Entretien de Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé de l’Europe, avec « BFM TV » (Paris, 18 janvier 2026)
Q - On va accueillir à présent, mais on va rester sans doute sur les mêmes thématiques, le ministre chargé de l’Europe, c’est Benjamin Haddad qui nous rejoint à présent pour parler de ce que propose la France, de ce que propose l’Europe face à cette menace brandie désormais par Donald Trump d’augmenter les droits de douane. Bonsoir Monsieur le ministre.
R - Bonsoir.
Q - On va rentrer dans la technique, dans le dispositif proposé par la France. On verra aussi si la France est soutenue ce soir. Mais est-ce que d’abord, pour poser les choses, vous dites, le Groenland est européen et le Groenland restera européen ?
R- Le Groenland est européen et le Groenland restera européen, et toute remise en cause des frontières de l’Europe, de la souveraineté des Européens, est inacceptable, quelle qu’en soit d’ailleurs la source. C’est ce que nous avons toujours dit lors de la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine à nos portes, et c’est pour cela que nous portons assistance aux Ukrainiens depuis quatre ans, et c’est ce que nous disons aujourd’hui en soutien à nos alliés, nos amis européens du Danemark, au sujet du Groenland.
Q- Mais on aura noté, on en parlait il y a quelques minutes, que Donald Trump a changé légèrement de ton. Il y a une petite inflexion sur le Groenland. Il dit désormais qu’il veut l’acheter. Il ne dit plus « je vais le prendre par la force. » Est-ce que le Groenland est à vendre ?
R - Le Groenland n’est pas à prendre, le Groenland n’est pas à vendre. Fondamentalement, c’est la souveraineté du Danemark, du peuple danois, du peuple du Groenland qui compte. Et c’est pour cela, nous, on l’avait dit déjà depuis un an, que l’on entend parler de ce sujet. Le président de la République s’est rendu au Groenland à l’invitation des autorités locales. Le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot aussi. Nous ouvrirons un consulat français. On est le premier pays européen à le faire, le 6 février, à Nuuk, au Groenland. C’est aussi une façon de marquer notre lien et notre solidarité. C’est pour cela que nous avons fait le choix, à la demande des autorités danoises, de participer à un exercice militaire en envoyant des soldats sur place. Vous savez, fondamentalement…
Q- Au vu de la réaction de Donald Trump, puisque c’est visiblement cet exercice militaire qui a provoqué sa réaction et ce message sur son réseau social annonçant une hausse des droits de douane. Est-ce que ce n’était pas une erreur ? Pour envoyer 15 hommes là-bas, est-ce que ça valait vraiment le coup ?
R - Hier, j’entendais certains, les mêmes questions, qui me disaient « mais ce n’est pas assez, c’est nul, qu’est-ce que vous faites ? » Et maintenant, on dit « mais vous en avez fait trop. » La vérité, c’est que nous, on a toujours la même ligne : c’est de défendre la souveraineté de l’Europe. Et dans un monde qui devient de plus en plus brutal, dans un monde de rapports de force, quand on est faible, on invite l’agression. Donc, fondamentalement…
Q - Donc les troupes françaises qui sont là-bas vont y rester ?
R - …la seule façon de se faire respecter, c’est d’assumer, de défendre ses intérêts et d’assumer des rapports de force. Nous, on ne veut pas, la France n’a jamais voulu d’une Europe qui serait soumise ou vassale. On a des alliés, mais on a des intérêts à faire valoir. C’est la voix que la France a toujours fait porter au sein de l’Union européenne, en particulier avec le président de la République Emmanuel Macron.
Q- Donc les troupes françaises qui sont sur place au Groenland vont y rester ou est-ce qu’elles vont rentrer dans les jours qui viennent à la fin de cette mission ?
R - Nous sommes là à l’invitation des autorités danoises et nous continuerons de faire ce que les Danois nous demandent pour continuer à coopérer avec eux, être présents sur place. En tout cas, c’est un échange que nous avons avec la Première ministre Mette Frederiksen et puis avec nous, nos partenaires européens, qui sont mobilisés sur ce sujet pour faire, encore une fois, entendre un message d’unité, de solidarité et de fermeté.
Q - Ce message, est-ce qu’il pourrait passer par l’arrivée de nouvelles troupes dans les jours qui viennent ?
R- Je ne vais pas spéculer sur ce sujet, mais encore une fois, on est en coordination proche, à la fois avec les autorités à Copenhague et nos partenaires européens.
Q - La France souhaite donc, on l’a appris aujourd’hui, enclencher ce qu’on appelle l’instrument anti-coercition de l’Union européenne contre les États-Unis, dispositif que l’Europe n’a jamais utilisé. Il est assez récent, il date de 2023, qui permet de bloquer certains investissements étrangers, de geler également l’accès à certains marchés européens. Est-ce que vous pouvez tenter, Monsieur le ministre, de nous expliquer concrètement ce que ça changerait, si effectivement cet instrument anti-coercition était mis en place ?
R - Alors, absolument. On a des outils. On a une boîte à outils, notamment sur le plan économique et commercial, pour pouvoir défendre nos intérêts, nous protéger et assumer des rapports de force. Alors, l’instrument anti-coercition, il a été créé sous l’impulsion de la France il y a quelques années, lors de la présidence française de l’Union européenne. Et il consiste à dire que, quand on voit une puissance étrangère qui décide de mettre sous pression, d’utiliser l’arme économique, par exemple, les tarifs douaniers dont nous menace Donald Trump, pour obtenir un gain politique/géopolitique, on est dans une situation de coercition. À ce moment-là, on peut prendre des mesures. Cela peut passer par le fait de taxer les services numériques américains, voire de fermer l’accès à des marchés publics, de saisir des licences de propriété intellectuelle. Au fond, ce sont des mesures de rétorsion pour pouvoir se défendre dans ce type de cas. Vous savez, l’Union européenne, c’est 450 millions d’individus. C’est un énorme marché unique, c’est un acteur économique de premier plan, c’est un partenaire économique des États-Unis et donc, nous, on ne doit pas hésiter aussi à utiliser comme une arme géopolitique pour nous défendre et pour nous protéger tous les outils que l’on a à notre disposition.
Q- Ça voudrait dire, par exemple, interdire à certaines entreprises américaines de travailler sur le sol européen ?
R - Alors cela peut vouloir dire par exemple leur interdire l’accès à des marchés publics, cela peut vouloir dire augmenter les droits de douane ou la taxation, par exemple, des GAFAM, des services numériques américains.
Q - Augmenter la taxation des GAFAM ou interdire aux GAFAM d’exercer en Europe ? Est-ce que, demain, on coupe Amazon et Facebook ?
R- Alors ce que vous décrivez, cela fait partie des outils qui sont dans le mécanisme anti-coercition.
Q - L’Europe pourrait interdire Facebook ou Amazon sur son sol ?
R - Cela fait partie des outils, une fois de plus, dont on dispose dans le cadre de cet instrument anti-coercition.
Q - À partir de quand ça pourrait entrer en place ?
R - Alors, nous, on demande à ce que la Commission constate que nous sommes dans une situation de coercition économique si les États-Unis décident d’imposer ces droits de douane comme cela a été menacé par le président Trump. Et à ce moment-là, il faudra se mettre autour de la table du Conseil européen, avoir une majorité avec nos partenaires européens pour pouvoir agir. Mais encore une fois, c’est notre intérêt de sécurité. Je voudrais rajouter qu’il y a aussi d’autres sujets, par exemple, l’été dernier, vous vous en rappelez, en Écosse, la Commission européenne a signé un accord avec les États-Unis sur les fameux droits de douane. À l’époque, la France avait accepté cet accord parce que nous devions donner de la visibilité à nos entreprises, mais nous avions dit aussi de façon très claire que cet accord était déséquilibré, puisque je le rappelle, il y a toujours 15% de droits de douane qui s’appliquent à l’Union européenne. Eh bien, le Parlement, vous aviez à l’instant un parlementaire européen, le Parlement européen doit valider cet accord. Fondamentalement, la menace de nouveaux droits de douane, elle remet en cause la validité de cet accord.
Q - Cela veut dire que l’Europe pourrait déchirer l’accord signé en juillet dernier sur les droits de douane ?
R - Mais attendez, ce n’est pas l’Europe qui le déchire. Quand on impose les droits de douane à l’Europe de la part des États-Unis, c’est les États-Unis qui remettent en cause la validité de cet accord. Et donc le Parlement européen…
Q - Si l’Europe déchire cet accord, c’est une question importante, qui concerne la vie économique des deux côtés de l’Atlantique, est-ce que vous êtes sûr que Donald Trump n’imposera pas des mesures unilatérales ?
R - Mais moi, ce que je vous dis de façon très claire, comme je le disais tout à l’heure, la faiblesse, cela ne fera qu’entraîner l’escalade et l’agression. Pour se faire respecter dans ce monde, aussi bien sur le plan militaire que sur le plan économique, il faut être fort. Sur le plan militaire, vous le savez, sur les deux mandats d’Emmanuel Macron, on aura doublé le budget des armées de la France après des décennies de sous-investissement et de désarmement. Au niveau européen aussi, on investit pour avoir une industrie de défense européenne autonome - 150 milliards d’euros qui sont investis, prêtés par la Commission européenne pour renforcer la coopération justement sur le plan industriel mais on doit aussi utiliser les outils dont on dispose sur le plan économique, sur le plan commercial, sur le plan technologique, pour réduire nos dépendances et pour défendre nos intérêts. C’est pour cela, encore une fois, que cela pose la question, en effet, de cet accord. Mais de toute façon, je vais vous dire, moi, j’ai vu les parlementaires européens, dans les dernières heures, qui se sont exprimés, du PPE, le centre droit, de Renew, ma famille politique du centre, ou encore les socialistes européens qui ont dit que, vu la situation, ils n’étaient pas en état de pouvoir ratifier cet accord avec les États-Unis. Donc, les parlementaires européens eux-mêmes expriment…
Q- Donc la position de la France que vous voulez porter ce soir, c’est de dire nous n’excluons rien, ni cet instrument anti-coercition, ni de revenir sur l’accord douanier signé en juillet dernier entre les États-Unis et l’Union européenne, ni même des hausses de tarifs douaniers, là, dès le 1er février, si Donald Trump met en application ce qu’il a promis de faire ?
R - C’est aussi une des options qui pourraient être envisagées, effectivement. Vous le savez, cela avait été d’ailleurs envisagé l’an dernier aussi, de pouvoir imposer des droits de douane sur les biens importés des États-Unis. Une fois de plus, on a des instruments de défense commerciales. L’Union européenne s’est beaucoup renforcée ces dernières années et largement sous l’impulsion de la France. Avant, il y avait une certaine naïveté sur le plan commercial…
Q - Vous vous souvenez des critiques qui ont été émises, cet été encore, sur le fait que l’accord sur les tarifs douaniers semblait désavantageux pour l’Europe, qu’on n’avait pas osé monter le ton face à Donald Trump. Ça, c’est fini, vraiment ?
R- Mais alors, vous le savez, d’ailleurs, la France, encore une fois, l’avait dit à l’époque.
Q - Oui, mais ça n’a pas empêché l’Europe de le signer.
R - Parce qu’il fallait donner une certaine visibilité aux acteurs économiques qui en avaient besoin, qui ne voulaient pas rester dans cette période de turbulences. Mais nous avions dit dès le départ qu’il était déséquilibré, qu’il fallait aussi continuer à envisager, notamment des mesures sur les services numériques américains, et que fondamentalement, il faut renforcer nos instruments, c’est-à-dire aussi investir dans notre compétitivité en allant soutenir nos start-ups, dans l’intelligence artificielle, dans le quantique, dans le spatial, réduire nos dépendances sur le plan technologique. Si on veut que l’Union européenne émerge comme une puissance et ne soit pas vassalisée dans un monde de prédateurs, il faut que ce moment soit utilisé comme un réveil. Et encore une fois, c’est une question de volonté politique. Ce n’est pas une question d’instruments parce que les outils, on les a largement développés ces dernières années grâce en grande partie à l’action de la diplomatie française.
Q - Benjamin Haddad, si tout ça ne fonctionne pas, si malgré tout Donald Trump annexe le Groenland, que se passera-t-il ?
R - Mais je vais vous dire fondamentalement, vous savez, le président de la République, dans son deuxième discours de la Sorbonne, il a dit « il ne faut pas oublier que nos civilisations, notre Europe peut être mortelle. » Et c’est un test aussi. Est-ce que l’on a envie de défendre notre mode de vie ? Est-ce qu’on a envie de défendre notre civilisation, notre continent, nos valeurs ? On est dans un monde de l’agression de la Russie, non seulement contre l’Ukraine, mais ses ingérences, ses attaques cyber contre nos infrastructures, ses incursions aériennes. On voit l’agressivité commerciale de la Chine. On voit aujourd’hui des États-Unis qui remettent en question la souveraineté et les frontières d’un État de l’OTAN.
Q - Mais justement, il se passerait quoi si les États-Unis, membres de l’OTAN, attaquaient pays, un territoire qui dépend d’un autre pays membres de l’OTAN ? Est-ce que vous imaginez, même un quart de seconde, une riposte qui serait de nature militaire ?
R- Mais moi, je ne suis pas ici pour aller spéculer sur des scénarios hypothétiques. Ce que je constate, c’est que l’on rentre dans un monde plus violent. Et que dans un monde violent, nous, nous avons toujours fait le choix de la coopération, du multilatéralisme, du droit international. Mais pour pouvoir promouvoir un monde de coopération, il faut être fort. Cela ne peut pas être l’arme des faibles. Et c’est pour cela que nous, nous voulons une Europe unie, forte, qui assume sa puissance.
Q - Et en un mot, votre message, si j’ai bien compris ce soir, c’est que nous n’avons pas peur de la guerre économique.
R- Nous n’avons pas peur de défendre nos intérêts. Nous avons des outils économiques dont je vous parlais. L’instrument anti-coercition, le fait de poser la question de l’accord commercial, de barrer l’accès à des services numériques américains. Nous n’avons peur d’utiliser ces outils pour nous défendre, parce que la pire des réponses, ce serait la faiblesse.
Q- Merci beaucoup Benjamin Haddad d’être venu ce soir expliciter la position de la France dans ce dossier du Groenland.
(Source : BFM TV)