Entretien de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avec « France 2 » (Paris, le 4 mars 2026)
Q - Bonjour Jean-Noël Barrot. Vous êtes effectivement ministre des affaires étrangères. Un avion d’Air France parti d’Oman est arrivé cette nuit pour rapatrier des Français bloqués au Moyen-Orient. Y aura-t-il d’autres avions dans la journée ?
R - Il y en aura d’autres. Les équipes du ministère des affaires étrangères, à Paris comme à Dubaï, sont en train de procéder aux opérations d’affrêtement, c’est-à-dire de contacter nos compatriotes, et notamment les plus vulnérables, pour qu’ils puissent rentrer le plus rapidement possible dans notre pays.
Q - Mais vous pouvez nous dire un peu combien d’avions, quand ?
R - Il y aura plusieurs vols aujourd’hui, notamment un qui partira des Émirats arabes unis, un autre qui partira de l’Égypte pour pouvoir emporter certains de nos compatriotes, une nouvelle fois, les plus vulnérables en provenance d’Israël.
Q - En provenance d’Israël. Le vol des Émirats, il partira directement des Émirats ou par Oman, comme celui de cette nuit ?
R - Vous serez informé en temps utile, il partira en tout cas d’Abou Dabi.
Q - Le Président de la République a parlé hier de 400.000 Français sur zone. La France souhaite en rapatrier combien ?
R - Nous souhaitons que les Françaises et les Français qui sont dans la région et qui s’inquiètent puissent rentrer en France dans les meilleurs délais. Pour cela, la meilleure des choses, c’est évidemment que les hostilités cessent et que les espaces aériens puissent se réouvrir. Dans cette attente, nous facilitons par tout moyen, avec le déploiement de nos équipes sur place, l’accès, pour les Français qui le souhaitent, aux aéroports, que ce soit en Jordanie, en Égypte pour les Françaises et les Français qui sont aujourd’hui en Israël, ou que ce soit en Oman, pour les Françaises et les Français qui sont aujourd’hui à Abou Dabi ou à Dubaï.
Q - Ça représente combien de personnes ? J’imagine qu’il n’est pas question d’évacuer 400.000 personnes. C’est quoi ? C’est de l’ordre de quelques centaines, de quelques milliers de personnes, que la France souhaite faire revenir ?
R - La question n’est pas de savoir le nombre de personnes que la France souhaite faire revenir. La question est de savoir comment nous pouvons répondre aux attentes des Françaises et des Français sur place qui souhaitent rentrer. Et c’est tout l’objet du déploiement exceptionnel de moyens à Paris comme dans les pays de la région, pour pouvoir faciliter leur retour dans les meilleures conditions.
Q - Les gardiens de la révolution ont dit ce matin avoir le contrôle total du détroit d’Ormuz, par lequel passe 20% du pétrole mondial, on le sait. Est-ce que la France confirme, est-ce que vous confirmez que l’Iran maîtrise le détroit d’Ormuz ?
R - Le Président de la République l’a dit hier. De fait, dans les faits, le détroit d’Ormuz est fermé à la circulation des navires en raison des risques.
Q - Aucun bateau ne passe ?
R - Les risques sont trop grands pour que la circulation puisse se faire. Ce que le Président de la République a également annoncé, c’est que nous allions proposer à un certain nombre de partenaires de former, comme c’est le cas en mer Rouge, une coalition pour pouvoir sécuriser la navigation, la circulation des navires dans cette région du monde, qui est un point névralgique du commerce international.
Q - Mais sécuriser un détroit, ça veut dire que des forces françaises sont susceptibles de tirer sur des navires iraniens ou sur des forces iraniennes qui empêcheraient la circulation dans le détroit.
R - Vous savez, depuis plusieurs années maintenant, une opération européenne qui s’appelle Aspides réalise en mer Rouge des opérations de sécurisation de la circulation des navires. Puisque vous vous souvenez qu’un groupe terroriste, qui est d’ailleurs soutenu par l’Iran, les Houthis, pour intimider les navires ou entraver leur circulation, envoyaient des drones ou parfois des missiles. Nous avons, depuis quelques années, des capacités militaires en mer Rouge qui visent à prévenir les attaques des Houthis contre les navires. C’est dans ce même esprit que nous voulons sécuriser la circulation dans le détroit d’Ormuz.
Q - Mais sécuriser, ça veut dire qu’on est susceptible de tirer.
R - Ça veut dire qu’on intercepte les vecteurs qui sont envoyés par ceux qui veulent agresser les navires en circulation ou qui veulent bloquer la libre navigation dans cette zone du monde.
Q - Nous avons des accords militaires avec les Émirats assez contraignants. S’ils nous demandent de l’assistance, la France participera-t-elle à des opérations militaires contre l’Iran ?
R - Le Président l’a encore une fois rappelé hier, nous avons d’ores et déjà répondu à la demande de nos partenaires et en particulier des Émirats arabes unis, avec des capacités militaires qui ont pu leur être fournies, des Rafale, des systèmes de défense antiaérienne, mais aussi des capacités de radar aéroportées. Tout cela dans une optique simple, qui est strictement défensive : permettre à nos amis, pays alliés, ou en tout cas pays partenaires, de se défendre contre cette agression qu’ils n’ont pas sollicité.
Q - Ce qui veut dire que des Rafale français pourraient tirer contre des avions ou des missiles iraniens.
R - Ce qui veut dire que des Rafale français ont d’ores et déjà neutralisé des drones qui visaient le ciel des Émirats arabes unis, et donc d’ailleurs potentiellement la base militaire française qui est sur place, et que ces Rafale auront vocation à faire la même chose, c’est-à-dire protéger le ciel émirien.
Q - Est-ce que vous avez compris les buts de guerre américains ?
R - Ce que je sais en tout cas, c’est que la prolongation indéfinie des opérations militaires sans but précis soulève un risque majeur d’engrenage qui pourrait entraîner une période de grande incertitude et de grande instabilité. Il faut le dire, la guerre ne crée pas en elle-même les conditions de la paix. Et le déploiement de la force ne permet en lui-même de restaurer la stabilité et la sécurité. C’est pourquoi il faut que, le plus rapidement possible, les armes se taisent, pour que la diplomatie reprenne ses droits et pour qu’une solution politique puisse émerger, qui permette la coexistence de l’Iran, qui est une grande nation, avec son environnement régional, avec la communauté internationale, et qui tienne compte des aspirations légitimes des Iraniens de leur droit à disposer d’eux-mêmes.
Q - Si vous dites qu’il faut que les armes se taisent et que la négociation commence, ça veut dire que la France n’est pas pour un changement de régime ?
R - Ce que nous voulons, je le dis, c’est d’éviter ce qui se produit trop souvent à l’issue de guerres, surtout lorsqu’elles commencent à l’écart du droit international. C’est-à-dire des pays fragmentés, qui s’installent dans des périodes d’instabilité, où prospèrent tous les trafics et toutes les formes de terrorisme. C’est à cela que nous voulons oeuvrer aujourd’hui.
Q - On a beaucoup entendu, y compris le chef de l’État, quand même se féliciter de la fin d’un tyran et de la mort d’un dictateur. Vous, j’ai l’impression que ce matin, vous insistez davantage sur le fait que cette guerre est illégale et qu’elle porte en elle des dangers.
R - Non, nous ne pleurons pas les bourreaux du peuple iranien que nous avons condamnés avec la plus grande fermeté lorsqu’ils ont tourné leurs armes contre un peuple qui se révoltait de manière pacifique avec un courage inouï. Cependant, nous voyons bien tous les risques que peuvent entraîner des guerres dont les buts ne sont pas précisément définis. Et nous voyons bien combien un pays de 90 millions d’habitants qui serait livré à une instabilité majeure peut avoir de conséquences pour la région et pour nous-mêmes, puisque nous sommes presque voisins, c’est la Méditerranée orientale.
Q - Le scénario que privilégie la France maintenant, c’est quoi ? C’est la reprise d’un dialogue ? Entre qui et qui ?
R - Le scénario que privilégie la France, c’est la désescalade. Puisque chacun le voit, on a parlé des ressortissants, on a parlé du détroit d’Ormuz, puisque c’est par là que circule l’essentiel du pétrole, ou une partie importante du pétrole et du gaz, et donc qui peut avoir une conséquence, nous espérons, la moins grande possible sur les prix de l’énergie au niveau mondial. Tout cela a des conséquences sur nos vies quotidiennes. Donc tout cela doit cesser, et le plus rapidement possible, que la diplomatie reprenne ses droits.
Q - Ça veut dire qu’il faut discuter avec ce qui reste du régime iranien ? On parle du fils de l’ayatollah Khamenei, qui l’aurait remplacé comme guide suprême. Il faut discuter avec ces autorités ?
R - Il faut que le régime consente à des concessions majeures et à un changement radical de posture. Et les attendus sont clairs. C’est d’abandonner l’idée de disposer d’un programme nucléaire qui n’ait d’autre fin qu’une vocation civile. C’est de renoncer, par ses moyens balistiques, c’est-à-dire ses missiles, à déstabiliser sa région. C’est cesser tout lien et tout soutien aux groupes terroristes qui ont créé tant de dommages dans cette région et au-delà. Et c’est bien sûr de respecter les droits fondamentaux du peuple iranien.
Q - Merci beaucoup d’être passé par France 2 et les 4V ce matin, Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères.
Source : France 2