Entretien de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avec « RTL » (Paris, 11 février 2026)

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Q - Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Bonjour, Monsieur Barrot.

R - Bonjour, Olivier Roy.

Q - Vous avez écouté avec attention la chronique de François Lenglet. Vous allez réagir dans un instant. Mais d’abord, l’information de la nuit, c’est la bombe à fragmentation de Jeffrey Epstein qui éclabousse l’institution où vous dirigez, ce matin, le Quai d’Orsay…

R - Non.

Q - …puisqu’un diplomate, on va résumer l’affaire d’abord, qui est compliquée, un diplomate français de haut niveau qui s’appelle Fabrice Aidan, apparaît donc dans ses dossiers Epstein révélés depuis la semaine dernière. Selon une enquête de Mediapart, on lit qu’il a envoyé, par exemple, des documents de travail de l’ONU directement à Epstein. Il est aussi question d’argent dans ces mails qu’on découvre et c’est un homme qui aurait même eu les codes de l’appartement parisien de Jeffrey Epstein pour organiser la venue de l’un de ses chefs à Paris. Quand vous entendez l’affaire telle que je la décris, est-ce que vous êtes, comme nous, effaré par le niveau de compromission qui est décrit dans ces mails-là ?

R - D’abord, les faits qui sont allégués sont d’une très grande gravité, mais je vous interdis de laisser entendre que cela éclabousserait les agents du ministère des Affaires étrangères dont je veux saluer le professionnalisme et l’engagement, et qui n’ont pas à être mêlés à tout cela. Oui, quand j’ai pris connaissance de ces informations, j’ai été effaré et j’ai fait ce que chacun aurait fait à ma place, saisi le procureur de la République, lancé une enquête administrative pour concourir au travail de la justice ainsi qu’une procédure disciplinaire le concernant.

Q - Cet homme-là, il est toujours en poste aujourd’hui ? Il est toujours, dans l’organigramme, fonctionnaire au sein du ministère des affaires étrangères ?

R - Il est en détachement, c’est-à-dire qu’il travaille à l’extérieur du ministère des Affaires étrangères.

Q - Il était dans l’entreprise Engie, qui l’a d’ailleurs suspendu hier, mais formellement, il est toujours un fonctionnaire du Quai d’Orsay. Si l’enquête dit que tout ce qu’il vient d’être dit est avéré, il sera radié de la fonction publique ?

R - Je vous l’ai dit, non seulement j’ai saisi la justice, j’ai lancé une procédure administrative pour que l’on puisse concourir, contribuer au travail de la justice, mais j’ai aussi lancé une procédure disciplinaire, qui décidera de son avenir.

Q - Sur ces documents qu’il a transmis, il y a autre chose, c’était quoi ces documents de travail, ces documents qui émanaient… des rapports de l’ONU directement, parfois 24 heures après avoir reçu un rapport, il faisait « mail transféré » directement à Jeffrey Epstein, c’est hallucinant !

R - C’est effarant, vous l’avez dit, et vous avez raison. Et plus généralement, si on prend un pas de recul, cette fuite de mails par centaines de milliers, par millions, est effarante. Elle soulève des soupçons très sérieux, très graves, impliquant des ressortissants américains, bien sûr, mais aussi des ressortissants européens et des ressortissants français, nous en parlons à l’instant. Des soupçons de violences sexuelles à l’encontre de femmes et de jeunes filles, des soupçons de malversations financières et des soupçons également de tentatives d’influence et peut-être d’interférence avec la vie politique de pays européens et peut-être même la vie politique française.

Q - C’est très grave ce que vous décrivez. Les documents qu’il a transmis, est-ce que c’était à proprement parler des documents classés confidentiels, qui pouvaient potentiellement reposer sur une forme de secret d’État ou d’institution de l’ONU, ou des informations qui n’avaient pas à être partagées nulle part ailleurs qu’au sein même de la diplomatie, qu’elle soit française ou onusienne ?

R - C’est l’enquête administrative qui le dira car je ne dispose pas de cette information à cette heure. Je n’ai pas attendu d’avoir toutes les précisions sur cette affaire avant de prendre les décisions qui, à mon sens, s’imposaient.

Q - Vous saviez depuis quand, à propos de ce diplomate ?

R - Depuis hier, c’est en découvrant cette information que j’ai saisi la justice, lancé cette enquête administrative et cette procédure à son encontre.

Q - Est-ce que vous craignez qu’il y en ait d’autres ? Est-ce que c’est un sujet dans votre ministère ? Parce qu’on constate que Jeffrey Epstein, sa méthode, c’était d’approcher des puissants, peut-être d’essayer d’avoir des informations. Il l’a appliqué à plein de pays européens, vous venez de le dire. Est-ce que vous, vous êtes en train de scruter de fond en comble vos responsables, vos diplomates au sein du Quai, pour voir s’il peut y avoir des ramifications ailleurs ?

R - Ce n’est pas de l’inquiétude, c’est de la détermination. Comme je vous l’ai dit, ces fuites massives de documents soulèvent des soupçons graves sur des méfaits commis par des personnes individuelles, mais aussi d’influence, d’interférence dans la vie politique de pays européens dont la France. Et il me semble que la place de ces documents, c’est dans des tribunaux, des tribunaux judiciaires, plutôt que sur les réseaux sociaux aujourd’hui, où, certes, le travail médiatique permet de commencer à faire éclater la vérité, mais où on voit bien aussi que certaines personnes qui pourraient être citées dans ces documents n’ont en réalité pas grand-chose à se reprocher. C’est donc à la justice et aux procédures judiciaires de se saisir pleinement de ces questions.

Q - C’est les médias qui révèlent l’affaire hier soir. Vous n’avez pas l’information, vous venez de nous le dire. Est-ce qu’il y a à votre connaissance d’autres cas de diplomates au sein de votre ministère ?

R - Je ne peux pas l’exclure, puisque des noms de diplomates semblent apparaître dans les documents, mais sans que je puisse aujourd’hui en tirer la moindre conclusion.

Q - Alors, dans cette affaire, double affaire concernant ce diplomate, il y a une autre histoire qui est très gênante, elle aussi. Il était en poste en 2013 à l’ONU. Il sait à ce moment-là qu’il est visé par une enquête du FBI pour avoir consulté des sites pédopornographiques. Là, encore une fois, c’est ce qui est rapporté dans la presse. Il est exfiltré de l’ONU, donc rapatrié en France d’ailleurs par le Canada, de manière tout à fait discrète, et puis il continue sa carrière au Quai d’Orsay, dans des fonctions, là encore, très prestigieuses, sans que personne ne s’inquiète que ce fonctionnaire, ce haut fonctionnaire, ait consulté un jour aux États-Unis des sites pédopornographiques, et soit, potentiellement, encore une fois, cet homme évidemment est présumé innocent, mais se serait peut-être rendu coupable de crimes sexuels, de consultations de sites pédopornographiques.

R - Je comprends que cette situation provoque beaucoup d’indignation, elle m’indigne, personnellement. Je ne peux, en revanche, sans disposer des éléments étayés par l’enquête administrative que j’ai lancée, en tirer la moindre conséquence, puisque vous voyez bien qu’il faut que les faits soient bien établis, que les responsabilités soient bien établies avant qu’on en tire les conséquences.

Q - En 2013, il a été protégé par quelqu’un ? Vous n’y étiez pas à l’époque, mais si on est logique…

R - Mais cela, c’est ce que vous dites. Permettez-moi, Olivier Roy, de m’appuyer sur une enquête administrative et sur le travail de la justice pour en tirer mes propres conclusions.

Q - Enfin, s’il est exfiltré discrètement de New York à Paris, il n’y a aucune enquête interne, aucune enquête disciplinaire…

R - C’est vous qui le dites, moi, j’attends d’avoir de la transparence, 100% de l’information et de l’information, je dirais, sans biais, pour pouvoir tirer toutes les conséquences de cette affaire.

Q - Vous ne saviez pas, à votre prise de poste, qu’un fonctionnaire, il y a 13 ans, avait été exfiltré après des soupçons de consultation de site pédopornographique ?

R - Non

Q - Vous apprenez cette affaire dans la presse ?

R - Hier.

Q - Et là encore, ça vous effare ?

R - Cela m’effare et cela m’indigne.

Q - Alors cette affaire Epstein, on en avait parlé déjà la semaine dernière avec Jack Lang, à la tête de l’Institut du monde arabe qui a démissionné de ses fonctions, après que vous l’ayez convoqué d’ailleurs, il savait qu’il allait être convoqué. Pour vous, c’était inévitable ? Vous le convoquiez pour le limoger, c’était écrit directement ?

R - C’était inévitable parce que l’intégrité de l’Institut du monde arabe était en question et que nous ne pouvions l’accepter. C’est une institution que soutient le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui structure la relation avec un certain nombre de pays arabes, nous ne pouvions prendre le risque que cette institution voit sa crédibilité entamée.

Q - Donc vous allez nommer son successeur ou sa successeure bientôt, ce sera à quelle date ?

R - Le Conseil d’administration est convoqué pour mardi prochain, le 17, si ma mémoire est bonne, ce qui sera l’occasion d’élire un nouveau Président ou une nouvelle Présidente.

Q - Alors vous avez écouté, vous vouliez réagir, vous avez écouté la chronique de François Lenglet sur les eurobonds, donc Emmanuel Macron qui voudrait que l’Europe s’endette de manière commune pour pouvoir financer de grands projets qui coûtent des centaines et des centaines de milliards. En gros, la chronique de François Lenglet, c’est comment les Français peuvent être crédibles à demander à l’Europe d’emprunter de l’argent quand nous, effectivement, on ne peut plus le faire parce que nos finances publiques sont déjà au maximum de l’endettement. Est-ce qu’on est crédible à demander un endettement européen maintenant ?
R - Je suis en désaccord assez radical avec la chronique de François Lenglet qui développe un certain nombre d’arguments mais effectivement la France est crédible puisque l’histoire de la France en Europe, c’est souvent d’avoir pris des positions au début sans être nécessairement suivie par tous les autres et puis en étant rejointe au fil du temps. C’est ce qui s’est passé en réalité ces dix dernières années. L’endettement commun, François Lenglet l’a rappelé, nous l’avons déjà fait. Nous l’avons fait pendant le Covid et nous l’avons fait il y a quatre jours pour apporter un soutien financier à l’Ukraine. Maintenant, que dit le président de la République ? Il dit, regardez la Chine, regardez les États-Unis qui investissent massivement pour se réarmer sur le plan militaire, sur le plan technologique, sur le plan écologique. Et maintenant, regardez les déficits publics. Le déficit public de l’Union européenne, tous pays confondus, est deux fois inférieur au déficit public de la Chine et des États-Unis. Vous croyez que s’ils creusent leur déficit, c’est pour la beauté du geste ? Non. C’est pour développer tous ces secteurs, le militaire, la transition écologique, la technologie, l’intelligence artificielle, le quantique, pour acquérir une domination.

Q - Sauf que le déficit chinois, c’est Pékin qui paie. Le déficit européen, c’est les pays membres, chacun qui vont alimenter la caisse pour pouvoir payer l’endettement et les taux d’intérêt.

R - Si les États-Unis, entre guillemets, s’endettent deux fois plus vite que nous, si la Chine s’endette deux fois plus vite que nous, on peut laisser notre tête dans le sable comme des autruches en attendant de devenir une colonie industrielle et numérique des États-Unis ou de la Chine, ou alors au contraire, on peut redresser la tête et décider de reprendre le contrôle sur notre destin. Et c’est ce que propose le président de la République.

Q - Merci beaucoup Jean-Noël Barrot d’avoir été avec nous ce matin sur RTL, ministre des Affaires étrangères.

Source : RTL