Entretien de Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé de l’Europe, avec « LCI » - Extraits (Paris, 23 janvier 2026)
Q - Les Américains ont-ils utilisé Davos pour faire la leçon aux Européens ? Dans tous les cas, Donald Trump était ravi de son voyage. Regardez ses mots : « Quel voyage formidable à Davos. Tant de choses accomplies, notamment l’accord-cadre avec l’OTAN sur le Groenland. Et puis, le conseil de la paix. Wow ! Make America great again. » Bonsoir Benjamin Haddad.
R - Bonsoir.
Q - Vous êtes ministre délégué chargé de l’Europe. À mes côtés, Natacha Poloni pour m’accompagner.
Q - Bonsoir.
[…]
Q - Et puis ces dernières déclarations de J.D. Vance qui dit « Ils ont presque l’impression de devoir bomber le torse. » Benjamin Haddad, est-ce qu’on peut encore dire que les Américains sont nos alliés quand on voit ces mots-là ?
R - Ce type de déclaration, je crois qu’elles n’ont pas beaucoup d’importance et on n’a pas de leçon à recevoir des Américains ni de qui que ce soit d’ailleurs. Je crois que Davos et puis ces derniers jours, cela a été surtout l’occasion pour les Européens d’afficher une vraie fermeté et une unité. Et pour le Président de la République, de rappeler de façon très claire, nous, ce que l’on a toujours défendu avec constance depuis 2017, c’est que l’on rentre dans un monde effectivement plus violent, plus brutal et que l’on doit compter avant tout sur nous-mêmes. Sur nous-mêmes, cela veut dire réarmer, augmenter nos budgets de défense ; c’est ce que l’on fait en France, en ayant doublé le budget de défense de la France, mais on doit aussi le faire avec la coopération industrielle au niveau européen ; ce que l’on doit faire en investissant dans la productivité, dans la compétitivité, dans la prospérité de notre continent européen, en approfondissant le marché intérieur, en simplifiant nos règles, en soutenant nos innovateurs dans des domaines dans lesquels on a trop de dépendance aujourd’hui : l’intelligence artificielle, le spatial, le quantique, le numérique, etc. Et c’est l’heure des Européens. Le Président de la République a porté la voix de la France et puis la voix, aussi, des Européens, je crois qu’il nous a tous rendus très fiers et qu’on a envoyé aussi un message de grande clarté sur les sujets comme celui du Groenland à Davos et puis hier aussi à Bruxelles.
Q - Alors on verra si vos belles paroles ne sont que des belles paroles, Monsieur le ministre, parce qu’on peut se poser la question, sommes-nous capables vraiment d’arriver à ce stade, d’être à ce niveau-là, au niveau européen ? Pouvons-nous faire sans les Américains ? Mais tout de même, le ton monte d’un cran ce soir, puisque Donald Trump a attaqué directement l’OTAN en disant ceci.
[…]
Q - Vous dites quoi aux familles des Français morts en Afghanistan ?
R - C’est exactement la bonne question. Les familles des Français morts en Afghanistan, les familles de tous les Européens qui se sont engagés avec les États-Unis, on ne se parle pas comme cela entre alliés. Quand on a une alliance, elle se fait parce que l’on partage des valeurs, parce que l’on partage des intérêts de sécurité, elle doit se faire aussi dans le respect et dans une ambiance équitable. Et vous savez, je parle régulièrement par exemple avec mes homologues du Danemark, les Danois, ils ont perdu beaucoup de soldats en Afghanistan, en Irak aussi, dans un conflit dans lequel nous ne nous sommes pas impliqués, et ils voient aujourd’hui les intimidations, les menaces de la part des États-Unis. Une fois de plus, au fond, je pense que plutôt que de passer notre temps à commenter les déclarations des uns et des autres, il faut se concentrer sur ce que l’on doit faire nous-mêmes, parce que vous avez posé la question tout à l’heure, est-ce qu’on sera capable d’assumer notre indépendance ?
Q - Les déclarations changent le ton diplomatique également, Benjamin Haddad, vous le savez très bien. C’est-à-dire qu’à partir du moment où on fait une déclaration, qu’elle soit sur X, qu’elle soit sur Truth [Social], qu’elle soit devant une télévision, ça peut changer la donne sur le plan diplomatique.
R - Mais au fond, je pense que l’on est dans une accélération d’une tendance que l’on voit depuis longtemps. On le voyait déjà, je veux dire, Barack Obama qui nous annonçait le pivot vers l’Asie, qui n’agit pas en Syrie après l’utilisation des armes chimiques avec les conséquences de sécurité que cela a avant tout sur les Européens, qui attaque les Européens aussi en parlant de passagers clandestins de la puissance américaine ; on a vu déjà le premier mandat de Trump ; l’administration Biden qui a accéléré aussi dans le protectionnisme, l’Inflation Reduction Act, AUKUS, la fameuse affaire des sous-marins….
Q - Vous dites qu’on n’a pas écouté depuis des années ?
R - Non, on n’a pas écouté depuis des années, déjà, ce que nous disaient les Américains, qui nous disaient « on est en train de partir, attention, c’est à vous de vous prendre en charge ». Et puis, nous, nous portons cette approche depuis longtemps, au fond, de l’autonomie stratégique et la souveraineté de l’Europe, en disant « attention, nous sommes dans un monde qui est plus dangereux, donc donnons-nous les moyens d’assumer notre puissance et de défendre nos intérêts ». Cela, c’est la voie que porte la France aujourd’hui, je me rappelle, en 2017, cela paraissait bien solitaire quand on parlait de préférence européenne, par exemple dans l’industrie de la défense, l’argent du contribuable européen qui doit soutenir l’industrie de défense européenne. Cela paraissait bien solitaire de dire « attention, soyons capables aussi de défendre notre propre sécurité ». Aujourd’hui, on voit tous les Européens qui parlent ce langage. Maintenant, il faut que cela se décline et c’est ce que nous allons pousser beaucoup, notamment en 2026, parce que je pense que c’est une année absolument critique précisément pour l’Europe.
Q - Alors Natacha Poloni, est-ce que vraiment tous les Européens parlent le même langage selon vous ?
Q - Alors, il y a plusieurs problèmes. Non, en effet, tous les Européens ne parlent pas le même langage parce qu’ils n’ont pas tous les mêmes intérêts. Et tant qu’on fera semblant de croire qu’il y a les Européens, en fait, on aura du mal à comprendre les actions des uns et des autres, et en particulier, on a vu que l’Allemagne immédiatement a changé sa position. Mais surtout, je pense qu’il y a deux problèmes. Nous pouvons résister aux États-Unis. Nous pouvons, pas forcément tout de suite, mais nous pouvons nous en donner les moyens à deux conditions. La première, c’est d’avoir la bonne lecture de la situation, c’est-à-dire non pas être dans une nostalgie d’un supposé ordre ancien qui aurait été l’ordre du droit international et que maintenant il y aurait des prédateurs, ce qui, hélas, c’était un petit peu le discours d’Emmanuel Macron. Et j’ai préféré, par exemple, le discours du Premier ministre canadien, Mark Carney. Pourquoi ? Parce que, d’abord, il n’a pas parlé qu’en anglais, lui. Il a parlé aussi en français, et c’est un signe, mais surtout il a analysé l’ordre à venir, c’est-à-dire le fait que l’ordre ancien, c’était un ordre occidental où le droit international était instrumentalisé et que maintenant il va falloir penser un ordre des puissances moyennes contre les puissances impériales qui se sont réveillées. La deuxième condition pour que nous arrivions à résister aux Américains, c’est que nous décolonisions l’Europe. Et pour décoloniser l’Europe, il faut arrêter d’être totalement dépendants. Je rappelle que quand on a appris que François Hollande avait été écouté par la NSA, juste après, il a imposé au ministère de la défense d’utiliser Microsoft dans tous ses ordinateurs. Et puis derrière, nous avons acheté des drones Reaper qui nécessitent l’accord des Américains pour pouvoir décoller. L’extraterritorialité du droit américain qui a torpillé Alstom, qui a torpillé Lucent, enfin Alcatel-Lucent, qui a pris Alcatel. Il y a Technip également. Tout ça, il a fallu un temps infini pour s’en rendre compte. Moi, je suis ravie qu’il y ait des conversions maintenant. Mais par exemple, Benjamin Haddad, vous avez été directeur du centre Europe de l’Atlantic Council. Et la plupart des élites européennes participent à l’Atlantic Council. C’est le principal lobby qui œuvre à la dépendance des Européens vis-à-vis des États-Unis. Et depuis 2017, nous avons amplifié la dépendance vis-à-vis de Microsoft, vis-à-vis de Google… Donc on va y arriver, mais il faut démarrer maintenant.
R - Natacha Poloni, je suis tout à fait prêt à débattre avec vous et à discuter avec vous de tous ces sujets, parce que je partage d’ailleurs beaucoup des constats que vous avez posés. Je vous demanderais en revanche de ne pas verser dans le complotisme. Parce que j’ai passé sept ans aux États-Unis, j’étais d’ailleurs régulièrement sur cette antenne pour pouvoir en parler, et j’ai justement, aux États-Unis, porté la voix de l’autonomie stratégique. Moi ce que j’ai vu…
Q - Non, mais c’est un think-tank.
Q - Oui, c’est un think-tank, c’est un lobby.
R - Non, non, attendez, excusez-moi.
Q - On ne va pas débattre de ça.
R - Non, non, mais je voudrais juste…
Q - Il y a un lien transatlantique qui est soutenu par beaucoup.
R - Je voudrais juste répondre. Moi, j’ai passé sept ans aux États-Unis à travailler dans les think-tanks et à constater, comme je le disais, que l’Europe était devenue donnée négligeable et secondaire aux États-Unis. Et si nous voulions peser dans le monde et nous affirmer, nous devions nous donner les moyens d’assumer notre propre sécurité et nos intérêts. Et je l’ai écrit en français et en anglais. Je l’ai écrit dans un ouvrage en 2019, lors du premier mandat de Donald Trump, à l’époque où j’étais aux États-Unis et à l’Atlantic Council, qui s’appelle « Le paradis perdu », pour dire précisément « Donald Trump, attention, n’est pas une parenthèse, On ne va pas revenir à la relation transatlantique telle que l’on pouvait l’imaginer ou la fantasmer. Il est un accélérateur de l’Histoire et les Européens doivent investir dans leur autonomie. » Et ce discours-là, il faut le tenir en France, il faut le tenir en Europe. Je pense même d’ailleurs que les Européens doivent le tenir aux États-Unis pour dire aux Américains « Oui, on va s’affirmer, oui, on va avoir notre propre autonomie sur l’industrie de la défense et vous devez cesser de nous en empêcher parce qu’en plus, fondamentalement, si vous voulez des Européens qui peuvent prendre plus de part aussi pour assurer leur propre sécurité, puisque c’est ce que nous disent d’ailleurs les dirigeants américains, il faut arrêter de les en empêcher, ce qu’ont souvent fait les administrations démocrates comme républicaines. Si on se rappelle, par exemple, de l’administration Clinton dans les années 90, au moment où la France poussait aussi un agenda d’Europe de la défense, vous voyez des agents comme Madeleine Albright qui disaient « attention à la redondance, à la duplication. » Et ce discours-là, vous avez raison, il a beaucoup été entendu par nos partenaires européens qui ont souvent mis la relation transatlantique au cœur de leur pensée stratégique. C’est le cas de l’Allemagne, c’est le cas des pays baltes, c’est le cas de certains pays scandinaves, pour des raisons historiques et géographiques que l’on peut comprendre. Aujourd’hui, on voit les lignes qui sont en train de bouger. On voit, au contraire, que l’on ne reviendra au monde d’hier. Et donc, il faut en tirer les conclusions. Alors oui, cela veut dire… parce que tout ce que vous dites sur cesser la colonisation, par exemple, sur le plan numérique, si on veut pouvoir le faire, moi, je crois que l’on ne peut pas le faire seul. On a un marché intérieur européen, c’est 450 millions d’individus. On a des innovateurs dans l’intelligence artificielle, dans le quantique, on en a en France. Mais trop souvent, ils ont encore du mal à aller chercher les financements, à aller passer à l’échelle. Donc donnons-leur les moyens de réussir, parce que c’est cela aussi la condition de la souveraineté, c’est de soutenir nos entreprises et nos entrepreneurs. Donc, 1/, faire la préférence européenne, c’est ce que l’on porte, nous, dans tous les textes européens, c’est-à-dire on va aller soutenir nos propres acteurs et on va aller réserver les marchés publics européens pour ces acteurs. Deuxièmement, trouvons les financements. Et puis on a aujourd’hui, et c’est ce qu’a dit Emmanuel Macron lors de son discours à Davos, on a un marché intérieur qui est encore trop fragmenté. C’est beaucoup plus facile quand vous êtes une entreprise à New York d’aller vous installer en Californie ou en Floride que quand vous êtes un Européen qui est en France, qui a réussi en France, qui a trouvé des financements, d’aller en Allemagne, en Pologne ou en Espagne. Cela veut dire faisons le 28e régime de droit des affaires pour que les entreprises puissent… Non mais je veux bien, mais en fait on ne peut pas d’un côté dire, nous, on veut peser face aux Américains, on veut pouvoir défendre nos intérêts et en même temps tenir un discours souverainiste, dire refermons-nous encore plus, ne coopérons pas avec nos alliés européens, n’approfondissons pas notre marché intérieur, je crois que c’est avec cette voix française et avec cette ambition française que nous portons en Europe que l’on pourra peser.
Q - Bon, avançons sur un autre sujet, parce qu’il est aussi primordial. Des négociations sur l’Ukraine ont lieu actuellement. Pourquoi nous n’y sommes pas, Benjamin Haddad ?
R - Nous y sommes, ne serait-ce que parce que, vous savez, si on voit là où on était il y a un an, après l’élection du président Trump…
Q - Mais à la table, nous n’y sommes pas.
R - Mais attendez, je voudrais rappeler quand même ce que l’on disait, quand on voyait le président Zelensky dans le bureau ovale avec le président Trump et le vice-président Vance, on nous avait expliqué que l’on allait avoir une capitulation forcée des Ukrainiens, que tout cela allait se faire en 24 heures sur le dos de l’Europe, entre les États-Unis et la Russie. Ce que l’on a vu, notamment grâce à la diplomatie de la France au sein de la Coalition des volontaires, c’est que l’on a réaligné avec les Ukrainiens, avec les Américains, pour dire, déjà, on doit se mettre ensemble pour préparer le « jour d’après » et faire en sorte que si demain, on a une paix, ce n’est pas une capitulation, mais que l’on se donne les moyens de continuer à soutenir l’armée ukrainienne et d’avoir ensemble des alliés qui pourront aider les Ukrainiens à garantir la paix et la sécurité.
Q - Justement, si on doit être dans une Coalition des volontaires et qu’elle est présidée par Keir Starmer et Emmanuel Macron, pourquoi nous ne sommes pas là en train d’en parler ? Puisqu’après le cessez-le-feu, ce sont les troupes européennes, majoritairement, avec d’autres pays qui seront…
R - On travaille avec nos partenaires ukrainiens, avec nos partenaires américains. Vous avez vu le Président de la République lui-même qui a dit que si les conditions sont remplies avec nos alliés européens, on est aussi prêts à réengager un dialogue avec Moscou d’ailleurs, parce qu’il n’y a aucune raison, en effet, de laisser les autres mener les négociations sociales à nos places. Maintenant, moi ce que je veux quand même constater, vous savez, j’étais en entretien il y a deux jours avec le ministre Andre Sibia, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, dans son bureau qui est dans la pénombre. La vérité, c’est que les Russes continuent d’accélérer leurs frappes cyniques contre la population ukrainienne, contre les infrastructures ukrainiennes. Aujourd’hui, il y a une grande partie de Kyiv qui est plongée dans le noir, où le chauffage est coupé. Donc là, aujourd’hui, on parle de négociations, on parle même du « jour d’après ». La vérité, c’est que la guerre continue…
Q - Vous y croyez à ce round-là ? Parce que ça fait plusieurs fois qu’on parle de négociations.
R - Non, mais moi je partage votre vigilance et votre prudence, puisque fondamentalement, on voit que rien aujourd’hui dans la posture de la Russie sur le terrain ne suggère qu’elle a envie de mettre fin à sa guerre d’agression contre les Ukrainiens. Et donc on doit continuer ce travail de négociation et le travail aussi pour préparer le « jour d’après » avec la Coalition des volontaires, mais on doit aussi faire monter la pression, aussi bien sur le plan économique que sur le plan militaire, sur la Russie, pour qu’elle se mette de bonne foi autour de la table des négociations. Les Ukrainiens, cela fait plus d’un an qu’ils disent qu’ils sont prêts à cesser le feu, qu’ils sont prêts à cesser le combat, et c’est les Russes qui continuent.
Q - Ils ont aussi planté du doigt les Européens à Davos, en disant très clairement, c’est un kaléidoscope, je crois qu’il l’a dit ça, Volodymyr Zelensky, en disant, c’est tout beau, tout rose, vous nous promettez beaucoup de choses et…
R - J’ai entendu le président Zelensky rendre quand même un hommage particulier au rôle de la France et du Président de la République, à la fois dans la réaction des Européens et dans la Coalition des volontaires.
Q - Il a aussi dit que l’Europe, sur les pétroliers notamment, parce que j’allais vous poser la question sur les pétroliers, il y en a un qui a été arrêté par la Marine nationale, qui est en route vers Marseille à l’heure actuelle. Et sur les pétroliers, il a dit que les Américains n’ont pas peur d’y aller et de taper quand il s’agit des côtes du Venezuela, mais alors nous, on met beaucoup de temps, parce que voilà, on est un peu bloqués au niveau européen, il faut prendre des décisions, ça prend du temps, etc. Vous répondez quoi à ça ?
R - Déjà, vous le voyez, on le voit à travers vos images et même le titre que vous avez choisi. Nous, on agit face à la flotte fantôme, on a eu encore un exemple, là, ces derniers jours. On a pris 19 paquets de sanctions européennes et en particulier les derniers qui ont mis l’accent sur la lutte contre la flotte fantôme qui est utilisée par la Russie pour contourner les sanctions, on le sait, pour renforcer nos outils européens, pour aussi mettre des sanctions sur des acteurs du secteur énergétique comme Rosneft, comme Luke Oil, qui continuaient de générer des ressources pour l’effort de guerre de la Russie. Et puis je voudrais rappeler quand même là aussi, parce que c’est le genre de questions que l’on se posait il y a un an, aujourd’hui, l’essentiel, la grande majorité de l’aide à l’Ukraine, que ce soit sur le plan économique ou sur le plan militaire, elle vient des Européens. Les trois quarts du renseignement militaire, par exemple, de l’image satellite des Ukrainiens, vient de la France. Donc je pense que les Européens peuvent être très fiers du travail qu’ils font pour soutenir l’Ukraine. Après tout, c’est notre sécurité qui est en jeu. On va continuer. C’est un exemple de plus des Européens qui savent, là aussi, ne pas laisser d’autres écrire leur histoire à leur place.
Q - L’autre problème, tout de même, c’est le Groenland. On a vu Marc Rutte faire un peu une sorte de deal sur le dos des Danois, au nom de l’OTAN, alors qu’il n’a pas cette capacité-là, Natacha Poloni.
Q - Le problème, c’est « quel mandat ? » en effet. Et on a vu à quel point, surtout, dans cette discussion entre Donald Trump et Marc Rutte, derrière, les Européens avançaient en ordre dispersé, c’est-à-dire que l’Allemagne a petit à petit temporisé, les Italiens sont très en retrait, et c’est pour ça que j’insistais tout à l’heure sur le fait que pour que l’Europe soit forte, il faut assumer qu’il y a des divergences, et il faut que la France pèse davantage en Europe, ce que, pour l’instant, elle ne fait pas assez, pour beaucoup de raisons qu’on n’a pas le temps d’exprimer ici. Mais voilà la question. Les Européens peuvent empêcher Donald Trump. Ils ont eu raison d’envoyer des troupes parce que c’est une affirmation de souveraineté. Mais derrière, s’il n’y a pas une souveraineté réelle, c’est-à-dire, indépendance numérique, indépendance militaire, indépendance industrielle, alors très rapidement, on verra que Donald Trump prendra la main.
R - Et cette voie de l’indépendance, précisément, c’est nous qui la portons. Et c’est ce que l’on a vu, encore une fois, affirmé ces derniers jours.
Q - Donc vous n’êtes pas d’accord avec Marc Rutte ?
R - Moi j’entends les défis qui sont devant nous pour affirmer cette indépendance, pour investir dans notre indépendance industrielle, technologique ou numérique. Mais c’est tout ce que porte Emmanuel Macron. Aujourd’hui, quand on voit précisément la réaction des Européens, qui, d’ailleurs, je pense, a eu un certain impact économique aux États-Unis, avec les marchés qui ont pu voir, par exemple, l’impact qu’un instrument comme l’instrument anti-coercition aurait pu avoir. Je voudrais le rappeler, puisqu’on l’a mis sur la table, beaucoup de pays européens…
Q - Ça a fait reculer Donald Trump.
R - Il faut le dire. C’est des instruments qui n’existaient pas il y a quelques années. Maintenant, aujourd’hui, c’est une question de volonté politique. C’est une question de courage, d’affirmer haut et fort nos valeurs. Les Danois, les Groenlandais sont souverains et on ne vient pas remettre en question les frontières d’un État européen ou d’ailleurs d’un autre État puisque c’est le principe que défend la France sur toute la scène internationale.
Q - Donc les bases n’auront pas une souveraineté américaine pour vous ? Dans un accord, c’est hors de question ?
R - La seule question, c’est la souveraineté des Danois. C’est aux Danois de décider, et au peuple du Groenland, de décider de leur avenir. Et donc les Danois ont dit qu’ils étaient prêts, bien sûr, à contribuer à la sécurité de l’Arctique. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’à la demande des Danois, nous avons envoyé des soldats, effectivement, dans cette opération militaire, et que la France a proposé, d’ailleurs, de renforcer même la présence de l’OTAN. Allons-y. On ne peut pas dire d’un côté il faut que les Européens fassent plus pour pouvoir dissuader les Russes et les Chinois dans l’Arctique et de l’autre côté, refuser quand il y a des soldats qui viennent à la demande de Copenhague ou quand on propose une mission de l’OTAN précisément pour pouvoir de façon collective, de façon coordonnée, assurer cette sécurité. Mais cela, c’est le discours que nous avons porté et nous avons su entraîner nos partenaires. Encore une fois, et je veux le rappeler parce qu’on aime bien s’auto-flageller, se jeter de la cendre au visage et parler tout le temps de la faiblesse des Français et des Européens, mais un instrument comme l’instrument anti-coercition qui a été avancé sous présidence française de l’Union européenne en 2022, il n’existait pas il y a quelques années, il n’existait pas lors du premier mandat de Donald Trump. Il nous permettrait d’aller taper les services numériques américains en les taxant. Il permet de fermer l’accès à des marchés publics, de saisir des licences de propriété intellectuelle. Et si cette question du Groenland venait à se poser à nouveau, il ne faudra pas hésiter à pouvoir utiliser ces instruments et faire levier précisément du marché intérieur de 450 millions d’individus. Ça, c’est une force si on sait l’utiliser comme un instrument de puissance.
Source : LCI