Entretien de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avec « France Inter » (Paris, 7 janvier 2026)
Q - Et dans « Le grand entretien » avec Benjamin Duhamel, nous recevons donc ce matin le ministre des affaires étrangères. Chers auditeurs, posez-lui vos questions, faites-lui vos commentaires au 01.45.24.70.00. et sur l’application Radio France. Bonjour Jean-Noël Barrot.
R - Bonjour.
Q - Merci d’être avec nous ce matin sur France Inter, au lendemain d’une réunion cruciale à Paris entre les Européens volontaires pour garantir la sécurité de l’Ukraine en cas de cessez-le-feu, le président ukrainien et les émissaires de Donald Trump. Peut-on faire confiance aux Américains dans le contexte actuel ? Washington veut annexer le Groenland. On se demande jusqu’où ira Donald Trump après son opération au Venezuela et si les Européens ne sont pas trop tendres avec les États-Unis. On va en parler parce que c’est capital. Mais d’abord… Cette séquence, hier soir, à l’Élysée, les chefs d’État réunis ont annoncé le soutien des Américains à une force internationale déployée en Ukraine quand il y aura un cessez-le-feu. Ça veut dire que ça y est ? Washington a clairement choisi son camp entre Kiev et Moscou ?
R - Oui, clairement, hier, ce n’était pas une réunion comme les autres. C’était un grand jour pour la paix, pour l’Ukraine et pour l’Europe. Parce que c’est la première fois depuis des décennies qu’une trentaine de pays, de l’Europe, mais aussi de l’Amérique du Nord et de l’Asie mettent en commun leur force militaire pour que la paix en Ukraine, une fois conclue, puisse être garantie. C’est totalement inédit, c’est une initiative française et il y a donc de quoi être fiers. Et contrairement à ce que disait Pierre Haski à l’instant, ce n’est pas un miracle : c’est le fruit de mois et de mois de négociations. Et effectivement, les États-Unis, puisque vous m’interrogez là-dessus, qui poursuivent leur médiation entre l’Ukraine et la Russie, ont hier, à Paris, pris leurs responsabilités. Ils ont dit qu’ils prendraient en charge le suivi et la vérification du cessez-le-feu, ce qui est absolument majeur puisque, vous savez qu’une fois que l’on conclut un cessez-le-feu, encore faut-il vérifier qu’il n’est pas violé. Mais ils sont allés plus loin et ils ont dit qu’ils apporteraient leur soutien à la force multinationale pour l’Ukraine qui, comme vous l’avez dit, en deuxième rideau, à l’arrière de la ligne de front, viendra soutenir la première ligne, qui est l’armée ukrainienne.
Q - Qu’est-ce que ça veut dire Jean-Noël Barrot, apporter son soutien ? Ça veut dire riposter en cas d’attaque russe ?
R - Cela veut dire, d’abord, apporter un certain nombre de capacités militaires en soutien des capacités militaires de cette Coalition des volontaires, qui eux-mêmes, en arrière de la ligne de front, soutiennent cette armée ukrainienne qui va, avec 800.000 militaires être, je dirais, la première ligne de défense de l’Ukraine. Et puis effectivement, se pose la question du cas où, même si ces garanties de sécurité ont vocation à dissuader toutes nouvelles agressions, mais pour qu’elles soient dissuasives, il faut pouvoir dire qu’en cas de nouvelle agression, il y aura une réponse. Et cela aussi, les États-Unis se sont engagés à le faire.
Q - Donc là-dessus, c’est clair ? Parce que dans la déclaration finale, ce n’était pas indiqué. Si cessez-le-feu il y a, et on n’en est pas là, s’il y a force internationale, force d’interposition en quelque sorte en Ukraine, s’il y a attaque russe, les États-Unis riposteront et aideront les troupes européennes. C’est aussi clair que ça ?
R - Il est normal que dans des déclarations diplomatiques, on fasse une certaine économie des mots et des propositions. Mais ce que je peux vous dire, c’est que par rapport à là où nous en étions, il y a encore neuf mois, au moment de l’altercation entre le président Trump et le président Zelensky, nous avons franchi un nombre considérable d’étapes et que désormais, bien que poursuivant leur médiation entre la Russie et l’Ukraine, les États-Unis ont pris leurs responsabilités.
Q - Il y a un petit sujet entre Européens, parce que si le président Macron parle de plusieurs milliers de soldats français potentiellement déployés en Ukraine, les Italiens et les Allemands ne veulent pas envoyer de militaires sur le terrain ukrainien.
R - Il y a plus de trente pays qui sont impliqués. Impliqués pour faire quoi ? D’abord, régénérer l’armée ukrainienne. L’armée ukrainienne, avant l’agression et l’invasion de la Russie, c’était moins de 400.000 soldats. L’objectif, c’est de les maintenir à 800.000. Donc il va falloir leur donner des capacités. Premier élément. Deuxième élément, cette force multinationale pour l’Ukraine, qui, en arrière de la ligne de front, dans les airs, en mer et sur terre, va exercer un soutien, et donc une présence dissuasive.
Q - Mais donc, tous n’y participeront pas ?
R - Et chacun participe à l’une ou l’autre des composantes.
Q - Ce qu’il faut dire, c’est que tout ça, c’est en cas de cessez-le-feu. Et que ce cessez-le-feu, il paraît encore très loin. Ça bloque toujours sur les mêmes points de territoire. Le président ukrainien parlait d’un accord de paix scellé à 90%, même si les 10% manquants sont ceux qui contiennent tout… C’est quoi, l’échéance à venir ? Qu’est-ce qu’on peut imaginer, en termes de cessez-le-feu, dans les semaines, les mois qui viennent ?
R - Évidemment, la balle est désormais dans le camp de la Russie, qui doit accepter de mettre fin à cette guerre d’agression, qui épuise les ressources du peuple russe, etc. Mais je veux quand même souligner qu’au-delà de l’Ukraine, qui est une priorité absolue pour nous, pour la sécurité de l’Europe, cet exercice inédit qui a conduit des chefs militaires venant de plus de 30 pays, à l’initiative du Président de la République, à partager une planification militaire en commun, c’est un gage pour notre capacité à nous défendre à l’avenir contre toutes les menaces, contre d’autres menaces.
Q - Sauf que Jean-Noël Barrot, il y a cette situation paradoxale que soulevait il y a quelques instants Pierre Haski. Vous vous félicitez, encore ce matin, de l’appui des Américains. Ces mêmes Américains qui l’assument, ils veulent annexer un territoire européen, dans le cas d’espèce, le Groenland, qui appartient au Danemark, qui fait partie de l’Alliance atlantique, territoire européen au sens propriété du Danemark, même si les Américains considèrent que cela appartient à ce qu’ils appellent l’hémisphère occidental. Encore cette nuit, la parole de la Maison-Blanche dit que Donald Trump étudie plusieurs options, y compris celle d’utiliser l’armée. Comment est-ce qu’on peut faire confiance à des interlocuteurs qui, le mardi, vous soutiennent sur cette Coalition des volontaires et qui, dans la nuit, assument de vouloir annexer un territoire qui appartient au Danemark ?
R - D’abord, nous l’avons dit clairement, le Président de la République l’a dit sur place au Groenland, je l’ai dit moi-même sur place, à Nuuk : le Groenland n’est pas à vendre. Il appartient aux Groenlandais et son avenir se définira dans l’accord entre les autorités du Groenland et du Danemark. Quant à une éventuelle intervention par la force, même si je ne fais plus de politique ou de diplomatie-fiction…
Q - Là, ce n’est pas de la politique-fiction. C’est la porte-parole de la Maison-Blanche…
R - …elle n’aurait absolument aucun sens. Pour un pays de l’OTAN, s’en prendre à un autre pays de l’OTAN, cela n’aurait aucun sens, et surtout cela serait absolument contraire aux intérêts des États-Unis d’Amérique.
Q - Mais sauf que, pardon mais Jean-Noël Barrot, vous dites ça n’aurait aucun sens… On entend le Président de la République qui dit, hier soir, chez nos confrères de France 2, ne pas imaginer que les États-Unis puissent violer la souveraineté danoise.
R - Absolument.
Q - Mais c’est soit de la naïveté, soit du déni, puisque là, vous avez la Maison-Blanche qui, officiellement, dit : « On envisage toutes les options, y compris celles d’utiliser l’armée », et qui donne même un échéancier, puisqu’il y a quelques jours, Donald Trump disait « On va s’en occuper dans les 20 jours ». Donc, c’est très concret, ce n’est pas une vue de l’esprit.
R - Je crois que les États-Unis d’Amérique, jusqu’à nouvel ordre, sont très attachés à l’Alliance transatlantique, à l’OTAN, à laquelle ils ont apporté leur concours avec la sécurité de l’Europe, mais dont ils ont retiré des dividendes, des bénéfices exceptionnels. Et je crois qu’il faut faire attention, tout en les prenant au sérieux, à ne pas surinterpréter certaines voix qui s’expriment. Puisque moi-même, j’étais hier au téléphone avec le secrétaire d’État, le responsable de la diplomatie des États-Unis d’Amérique.
Q - Marco Rubio. Et alors, qu’est-ce qu’il vous dit ?
R - Il a confirmé que cela n’était pas retenu par les États-Unis.
Q - Donc lui vous dit, on ne touchera pas au Groenland ?
R - Il a écarté que l’on puisse imaginer que se produise au Groenland ce qui vient de se produire au Venezuela.
Q - Mais pourtant, je ne comprends pas très bien, parce que Donald Trump, jusqu’à présent, il fait à peu près tout ce qu’il dit. Donc quand il répète qu’il veut se procurer le Groenland, ça n’est pas forcément par voie militaire…
R - Je vous invite à peut-être qualifier un tout petit peu vos propos, puisque si je vous prends au mot, il m’est souvenir que Donald Trump a dit à plusieurs reprises, à de nombreuses reprises, qu’il mettrait fin à la guerre en Ukraine en 24 heures. Ce n’est pas tout à fait ce qu’il s’est passé. Donc si vous voulez bien, ne soyons pas fascinés, comme des spectateurs impuissants, par le déploiement de force auquel on assiste, et regardons les choses avec sang-froid. Il y a, aux États-Unis, un soutien massif pour l’appartenance de ce pays à l’OTAN. Appartenance qui, du jour au lendemain, serait compromise par toute forme d’agressivité à l’égard d’un autre membre de l’OTAN. C’est une Alliance, les membres se doivent le respect mutuel.
Q - Mais alors comment est-ce que vous qualifiez ce que répète Donald Trump depuis quelques jours sur le Groenland ? Si ce n’est pas une menace, c’est quoi ?
R - Je l’ai dit à plusieurs reprises. D’abord, je ne suis pas là pour commenter ou qualifier. Ce que j’ai dit à plusieurs reprises, c’est que le Groenland n’est ni à prendre ni à vendre, que c’est un territoire arctique, que c’est un territoire européen et qu’il le restera.
Q - Juste deux commentaires politiques. Édouard Philippe, qui dans les colonnes du Figaro ce matin, dit que l’Europe est devenue un commentateur du monde. L’ancien président de la République hier, qui chez nos confrères de France Info, vous appelle à assumer davantage le rapport de force. Est-ce qu’il n’y a pas un peu de faiblesse dans votre discours ?
R - Non, je ne crois pas.
Q - Je vais juste citer cette déclaration commune entre la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne et le Royaume-Uni : « Il revient au Danemark et au Groenland et à eux seuls de décider des questions concernant le Danemark et le Groenland. » Est-ce que vous ne gagneriez pas, y compris ce matin, à être plus ferme vis-à-vis de l’administration américaine, vis-à-vis de Donald Trump ?
R - Je crois que nous ne manquons d’aucune forme de fermeté. D’ailleurs, regardez, nous n’avons pas attendu les déclarations récentes que vous avez mises au menu de cet entretien ce matin pour nous préoccuper du Groenland. Le Président de la République, je le disais, s’y est rendu. Je m’y suis rendu moi-même. J’y ai annoncé la création d’un consulat. J’y ai séjourné sur un bâtiment militaire français qui participait à des exercices militaires en lien avec la marine danoise, les autorités groenlandaises. Donc, nous sommes présents. Nous avons même renforcé notre présence depuis que cette question a été posée. Quant à la situation plus générale du monde dans lequel nous sommes, notre position, cela n’est ni de nous lamenter comme des spectateurs des violations du droit international, ni de jeter le droit international avec l’eau du bain. La position, c’est de défendre ces grands principes parce qu’ils sont justes, mais en même temps de nous renforcer et de nous réarmer pour pouvoir nous défendre contre la loi du plus fort.
Q - Nous avons Frédéric au standard, dans ce contexte de bouleversement du monde tel qu’on le connaît aujourd’hui. Bonjour Frédéric, bienvenue. Vous avez une question à poser au Ministre.
Q - Bonjour, cher Jean-Noël Barrot. Selon vous, M. Trump est-il toujours notre ami, un partenaire ou un concurrent, voire un adversaire, ou même notre patron ? En fonction de votre analyse, j’aimerais savoir ce que peuvent faire les autorités françaises, en dehors du déni que soulever, à mon avis, à juste titre, Benjamin Duhamel, en dehors de publier des communiqués souvent contradictoires ?
Q - Merci Frédéric, la ligne n’est pas très bonne, donc je résume. Trump, un ami, un adversaire, un patron ? Et qu’est-ce qu’on fait ?
R - Merci beaucoup Frédéric et bonne année à vous et à vos proches. Vous posez, à mon avis, la question principale de cette rentrée. Entre les pays du monde, il n’y a pas tellement d’amitié. Il y a des intérêts, il peut y avoir des valeurs partagées. Donc, je n’irai pas jusqu’à qualifier d’amitié les relations entre les pays. Ensuite, la France n’a pas de patron. La France est indépendante, c’est une grande nation qui est souveraine. Qu’est-ce que l’on fait ? Eh bien, dans un moment où le monde, de toute évidence est désormais soumis à la loi du plus fort, même si nous le regrettons et que nous ne pouvons pas nous y résoudre, parce que la loi du plus fort conduit à l’instabilité et à la guerre, nous nous renforçons, nous nous réarmons. Nous nous réarmons sur le plan militaire, sur le plan économique et sur le plan moral. Et c’est la raison pour laquelle, Frédéric, il est si important que nous puissions donner à la France un budget le plus rapidement possible, à nos armées, un budget le plus rapidement possible, pour que nous puissions nous défendre contre ceux qui pourraient, d’une manière ou d’une autre, porter atteinte à nos intérêts.
Q - Jean-Noël Barrot, juste avant de parler du Venezuela, puisque Frédéric vous posait la question de ce que vous faites. Là encore, restons un instant sur la question du Groenland. Si d’aventure Donald Trump décidait de passer à exécution quant à ses menaces d’annexion de ce territoire, qu’est-ce que vous feriez ? Est-ce que vous avez un plan ? Par exemple, à votre place hier, dans ce studio avec Florence, Dominique de Villepin disait qu’il ne faut pas hésiter à menacer d’utiliser ce qu’on appelle l’outil anti-coercition européen, c’est-à-dire des mesures de rétorsion économique. Est-ce que vous avez un plan si Donald Trump décide de dire « le Groenland est à nous » ?
R - Dominique de Villepin était un grand ministre des affaires étrangères. Son privilège, c’est de ne plus l’être et de pouvoir donc faire un peu de diplomatie-fiction, ce que je me refuse à faire. Ce que je peux vous répondre en tout cas, c’est que quelle que soit la forme des intimidations et quelle que soit leur provenance, nous avons engagé un travail, bien sûr, au Quai d’Orsay, pour nous préparer à riposter, à répondre et à ne pas répondre seuls. Parce que pour répondre, il faut être convaincants et percutants. Et donc, une fois que ce travail aura abouti dans les prochains jours pour pouvoir le partager avec nos principaux partenaires européens…
Q - C’est-à-dire un plan si, d’aventure, le Groenland était annexé ?
R - Quelles que soient les formes de l’intimidation. On est là, aujourd’hui, sur le Groenland, parce qu’on a entendu dans la nuit des déclarations tonitruantes venant des États-Unis.
Q - Parce qu’on l’entend depuis samedi.
R - Pardonnez-moi, il y a eu d’autres gestes qui s’apparentent à des formes d’intimidation. Rappelez-vous des sanctions qui ont été prises à l’encontre de cinq personnalités européennes il y a encore quelques jours. Face à ces marques d’intimidation, nous voulons agir, mais agir avec nos partenaires européens. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle j’ai invité aujourd’hui mon collègue allemand et mon collègue polonais, puisque nous formons ensemble un triptyque, un trio qui a une capacité d’entraînement sur l’Europe. Et c’est de cette question dont nous allons discuter aujourd’hui.
Q - Mais qu’est-ce qu’on attend, Jean-Noël Barrot ? Pourquoi est-ce qu’on est si lents à réagir et à mettre un pied dans ce rapport de force ?
R - Non, je ne crois pas que l’on soit inactifs. Est-ce que l’on doit accélérer le tempo ? Oui. Et d’ailleurs, ça fait huit ans que la France le dit. Et on a obtenu des premiers résultats. Pour revenir à la première question que vous m’avez posée tout à l’heure, regardez…
Q - Ce n’est pas très clair. Sur le Groenland, on ne peut pas dire que ça dissuade franchement les responsables de l’administration américaine de ne pas avoir ces propos tonitruants comme celui de cette nuit.
R - Ah, vous savez, je pense que les voix européennes restent entendues aux États-Unis d’Amérique, où beaucoup sont conscients de la valeur de l’appartenance à l’OTAN, du fonctionnement de l’OTAN pour la sécurité américaine.
Q - Juste, avant de parler du Venezuela, vous aviez il y a quelques instants cette expression : « il n’y a pas d’amitié entre les peuples » ?
R - Si, de l’amitié entre les peuples, il y en a. Mais en général, on ne parle pas d’amitié entre les nations. Il y a des intérêts, des valeurs partagées.
Q - Donc les États-Unis, ce n’est pas un pays ami ? Ce n’est plus un pays ami ?
R - Le peuple américain et le peuple français ont une longue histoire commune de défense de la liberté qui a commencé avec, vous savez, cette aventure extraordinaire du jeune Lafayette qui, à 19 ans, est allé prêter secours à ces Américains qui voulaient obtenir leur indépendance. Et au XXe siècle, je dirais les jeunes marines américains qui ont débarqué sur les plages de Normandie au péril de leur vie, au sacrifice de leur vie pour libérer la France. Donc il y a cette amitié ancrée dans l’histoire.
Q - On a la sensation que les temps changent tout de même. Et si on s’interroge sur la faiblesse des Européens, Jean-Noël Barrot, c’est aussi à cause de la réaction initiale d’Emmanuel Macron après l’opération du Venezuela, l’opération américaine, la capture du président Maduro. Le chef de l’État, Emmanuel Macron, dans un premier temps, il n’a pas dit un mot du droit international et du non-respect du droit international. Il a fini par durcir ses propos quelques jours tard. Est-ce que c’est une erreur ? Est-ce que c’est une faute ?
R - Je suis un peu déçu, parce que vous me donnez l’impression de ne pas lire les communications du Quai d’Orsay.
Q - Alors tout à fait, de votre côté, vous étiez plus ferme.
R - La France parle d’une seule voix. Elle a d’abord dit, par une communication du Quai d’Orsay, les crimes de Nicolás Maduro, dictateur sans scrupules qui a confisqué les libertés à son peuple et qui lui a volé les élections. Elle a dit, dans le même élan, que la méthode employée contrevenait au droit international. Et elle a même été jusqu’à dire que la multiplication des violations par des membres permanents du Conseil de sécurité, quels qu’ils soient, du droit international, aurait de lourdes conséquences sur la sécurité du monde. Et ce faisant, la France a eu sans doute le propos le plus tranché, le plus dur sur cette question.
Q - Mais ça, c’est vous qui l’avez dit. Parce qu’Emmanuel Macron, son message, il était tellement sympathique pour Donald Trump que Donald Trump l’a retweeté.
R - Troisième élément de la réaction française, nous avons dit, par la voix du Président de la République, que nous appelions à une transition démocratique, pacifique, qui respecte la souveraineté du peuple vénézuélien et le choix du peuple vénézuélien. Cette voix de la France, elle est une, unique, et elle est cohérente. Le reste, c’est de la littérature et cela n’intéresse personne.
Q - Ce n’est absolument pas pour sous-estimer l’importance que vous avez comme chef de la diplomatie.
R - Si, je le vois bien.
Q - Non, pas du tout. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle on vous invite dans ce studio. Mais sous la Ve République, le Président de la République, il est chef des armées, c’est lui qui prend les décisions de la diplomatie. Et quand on regarde d’ailleurs par rapport à ses homologues européens qui, certes, ont eu des propos pour le moins elliptiques ou embarrassés, au moins, il y avait des références plus ou moins claires au droit international. Là, il n’y en avait aucune. Le propos est repris par Donald Trump. Au fond, c’est un peu la même question qu’on se pose sur, parfois, les contorsions qu’il y a quant au Groenland. Est-ce que vous avez peur de froisser Donald Trump ? Vous avez peur de Donald Trump ?
R - Non, Benjamin Duhamel, vous me posez la question inverse de celle que vous m’avez posée il y a quelques instants. Tout à l’heure, vous me disiez, à juste titre, « Mais est-ce que tout cela, ce n’est pas le symptôme d’une grande impuissance ? » Et maintenant, vous me dites « Pourquoi est-ce que vous ne faites pas des déclarations ? » Eh bien, je vous le répète, parce que notre position…
Q - C’est exactement la même question que je vous pose, justement.
R - …notre position, ce n’est ni de nous complaire, de nous prélasser dans des déclarations impuissantes, ni de jeter les grands principes avec l’eau du bain. Et c’est pourquoi, s’agissant du Venezuela, nous avons d’abord fermement exprimé ce que nous pensions de Nicolás Maduro et de la méthode employée. Mais nous ne nous sommes pas comportés…
Q - Et sur l’appel à la transition démocratique, vous avez le sentiment d’être entendu ? Parce que quand on voit…
R - Mais si la France ne le dit, qu’est-ce qui peut se passer ? Eh bien, c’est que le jour d’après, pour les Vénézuéliens, la transition soit confisquée. C’est pourquoi il était si important que la France puisse dire…
Q - Mais elle ne l’est pas, en ce moment ? Hier, la vice-présidente Delcy Rodríguez, qui est donc désormais la présidente par l’intérim, a prêté serment. Les appels à ce que le vainqueur de l’élection de 2024 puisse prendre le pouvoir restent pour l’instant lettre morte…
R - Et hier, j’ai convoqué cet appel téléphonique avec les ministres des affaires étrangères du G7, que la France préside depuis le 1er janvier. Et j’ai interrogé le secrétaire d’État américain sur cette question, qui nous a dit que l’objectif était bien une transition démocratique.
Q - Donc visiblement, Marco Rubio vous dit beaucoup de choses au téléphone en privé qu’il ne dit pas dans les médias ou dans des communiqués ?
R - Et nous voulons que cette transition puisse intervenir le plus rapidement possible. Et c’était très important que la France le dise. Parce que si la France ne le dit pas, le risque, c’est que cette transition soit confisquée.
Q - Un mot, Jean-Noël Barrot, quand vous entendez Mathilde Panot, la patronne des députés insoumis, qui refuse de qualifier Nicolás Maduro de dictateur. Il va y avoir un débat à l’Assemblée nationale ?
R - J’appelle cela du double standard, comme le Premier ministre l’a fait, admirablement, au banc de l’Assemblée nationale.
Q - On n’a hélas pas le temps de prendre Michel au standard, qui pose une question intéressante. Comment peut-on donner une image forte sur le plan extérieur alors qu’on est faible à l’intérieur ? J’en veux pour preuve le traité du Mercosur, que l’Europe s’apprête à signer avec les pays d’Amérique latine. On a perdu sur ce dossier. La France est la première puissance agricole. Elle ne veut pas de ce traité. Les agriculteurs le font savoir sur leurs tracteurs en ce moment. Pour autant, l’Europe va signer. C’est un camouflet, pour nous ?
R - Vous me parlez de force à l’extérieur. Et je veux vous dire, puisqu’on commémore le triste anniversaire de Charlie et de l’Hypercacher, que samedi soir, les forces militaires françaises ont frappé les installations de Daech en Syrie. Un an jour pour jour, après le déplacement que j’ai fait là-bas, moins de trois semaines après la chute du régime de Bachar al-Assad.
Q - Ce qui n’a rien à voir avec ma question sur le Mercosur.
R - Non, mais je crois que ce n’était pas tout à fait la question de Michel. La question de Michel, c’est comment est-ce qu’on fait pour démontrer de la puissance à l’extérieur ? Eh bien, nous l’avons fait avec beaucoup de résolution.
Q - En étant faibles à l’intérieur. Un mot sur le Mercosur. Donc, la France première puissance agricole. On est contre. On perd.
R - Oui, il arrive à la France, et vous avez invité M. de Villepin hier, il arrive à la France d’être isolée sur certains sujets ou de n’être pas tout à fait suivie par ses partenaires. Mais l’histoire, souvent, voire toujours, lui donne raison. Et notre position depuis neuf ans, c’est que l’Europe doit être plus souveraine. Et la souveraineté alimentaire, elle passe par la défense de nos agriculteurs.
Q - Là, ce n’est pas seulement être isolé. C’est que vous avez des agriculteurs, on entendait notamment à 7h50 le patron de la Coordination rurale, qui constate l’impuissance et la faiblesse de la France. Vous êtes chef de la diplomatie, la France est la première puissance agricole en Europe et est incapable de s’opposer à la conclusion d’un traité de libre-échange entre les pays du Mercosur et l’Union européenne.
R - Mais la messe n’est pas dite !
Q - Ah bon ?
R - On est encore loin de la ratification de cet accord. Nous allons continuer à nous opposer à cet accord en l’état. J’aimerais simplement attirer votre attention sur les concessions inédites qui ont été obtenues par le Président de la République, le Premier ministre, au profit des agriculteurs au sein de cet accord dit du Mercosur, mais aussi au-delà. Regardez les annonces qui ont été faites hier sur d’autres sujets, qui ne sont pas liés au Mercosur, mais comme la politique agricole commune. Et regardez les décisions que nous avons prises pour interdire l’accès au marché unique de certaines substances agricoles.
Q - Donc, ce n’est pas si mal, finalement. Vous n’allez peut-être pas vous opposer. Peut-être que vous allez vous abstenir quand le traité sera mis à la signature ?
R - Le compte n’y est pas. Cet accord n’est pas acceptable en l’État. Et la souveraineté alimentaire, nous allons continuer de convaincre nos partenaires européens que ça n’est pas accessoire, mais que c’est essentiel.
Q - Merci Jean-Noël Barrot d’avoir été au micro de France Inter ce matin
R - Merci.
(Source : France Inter)