Israël/Territoires palestiniens - Entretien d’Anne-Claire Legendre, porte-parole du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, invitée de "C dans l’air", sur "France 5" (Paris, le 21 novembre 2023)

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Q - Bonsoir à toutes et à tous. Bienvenue dans C dans l’air. Mon invitée ce soir est Anne-Claire Legendre. Bonsoir…

R - Bonsoir.

Q - Merci d’avoir accepté cette invitation. Vous êtes la porte-parole du Quai d’Orsay, du ministère des Affaires étrangères. Je vous reçois naturellement car ces dernières heures ont été marquées par une accélération. Le Qatar, le Hamas mais aussi Israël ou encore les Etats-Unis ont fait état d’une avancée dans les discussions sur une éventuelle trêve mais aussi la libération éventuelle d’une partie des otages. À l’instant, alors même que je parle, on apprend que Joe Biden vient d’affirmer : "Nous sommes désormais très proches d’un accord". C’est le cas ?

R - Toutes ces déclarations nourrissent évidement notre espoir, notre espoir de pouvoir aboutir. Il faut évidemment rester prudent jusqu’au dénouement pour pouvoir obtenir une libération des otages. Vous savez que c’est la priorité de la France. Le Président de la République, la Ministre, l’ont rappelé et ont été en contact constant avec leurs homologues à la fois israéliens et qatariens pour aboutir en ce sens.

Q - Mais là, on est juste dans un rôle passif en disant on attend les bonnes nouvelles ou est-ce qu’on est acteur de ces bonnes nouvelles à la place qui est la nôtre, que ce soit le Quai d’Orsay ou l’Elysée ?

R - On est au travail avec tous ces partenaires. Comme je vous le disais, la ministre s’est rendue trois fois dans la région. Le ministre des Armées en revient. Madame Colonna a eu toute une série d’entretiens ce week-end qui visait à travailler à cet objectif. Et vous savez que la France a été aussi à la manoeuvre dans toutes les enceintes internationales pour porter cet objectif d’une trêve humanitaire immédiate, soutenue, dont nous avons besoin aujourd’hui pour répondre à l’urgence humanitaire et obtenir la libération des otages.

Q - Donc, les Etats-Unis disent nous sommes à la veille ou en tout cas nous sommes désormais très proches d’un accord. La France dit quoi ? On attend les bonnes nouvelles ou est-ce qu’elle dit oui, nous sommes très proches d’un accord. ?

R - La France dit ce sont des signes d’espoir et nous espérons que ces espoirs se réalisent.

Q - Y compris pour des otages français ? C’est sans doute la question que se posent les gens qui vous regardent ce soir…

R - Absolument. Evidemment, ces discussions nourrissent beaucoup d’espoir parmi les familles. Vous savez qu’il y a encore 8 Français disparus qui sont pour certains d’entre eux otages du Hamas. Nous espérons, mais je ne peux pas en dire davantage sur la nature des discussions en cours.

Q - Parce qu’effectivement pour que les gens qui nous regardent comprennent, l’idée ce n’est pas la libération de l’ensemble des otages dans les discussions et dans les éléments que nous commenterons dans quelques instants avec les experts de C dans l’air. Une cinquantaine d’otages, voilà les informations dont vous disposez aussi, feraient partie des libérés. Ce ne sont pas les 240 otages, naturellement…

R - Je ne peux pas commenter ces questions de liste ou de nombre. Vous savez que nous appelons à la libération de tous les otages, et évidemment en priorité des nôtres, pour pouvoir avancer sur cet objectif…

Q - On comprend naturellement toute votre réserve et c’est votre rôle. Et vous pensez naturellement aussi aux familles. Mais pour qu’on comprenne bien, puisque, là, il y a des otages qui sont de nationalités différentes. Un pays négocie pour ses otages ou est-ce qu’il y a une négociation collective ? Est-ce qu’à un moment donné, un pays comme la France peut faire passer une liste de tâches prioritaires à libérer ? Comment est-ce que ça se discute entre vous, entre les différents pays ?

R - Depuis le 7 octobre, le Président de la République, la Ministre, tous les services du Gouvernement sont en contact étroit avec les Israéliens. Vous imaginez bien que les autorités d’Israël sont les premiers acteurs de cette discussion.

Q - Le Qatar aussi…

R - Le Qatar qui évidemment joue un rôle très important.

Q - Et le Hamas…

R - Et à cet égard, nous sommes en contact avec ces deux parties prenantes pour faire en sorte que ce travail aboutisse. Je ne peux évidemment pas rentrer dans la logique et la dynamique de discussion.

Q - Mais ça veut dire que c’est une négociation qui se fait d’Etat à Etat ou c’est une négociation qui se fait dans son ensemble ? C’est ça juste qu’on veut comprendre…

R - Je ne peux pas entrer dans plus de détails malheureusement.

Q - Bon, malheureusement, parce qu’effectivement on a envie de comprendre pourquoi est-ce qu’il y a autant de fébrilité ces dernières heures. Mia Schem est la seule otage française dont une preuve de vie a été transmise par le Hamas, c’était le 16 octobre. Les 7 autres ressortissants français n’ont plus donné de signe de vie. Est-ce que vous pouvez au moins nous dire s’il y a eu d’autres signes de vie ?

R - La Ministre l’avait évoqué, nous avions en effet reçu des preuves de vie. Vous avez cité Mia Schem dont la vidéo avait été diffusée malheureusement, vous savez, dans des conditions complètement indignes. Nous l’avions absolument condamné, le président de la République lui-même avait été très clair à ce sujet. Mais il existe en effet des preuves de vie.

Q - Comment vous appréciez le rôle du Qatar dans ces négociations ?

R - Ce rôle-là est central. Et donc nous avons des contacts très nombreux. La Ministre s’est rendue très vite après le 7 octobre pour pouvoir rencontrer les autorités qataries et permettre cette discussion avec eux. Ils abritent, comme vous le savez, la branche politique du Hamas sur leur sol et à ce titre-là, ils font passer les messages par ce biais.

Q - Mais ça veut dire qu’on ne discute pas avec le Hamas ?

R - Non.

Q - D’autres pays occidentaux le font ?

R - C’est à eux de le dire.

Q - Dimanche soir, l’armée israélienne a diffusé des images (on va les voir dans un instant pendant que je termine ma question) présentées comme venant des caméras de surveillance de l’hôpital Al-Shifa montrant des otages enlevés le 7 octobre. Est-ce que vous avez authentifié ces images au Quai d’Orsay ?

R - Nous n’avons pas d’éléments qui nous permettent aujourd’hui d’authentifier ces otages. Nous savons, et c’était déjà le cas par le passé, que le Hamas a eu pour politique, ce n’est pas la première fois, de se servir d’otages ou de populations civiles comme boucliers humains. C’est évidemment quelque chose qu’il faut condamner. Une chose que condamne d’ailleurs le droit humanitaire international. Cela n’empêche pas que nous appelions à protéger les civils et tout particulièrement les infrastructures hospitalières. Et le Président de la République, comme la Ministre, ont été très clairs à ce sujet, puisqu’il y a évidemment un droit d’Israël à se défendre.

Q - Oui, là, on est vraiment dans le en même temps. Vous reconnaissez qu’il y a une utilisation des otages dans les édifices tels que des hôpitaux, comme on le voit sur ces images et, dans le même temps, on dit mais attention, il faut protéger. C’est compliqué pour l’armée israélienne…

R - C’est évidemment compliqué. Dans le cas d’espèce, je ne peux pas confirmer qu’il y ait de fait une utilisation. Nous savons que c’est une politique, malheureusement trop fréquente…

Q - Ça veut dire que ces images ne sont pas des preuves, c’est ça ?

R - … du Hamas. En revanche, le droit humanitaire et le droit de la guerre prévoient qu’il y a à la fois un droit de se défendre mais que ce droit doit protéger les civils. Et c’est donc la demande que nous faisons depuis le début aux Israéliens.

Q - Anne-Claire Legendre, c’est très compliqué pour les Français de s’y retrouver justement dans ces images. C’est une guerre de communication. À la place qui est la vôtre, en tant que porte-parole du Quai d’Orsay, vous dites, en fait, ces images que nous venons de voir ne sont pas des preuves. C’est ça que vous dites ?

R - Ce que je peux dire aujourd’hui c’est que je ne peux pas, moi, le confirmer de façon indépendante à votre antenne. C’est évidemment un travail qu’il faut faire et il faut que les journalistes jouent aussi leur rôle pour pouvoir authentifier ces images. Il y a en effet, nous le voyons, beaucoup de désinformations qui circulent sur les réseaux sociaux, sur les images du conflit.

Q - Et comment est-ce que vous nous aidez alors ? Comment est-ce que vous aidez les Français justement dans cette désinformation ? Quel est le rôle du Quai d’Orsay justement et d’autres services peut-être de l’Etat pour que ça ne se termine pas en propagande contre propagande mais qu’à un moment donné il y a une forme de vérité de la guerre, vérité du terrain ?

R - Sur ce sujet, tout particulièrement, nous avons un dialogue avec les journalistes pour partager ce dont nous disposons en matière de renseignement, les éléments qui nous parviennent aussi des organisations internationales. Et je crois que c’est une source extrêmement importante sur laquelle il faut se reposer aujourd’hui. Les organisations internationales qui sont sur le terrain aujourd’hui à Gaza. Vous savez que l’UNRWA, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés, est un acteur de la réponse humanitaire, un acteur absolument majeur et que nous soutenons et qui fournit des informations dont nous estimons qu’elles ont toute notre confiance.

Q - Un mot de la trêve ? Dans la négociation, il y a l’idée de la libération d’une cinquantaine d’otages. Enfin, ce sont des éléments que vous ne confirmez pas mais qui circulent et qui sont présentés par une série d’observateurs, dont l’AFP qui est sur place. Donc, il y a cette libération des otages et en même temps une trêve de 4 jours. C’est un élément de la négociation. Quelle est votre appréciation sur une trêve de 4 jours si elle est confirmée ?

R - L’appel à la trêve, c’est un message que nous passons depuis le début de la crise…

Q - Ce n’est pas un cessez-le-feu, une trêve…

R - Le Président de la République a été très clair. Il faut une trêve immédiate puisque nous en avons besoin aujourd’hui pour apporter une aide humanitaire aux populations de Gaza et évidemment obtenir la libération de nos otages. Mais cette trêve doit être durable, elle doit être soutenue, elle doit être suffisante. Et elle doit permettre, ensuite, c’est le souhait qu’ont exprimé de nos autorités, c’est la position de la France, de pouvoir mener à un cessez-le-feu. Et dans ce cadre-là, il est absolument essentiel que puissent travailler ces organisations internationales que j’évoquais pour pouvoir apporter de l’aide humanitaire aux populations de Gaza, puisqu’aujourd’hui cette aide est insuffisante.

Q - Donc, cette trêve, si elle est négociée, si elle aboutit, vous avez évoqué le mot "espoir" en début d’interview, si elle aboutit, doit permettre à l’acheminement de l’aide humanitaire aussi ?

R - Absolument. Vous savez qu’aujourd’hui, il y a trop peu de camions qui entrent dans la bande de Gaza pour répondre à l’urgence humanitaire sur le terrain, pour pouvoir aussi apporter un soutien aux blessés. C’est un point particulièrement important.

Q - Oui, mais justement, Emmanuel Macron a déclaré sur le réseau social X que les enfants blessés ou malades de Gaza qui ont besoin de soins urgents pourront être soignés en France si cela est nécessaire. Il a évoqué 50 patients potentiels. Est-ce que c’est en route ? Est-ce que cette opération est lancée ?

R - Nous agissons sur trois différents axes. Tout d’abord, nous sommes un pourvoyeur d’aide humanitaire. Vous savez qu’un nouvel avion est parti il y a deux jours pour pouvoir apporter de l’aide humanitaire d’urgence, des équipements, des médicaments dont ont absolument besoin les populations de Gaza. Le deuxième c’est pouvoir aider au traitement des blessés. Il y a aujourd’hui plus de 30.000 blessés, c’est ce que disent les organisations humanitaires sur le terrain. Il faut évidemment pouvoir leur apporter un soutien, notamment aux enfants.

Q - Mais est-ce que c’est le cas ? Est-ce que l’opération est lancée ?

R - L’opération est lancée. Le Dixmude est parti. Vous savez qu’il y a un bâtiment français qui va faire route vers Chypre, qui va ensuite faire route vers l’Egypte pour pouvoir apporter un soutien aux autorités égyptiennes qui sont à la manoeuvre et dont je salue aujourd’hui le travail.

Q - Anne-Claire Legendre, on va vers des bonnes nouvelles ?

R - Ecoutez, il y a des signes d’espoir. Je pense qu’il faut aujourd’hui qu’ils puissent aboutir et que nous puissions répondre à cette crise humanitaire et obtenir la libération des otages.

Q - Merci beaucoup d’avoir été mon invitée. On va poursuivre précisément cette interview et ce sujet avec les experts de C dans l’air. Nous allons revenir sur les négociations en cours puisque nous sommes là maintenant dans les heures cruciales. À tout de suite.

R - Merci beaucoup.