous venez de tenir une conférence de presse aux côtés de la ministre de l’agriculture Annie Genevard pour tenter de rassurer les agriculteurs. On sait qu’ils sont particulièrement en colère aujourd’hui. Ce matin, l’Union européenne a donné son feu vert à l’accord de libre-échange avec le Mercosur, malgré l’opposition de la France, après, quand même, plus de 25 ans de négociations. Mais alors tout d’abord, on va s’arrêter sur les quelques petites annonces que vous avez faites, alors j’avoue que j’ai tenté de comprendre, ce sont des annonces pour la plupart assez techniques. Il y a néanmoins le fonds d’indemnisation sur la dermatose bovine qui a doublé, qui est passé à 22 millions d’euros. Est-ce que vous estimez que ça va être de nature à rassurer les agriculteurs très en colère ?
R - Non, mais on met en œuvre toutes les mesures nécessaires, notamment sur la crise de la dermatose nodulaire, pour faire en sorte que tous les éleveurs qui sont touchés, soit directement par la maladie dans leurs étables, soit par des pertes économiques liées au fait que les animaux sont bloqués, notamment dans certaines zones, soient pris en compte, de même que l’on prend en compte l’ensemble des procédures de santé animale qui sont nécessaires sur les troupeaux, la vaccination etc. Donc, en fait, vraiment, l’objectif du Gouvernement et c’est vrai aussi dans le cadre de l’effort que l’on a fait dans le cadre de la négociation du Mercosur, est tourné vers des réponses très concrètes. C’est ce que fait le Gouvernement depuis le début et c’est ce que nous allons continuer à faire sans faiblir, je peux vous l’assurer. Je vous le dis d’ailleurs, à la fois avec mes convictions et mon cœur, puisque je suis moi-même élu d’une région d’élevage, je suis moi-même fils d’éleveur, j’ai été en charge de l’agriculture et vraiment je vous le dis avec mon cœur et mes convictions et avec la volonté qui est celle du Gouvernement et du Premier ministre de faire en sorte que l’on apporte des réponses très concrètes sur tous les sujets.
Q - Nicolas Forissier, on ne doute pas de votre bonne volonté, votre attachement aux agriculteurs mais vous dites « on va apporter des réponses concrètes », en attendant, la seule chose concrète aujourd’hui, c’est que tout de même l’Union européenne a apporté son feu vert à cette validation du Mercosur. D’ailleurs, la diplomatie argentine dit déjà que ce sera la signature prévue au 17 janvier. Bon, on ne peut pas dire que ce soit une réponse favorable pour les agriculteurs, vous vous en doutez. C’est un échec pour la France.
R - Non, cela n’est pas un échec. Je m’inscris en faux, on entend cela un peu partout, notamment chez un certain nombre de commentateurs politiques qui essaient d’utiliser les choses à des fins politiques. Moi, je pense que la France a, au contraire…
Q - Tous les partis politiques, Nicolas Forissier, de gauche à droite.
R - Oui absolument, il y a une unanimité contre cet accord ou ce projet d’accord en l’état et nous avons toujours nous-mêmes poursuivi avec l’idée qu’il fallait absolument négocier des protections absolues et, si possible, même fédérer les États européens qui le voulaient pour avoir une minorité de blocage. On y est arrivé quand même avec l’aide de l’Italie, je vous le rappelle, pour repousser d’un mois la signature qui était prévue avant Noël, ce qui nous a permis de négocier des éléments supplémentaires et aujourd’hui, sur les trois sujets, en fait, qui sont importants pour protéger les filières sensibles, qui pourraient être mises en risque et je pense en particulier à la filière bovine mais c’est vrai aussi de la volaille, c’est vrai du sucre, c’est vrai de l’éthanol. Nous avons, sur ces filières, obtenu d’abord une clause de sauvegarde, c’est un mot bizarre, mais, en fait, c’est une sorte de frein d’urgence. Et je peux vous dire que c’est la première fois dans l’histoire de l’Union européenne que l’on a un outil qui permet de bloquer les importations si la filière, par exemple bovine, est déstabilisée par une baisse de prix ou une hausse de volume qui est trop importante de la part des pays du Mercosur. On n’a jamais eu un outil aussi puissant. Aujourd’hui, il est très puissant. On a quasiment la totalité de ce que l’on demandait sur ce sujet. Donc cela protège vraiment les filières qui pourraient être mises en danger. Deuxièmement, nous avons obtenu, grâce à la négociation du Mercosur, une avancée qui est extrêmement importante sur ce que l’on appelle les mesures miroirs, c’est-à-dire, en fait, imposer aux importateurs de produits de ces pays les mêmes normes que celles qui sont imposées à nos agriculteurs, à nos producteurs et c’est bien normal.
Q - Enfin ça, ça n’a pas été acté, toutes les clauses miroirs n’ont pas été actées.
R - Si, si, cela progresse.
Q - D’ailleurs, Annie Genevard a tenté d’expliquer ce soir qu’elle continuerait à exiger des clauses miroirs. Mais enfin, ça fait 25 ans qu’on y est. Vous savez bien que c’est terminé. Il fallait négocier avant, ça.
R - Vous ferez remarquer quand même que, le gouvernement actuel n’est pas là depuis 25 ans. Mais il a quand même obtenu de la Commission, de Bruxelles, que pour la première fois, on ait un certain nombre de substances, qui vont être interdites.
Q - C’est sous votre gouvernement qu’il va être signé.
R - Et le Gouvernement d’ailleurs a devancé sur cinq substances et c’est un travail que nous allons continuer. C’est d’ailleurs parce que nous ne sommes pas au bout, que nous avons maintenu notre position contre. La France a une position qui est extrêmement forte. La France est le premier grand pays agricole de l’Union européenne. C’est notre identité. Nous faisons en sorte de défendre nos agriculteurs et j’aimerais bien que tout le monde l’entende parce que la réalité c’est que, moi, je trouve que c’est une position de courage de dire « non », contrairement à ce que j’entends.
Q - Sauf que le vote « non » ne changera rien.
Q - Oui, Victor Eyraud vient de vous le dire Nicolas Forissier, ça ne changera rien.
R - Oui, mais écoutez, ce n’est pas une raison.
Q - C’est du courage, mais enfin, c’est du panache, mais concrètement…
R - Ce n’est pas du panache, c’est très concret, parce que ce que je vous dis sur la clause de sauvegarde, le fameux frein d’urgence en cas de déstabilisation, ce que je vous dis sur le fait que pour la première fois, on est en train d’obtenir, et on a même devancé la décision de la Commission à venir des mesures miroirs qui vont imposer de nouvelles normes aux pays exportateurs vers nous de façon à ce que les normes de ces pays soient les mêmes que les nôtres, cela, ce sont des avancées énormes. Et je voudrais rajouter un autre élément, c’est que l’on a négocié le renforcement, le doublement, en l’état actuel, de ce que propose la Commission, des contrôles, notamment sur place, dans les élevages en particulier des pays du Mercosur. Nous avons obtenu une rallonge très importante de la PAC, 45 milliards de plus, qui va permettre de maintenir les mêmes niveaux d’aide pour les années qui viennent, de 2028 à 2034 que celles que nous avions. C’était une grande demande des syndicats agricoles et nous l’avons obtenue avec l’Italie. Les deux pays ont joué de concert là-dessus. Nous avons obtenu aussi la neutralisation des surcoûts de la taxe carbone sur les engrais. Je trouve qu’il y a énormément de résultats.
Q - Donc vous êtes satisfait, vous, qui êtes attaché aux agriculteurs ?
R - Je ne suis jamais satisfait parce que…
Q - Est-ce que vous estimez que le Parlement européen doit saisir la Cour de justice sachant qu’on sait qu’il y a peu de chances que ça aboutisse ? Annie Genevard en a parlé.
R - Vous n’en savez rien, cela dépend du Parlement européen.
Q - La plupart des pays sont pour ce Mercosur.
R - Oui, vous savez comme moi que le Parlement européen, les choses sont beaucoup plus complexes. Il y a, y compris dans les mêmes groupes, des positions qui sont très opposées. Je rappelle qu’il y a eu 150 députés européens qui ont déposé avant Noël, qui ont voulu déposer une saisine de la Cour de justice. Le Parlement européen va se réunir entre le 19 et le 22 janvier prochain. Il va devoir, d’abord, adopter la clause de sauvegarde ultra renforcée que nous avons obtenue, et cela, c’est de toute façon quelque chose qu’il faut prendre parce que c’est une vraie protection en cas d’application de l’accord du Mercosur. Et après, on va voir si effectivement, il y a une saisine de la Cour de justice par le Parlement européen. S’il y a une saisine et si elle est adoptée, cela veut dire…
Q - Suspension.
R - Il y a une suspension. Cela n’aurait pas été le cas si c’était un État, par exemple, la France, qui l’avait saisie.
Q - Vous le souhaitez ? Nicolas Forissier, vous le souhaitez ?
R - Moi, je pense que si cela peut permettre d’aller jusqu’au bout de la mise en œuvre par l’Union européenne des mesures nécessaires pour faire en sorte qu’enfin les agriculteurs des pays exportateurs vers l’Europe aient les mêmes normes que celles que l’on impose à nos agriculteurs, alors tant mieux. Je pense que si on peut avoir le temps…
Q - En attendant ce n’est pas le cas effectivement.
R - Ça fait 26 ans que l’on discute sur le Mercosur. On peut peut-être prendre un an et demi, c’est la durée moyenne de la saisine de la CJUE pour pouvoir aller jusqu’au bout de ce travail.
Q - Merci Nicolas Forissier, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé du commerce extérieur et de l’attractivité, merci d’avoir été avec nous.