Déclarations de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, à « RFI » et « Radio France », en marge de son déplacement en Lettonie (Riga, 15 janvier 2026)
Q - La question que je souhaitais vous reposer, c’est la nature de la menace qui pèse sur le Groenland. Vous avez dit tout à l’heure, en fin de conférence de presse, que la nature de cette menace méritait d’être « déterminée ». Cela veut donc dire que la menace russe et chinoise, elle n’est pas imminente, elle n’est pas avérée comme étant imminente ? C’est ce que disent les Allemands. C’est ce qu’a dit tout à l’heure votre homologue lettone. Ce n’est pas ce que vous dites. Que dit la France là-dessus ? Quel est l’état de la menace ? Et la menace n’est-elle pas américaine ?
R - Ce que dit la France, c’est que l’Arctique est une zone convoitée pour ses ressources, mais aussi pour son positionnement, qui emporte des conséquences en matière de sécurité. Les responsables danois, avec lesquels nous travaillons régulièrement et depuis longtemps à ces questions de sécurité dans l’Arctique, au sein de l’OTAN, et aussi avec nos partenaires européens, ont souhaité inviter la France à participer à un exercice dont ils ont la responsabilité souveraine, « Arctic Endurance ». Et c’est pour témoigner de notre soutien au Danemark, témoigner du fait que nous souhaitons prendre en charge la sécurité de l’Europe, et la sécurité de l’Europe dépend aussi de la sécurité de l’Arctique, que nous avons répondu favorablement à cette invitation.
Q - La menace russe et/ou chinoise est-elle, oui ou non, imminente sur le Groenland ?
R - Vous savez, la meilleure manière de dissuader la menace, c’est de faire ce que nous faisons aujourd’hui, au niveau européen comme au niveau national, c’est-à-dire de relever nos défenses. Chacun voit bien que le niveau de la menace s’est considérablement élevé, notamment il y a quatre ans, lorsque la Russie, au mépris du droit international, a lancé sa guerre d’agression, son invasion en Ukraine. Nous avons pris des décisions qui s’imposaient. Nous avons, au niveau européen, développé nos capacités, nos moyens de financement. Et au niveau national, nous avons décidé de doubler les moyens consacrés à nos armées. Encore faut-il que les budgets soient votés. C’est pourquoi les débats qui ont lieu aujourd’hui au Parlement français sont vitaux.
Q - À Qui s’adresse le signal envoyé par les pays européens, dont la France, qui envoient des hommes, des soldats au Groenland ? Est-ce que ça s’adresse à la Russie et à la Chine, ou est-ce que ça s’adresse aux États-Unis ?
R- Ça s’adresse au Danemark, qui a appelé le soutien et la solidarité de la France. Et de la même manière que nous aimerions pouvoir nous appuyer sur le soutien et la solidarité de nos partenaires européens si nous nous trouvions dans la même situation, nous avons répondu favorablement.
Q - Mais est-ce qu’il n’y a pas un double message, au-delà du Danemark et du soutien que vous voulez apporter ? Comme vous l’avez dit, si vous étiez dans la même situation, vous aimeriez que l’inverse soit vrai, mais est-ce qu’il n’y a pas aussi un côté symbolique, au moment où les États-Unis menacent de s’emparer du Groenland, d’adresser aussi un message aux Américains ?
R- Des exercices conjoints avec les autorités danoises ou d’autres pays européens, ce n’est pas le premier que nous faisons. Moi-même, lorsque je me suis rendu au Groenland, le 31 août dernier, je m’y suis rendu à bord d’un bâtiment militaire français qui mouillait au Groenland, avant d’aller participer, aux côtés de la marine suédoise et en lien étroit avec les autorités groenlandaises, à un exercice du même type. C’est aussi notre responsabilité que de participer à ces exercices, qui concourent, en quelque sorte, à la sécurité de l’Arctique, dont la sécurité européenne est indissociable.
Q - Est-ce qu’on ne peut pas dire parfois aux Alliés qu’ils vont peut-être trop loin avec le Danemark, en voulant occuper le Groenland, s’en accaparer ?
R- Lorsque des propositions ont été formulées qui nous paraissaient inacceptables, nous n’avons pas hésité à le dire. Le Président de la République, avant l’été, l’a dit très clairement sur place, à Nuuk, au Groenland. Le Groenland n’est ni à prendre ni à vendre. Je l’ai moi-même rappelé : le territoire du Groenland est un territoire européen qui est placé sous la protection de l’OTAN. Et je veux rappeler que le Premier ministre du Groenland l’a dit lui-même avec une très grande clarté avant-hier. Le peuple du Groenland ne souhaite être ni possédé, ni gouverné, ni intégré aux États-Unis d’Amérique. Le peuple du Groenland a fait le choix du royaume du Danemark, de l’OTAN et de l’Union européenne.
Q - Mais qu’est-ce que vous pouvez dire aux Américains, au-delà de rappeler les droits, de rappeler la volonté des peuples de disposer, de choisir et de faire leurs propres choix ? Comment convaincre les Américains que le Groenland n’est pas à prendre et que les Européens peuvent assurer la défense du Groenland et du Danemark qui serait une défense contre une menace potentielle russe et chinoise ?
R - Le Groenland n’est pas à vendre, puisque de toute évidence, il n’y a pas de vendeur. Les autorités danoises et les autorités groenlandaises l’ont dit avec beaucoup de fermeté. S’agissant des menaces qui ont été évoquées par les États-Unis d’Amérique, mon collègue danois a proposé hier, avec notre collègue groenlandaise, qu’un groupe de travail du haut niveau puisse être créé avec les États-Unis pour partager un diagnostic commun ; cependant que par l’exercice auquel des militaires français vont participer au Groenland, nous montrons que, si toutefois une menace devait survenir, les Européens seraient pleinement capables de lui faire face.
Q - Vous pourriez nous en dire un petit peu plus sur les moyens ou pas de la France ?
R - Ni plus ni moins que ce que le Président de la République a annoncé lors de ses voeux aux armées. Les premiers soldats français sont d’ores et déjà arrivés au Groenland. D’autres suivront, avec des capacités terrestres, maritimes et aériennes.
Q - Des visites des ministres des affaires étrangères européens sont-elles prévues prochainement au Groenland, pour réassurer votre position, la position danoise aussi, pour la conforter ?
R - C’est une possibilité qui est aujourd’hui envisagée. Je rappelle que c’est le 6 février que le représentant de la France, puisque nous avons décidé d’ouvrir au Groenland un consulat, il sera formellement installé.
Q - Cela pourrait être l’occasion d’une visite de votre part, éventuellement visite conjointe avec d’autres ministres européens ?
R - Je m’y suis rendu l’été dernier, je n’exclus évidemment pas de m’y rendre à nouveau, à l’invitation du Danemark et du Groenland.