Entretien de M. Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avec « France 2 » (Paris, 4 janvier 2026)

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Q - Jean-Noël Barrot est avec nous. Bonjour, Monsieur le Ministre.

R - Bonjour.

Q - Avant de parler du Vénézuéla, j’aimerais qu’on revienne sur ce drame de Crans-Montana. On a appris ce matin la mort d’un citoyen français. Pouvez-vous nous donner les dernières nouvelles de nos compatriotes ?

R - D’abord, c’est une tragédie épouvantable qui m’a personnellement bouleversé comme de très nombreux Français. Et je pense aux familles qui sont aujourd’hui plongées dans l’angoisse, dans l’attente de nouvelles de leurs proches. Vous le savez, la France s’est mobilisée dès les premières heures pour apporter une assistance aux autorités suisses. Nous avons accueilli 17 victimes de l’incendie dans nos hôpitaux, et nous suivons d’heure en heure la situation de nos ressortissants. 23 sont aujourd’hui soignés dans des services de grands brûlés, des hôpitaux. Et huit sont portés disparus. Les autorités suisses nous ont fait part du décès d’un ressortissant français, de l’un de nos compatriotes de 39 ans. Le travail d’identification va se poursuivre. Un hommage sera rendu aux victimes et à leurs familles à Crans-Montana, vendredi prochain.

Q - Journée de deuil nationale, absolument. Le Vénézuéla, à présent, Monsieur le Ministre. Vous avez hier condamné le recours à la force, contraire au droit international. C’est une position qui tranche avec celle d’Emmanuel Macron, qui ne fait pas du tout mention à ce droit international dans son communiqué. Quelle est la position de la France sur cette intervention américaine au Vénézuéla ?

R - La position de la France, c’est d’abord de dire que Nicolás Maduro était un dictateur sans scrupules, qui a confisqué leurs libertés aux Vénézuéliens, et qui leur a volé les élections. C’est pourquoi son départ est une bonne nouvelle pour les Vénézuéliens, comme on a pu le voir dans les images que vous avez diffusées à l’instant. Ensuite, oui, nous avons rappelé que la méthode employée contrevenait au principe du droit international. L’usage de la force est permis dans le droit international. Et nous l’avons démontré hier soir, en frappe avec des moyens militaires français, des terroristes en Syrie, des terroristes de Daech. Mais cet usage de la force, il doit être encadré par des règles. Sans ces règles, le monde est soumis à la loi du plus fort. Alors, un monde soumis à la loi du plus fort, la France s’y prépare. Et c’est la raison pour laquelle l’adoption rapide d’un budget pour le pays et pour les armées est si importante. Mais la France ne peut s’y résoudre et continuera de défendre ces principes.

Q - Mais est-ce que ce n’est pas problématique que Donald Trump reprenne le tweet d’Emmanuel Macron et ainsi considère que la voix de la France soutienne l’opération militaire américaine ?

R - Le Président de la République a exprimé dans sa déclaration notre ambition pour la suite. Et notre ambition pour la suite, c’est une transition pacifique et démocratique. C’est que le pouvoir revienne au Vénézuéla. La première étape, c’est la libération des prisonniers politiques, bien sûr. Et la seconde, c’est justement une transition qui tienne compte qu’il y a un an, le peuple vénézuélien s’est exprimé, a élu un président de la république, qui devra jouer un rôle central dans cette transition.

Q - Est-ce que ça veut dire que cette intervention américaine marque le début de l’ère du règne de la force ? Est-ce que, si on considère que la souveraineté des États, ce n’est pas si important, que le droit international, éventuellement, n’est pas à respecter, on remet en jeu l’instabilité mondiale dans ce cas-là ?

R - Je vous le disais, la France prend acte de ces violations de plus en plus nombreuses des principes du droit international, le respect des frontières, le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Elle continuera à plaider pour ces principes, parce que ce sont les seuls qui peuvent garantir la paix et la stabilité à long terme. Mais la France se prépare pour un monde durci, pour un monde brutalisé, pour pouvoir se défendre, en France et en Europe.

Q - Comment est-ce qu’elle se prépare ?Est-ce que c’est suffisant de condamner ?

R - Comment s’y préparer ? Comment se préparer à un monde plus brutal et plus durci ? C’est tout d’abord en nous réarmant, sur le plan militaire. C’est l’objectif qui est donné par le Premier ministre, la ministre des armées. En nous réarmant sur le plan économique, pour diminuer les dépendances qui aujourd’hui nous placent dans une situation de servitude par rapport à d’autres régions du monde. Et c’est aussi nous réarmer moralement, être prêts à résister à cette brutalité qui s’installe.

Q - Mais comment moralement résister si, par exemple, la Chine veut s’en prendre à Taïwan, à partir du moment où nous avons cautionné cette intervention américaine ?

R - Personne n’a cautionné cette intervention américaine. Ce que je vous disais, c’est que nous restons les gardiens d’un certain nombre de principes, dont nous avons été les auteurs il y a 80 ans, et qui ont permis d’assurer une certaine stabilité dans le monde. Mais qu’en même temps, nous nous préparons, en France et en Europe, à nous renforcer pour pouvoir nous défendre contre toute menace dont nous pourrions être la cible.

Q - Je vous remercie, Jean-Noël Barrot, d’avoir été dans cette édition. Merci.

Source  : France 2