Entretien de Benjamin Haddad avec « France 2 » (7 janvier 2026)

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Q - Bonjour, Benjamin Haddad.

R - Bonjour.

Q - Hier, pour la première fois, les États-Unis, l’Europe et l’Ukraine se sont mis d’accord pour surveiller et garantir un éventuel cessez-le-feu. À quoi les Américains se sont-ils réellement engagés ?

R - C’est une avancée majeure. Il faut voir d’où on vient quand même. Il y a un an, on nous expliquait que cette guerre allait être négociée sans les Européens, arrêtée en 24 heures. On voit que la Russie continue sa guerre d’agression contre l’Ukraine, mais que nous avons réussi, sous l’impulsion de la France, avec nos partenaires, à faire converger les Américains, les Européens, les Ukrainiens, pour dire que si demain, on a un cessez-le-feu et un accord de paix, alors à ce moment-là, on se mettra d’accord ensemble pour apporter des garanties de sécurité à l’Ukraine, parce que c’est la condition pour faire en sorte que la guerre ne recommence pas et dissuader la menace de la Russie. Alors, cela veut dire d’abord, les Américains se sont mis d’accord pour participer à la surveillance, au monitoring du cessez-le-feu, donc pour éviter…

Q - Donc pour dire les choses clairement, s’il y a un cessez-le-feu, il y a 1.200 kilomètres à peu près de ligne de front, ce sont les Américains, les Américains se sont engagés à surveiller cette ligne de front.

R - À prendre le leadership sur la mission avec, par exemple…

Q- Leurs moyens satellitaires, le renseignement, etc.

R - Exactement. Après, vous aurez un travail qui se fera pour renforcer et régénérer, comme on le dit, l’armée ukrainienne avec 800.000 hommes, parce que l’armée ukrainienne, c’est évidemment la première garantie de sécurité, c’est la première ligne de front pour la sécurité des Ukrainiens et des Européens.

Q - Renforcer et régénérer, ça veut dire que les Américains reprendraient des livraisons d’armes à l’Ukraine ?

R - Américains, Européens, nous travaillerons avec les Britanniques, avec tous nos partenaires européens dans ce travail de régénération de l’armée ukrainienne.

Q - Américains compris ?

R - C’est tout l’objet justement de la réunion qui a eu lieu hier, bien sûr.

Q - Donc ce n’est pas sûr ?

R - Non mais si, c’est que les Américains travailleront avec les Européens à ce monitoring du cessez-le-feu…

Q - Monitoring, j’entends, mais réarmement de l’armée ukrainienne aussi ?

R - Et après, travailleront effectivement avec nous sur les garanties de sécurité et la régénération de l’armée ukrainienne. Là, sur ce sujet, notamment sur la question des garanties de sécurité, les Européens, les Français prendront aussi un rôle de leadership, parce qu’encore une fois, c’est notre sécurité. Donc cela passera, on l’a dit, par le soutien à l’armée ukrainienne et aussi par le déploiement de forces européennes, non pas évidemment combattantes, non pas sur la ligne de front, mais dans des points stratégiques pour, comme on le dit, réassurer les Ukrainiens et dissuader la menace de la Russie.

Q - Donc là vous parlez de ce qu’a dit le président Macron hier sur France 2 d’ailleurs, l’envoi de milliers de militaires français. Où seront-ils ? En Ukraine pour surveiller la ligne de front ou dans les pays limitrophes ?

R - Alors, ils ne seront pas sur la ligne de front, ils ne seront évidemment pas combattants. Il s’agit d’avoir des troupes sur le sol ukrainien.

Q - Sur le sol ukrainien ?

R - Oui, pour dissuader une fois de plus la Russie, pour continuer à soutenir aussi l’armée ukrainienne. Parce que je veux expliquer de quoi on parle. Il ne faut pas que demain, un accord de paix ou un cessez-le-feu soit utilisé par la Russie comme une parenthèse, comme une trêve pour pouvoir se réarmer, se refaire et réattaquer l’Ukraine.
Q - Il faut qu’il soit pérenne…

R - On connaît l’histoire, on a vu les années 90, on a vu les accords de Minsk qui ont été violés, bafoués par la Russie à de nombreuses reprises. Donc l’objectif, encore une fois, c’est là, les Européens qui prennent en main leur propre sécurité…

Q - Les Français veulent savoir où iraient d’éventuels militaires. Donc on est d’accord, je vous fais répéter, il y a la ligne de front. Cette ligne de front est garantie par des Ukrainiens. Et juste derrière les Ukrainiens, il peut y avoir des militaires français.

R - Mais encore une fois, c’est le jour d’après. Ce que je vous dis, c’est qu’aujourd’hui, d’abord, on doit continuer à mettre la pression sur la Russie, pouvoir trouver la voie d’un cessez-le-feu et mettre fin à cette guerre.

Q - Ce qui est très loin d’être acquis…

R - Bien sûr, il faut continuer à faire monter la pression économique, comme on le fait avec les sanctions, et continuer à soutenir militairement l’Ukraine. Et après, on travaillera avec nos partenaires européens, effectivement, à apporter des garanties de sécurité aux Ukrainiens. C’est tout le but du travail qui a été fait avec les Ukrainiens, les Européens et les Américains, hier à Paris.

Q - Hier, la Maison-Blanche a fait savoir que Donald Trump n’excluait pas l’option militaire pour le Groenland. On a vu au Venezuela qu’il faut prendre ce genre de propos au sérieux. Il bluffe ou pas le président américain ?

R - Déjà, sur le Groenland, vous l’avez vu, c’est un sujet que la France prend très au sérieux. Le président de la République s’est rendu au Groenland, le ministre des affaires étrangères, pour rappeler de façon très claire notre solidarité, notre soutien au Danemark, pour dire que le Groenland fait partie de la souveraineté européenne, fait partie de l’OTAN, donc il n’est pas à prendre, il n’est pas à vendre. Et puis, après, fondamentalement, ce que l’on voit à travers votre question, c’est que nous sommes dans un monde plus brutal et plus violent. Et c’est ce que la France porte depuis des années, c’est l’idée de dire que les Européens, maintenant, doivent réduire leurs dépendances, doivent se réveiller dans ce monde de puissance pour ne pas laisser d’autres écrire leur destin à leur place. Et donc, réarmer, c’est ce que nous faisons au niveau national. On aura doublé le budget militaire de la France sur les deux mandats d’Emmanuel Macron. On le fait aussi au niveau européen en investissant pour soutenir notre industrie de défense européenne et pour réduire nos dépendances aux États-Unis, à la Chine, sur le plan commercial, à la Russie, sur le plan énergétique.

Q - Si Donald Trump passe à l’acte, le président de la République a dit qu’il n’y croyait pas, mais enfin, on ne sait jamais. S’il passe à l’acte en envoyant des militaires au Groenland, que fait l’Europe ?

R - Sur un sujet aussi grave, je ne vais pas spéculer et faire de la politique fiction sur un plateau télévision. Ce que je vois, c’est qu’hier, les Européens, avec la France, avec nos partenaires comme l’Allemagne, la Pologne, l’Italie, ont rappelé de façon très claire leur solidarité avec le Danemark, leur solidarité avec le peuple du Groenland, qui seul est souverain avec le Danemark pour décider de son avenir, et rappeler que nous faisons partie d’une alliance, l’OTAN, et qu’on ne peut pas remettre en question la souveraineté des États membres de l’OTAN.

Q - Oui, mais enfin Donald Trump, il y a plein de choses que le droit international lui interdisait de faire, et il l’a fait pour autant. Vendredi, le Mercosur devrait être validé par le Conseil européen, en dépit du désaccord de la France.

R - Rappelons déjà les étapes, puis après on parlera un petit peu du fond. Les étapes, c’est que vous avez plusieurs étapes de validation, et puis après il y a encore des mois de débat au Parlement européen avant de pouvoir envisager une éventuelle ratification. La France a toujours marqué son désaccord en rappelant que nous avions des points très précis sur lesquels nous avons obtenu des améliorations, grâce précisément à la mobilisation de la France, avec nos partenaires, pour protéger nos agriculteurs, parce que notre priorité c’est de protéger nos agriculteurs. Pas plus tard qu’hier, la Commission européenne a annoncé 45 milliards d’euros de plus garantis pour le budget de la Politique agricole commune. C’était un combat…

Q - Pour un an ?

R - Non, pour les huit prochaines années, puisque c’est le budget, ce qu’on appelle le cadre financier pluriannuel, c’est-à-dire le budget à partir de 2028 sur sept ans, pardon, le budget de la Politique agricole commune, le budget de l’Union européenne. On s’est battus précisément pour faire en sorte que nos agriculteurs aient de la visibilité sur leurs revenus à travers les paiements directs. On s’est battus par exemple dans le cadre du Mercosur pour avoir une clause de sauvegarde robuste, c’est-à-dire un frein qui peut bloquer les importations si elles viennent déstabiliser nos filières. On l’a obtenu, maintenant il faut encore que les pays du Mercosur l’acceptent. On se bat aussi avec Annie Genevard, avec le Premier ministre, pour avoir de la réciprocité pour les normes, c’est-à-dire des mesures miroirs.

Q - Très rapidement parce que c’est fini…

R - Les lignes bougent, le combat n’est pas terminé. Il reste encore des étapes. Ce que je veux dire, c’est grâce à la mobilisation de la diplomatie française, du président de la République, nous avons obtenu une amélioration de la PAC pour protéger les revenus des agriculteurs, des clauses de sauvegarde…

Q- La France va-t-elle voter pour le Mercosur vendredi ?

R - Nous l’avons toujours dit, le compte n’y est pas.

Q- Vous vous êtes peut-être battus, mais le compte n’y est pas…

R - On continuera à se battre parce qu’il y a encore des combats comme la réciprocité sur les normes, comme le renforcement des contrôles sur lesquels la Commission européenne doit s’engager à protéger nos agriculteurs. On mène ce combat, nous avons eu des victoires importantes, mais on continuera à se mobiliser tous les jours pour protéger ce qui fait la souveraineté alimentaire de notre continent européen.

Q - Merci beaucoup, bonne journée à tous.

(Source : France 2)