Entretien de M. Pascal Confavreux, porte-parole du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, avec « France 24 » (Paris, 4 janvier 2026)
Q - Pascal Confavreux, bonsoir.
R - Bonsoir.
Q - Merci d’avoir accepté notre invitation. Vous êtes le porte-parole du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Pour y voir plus clair sur la position française, est-ce que la France condamne ou pas l’intervention américaine menée au Vénézuéla ?
R - Il y a eu une violation du droit international. Le ministre Jean-Noël Barrot l’a dit très clairement. Mais je crois qu’il faut redonner le contexte de nos interventions politiques, de nos deux autorités, à la fois le Ministre et le Président Emmanuel Macron. Qu’est-ce qu’ils disent ? La première chose, c’est qu’il y avait un régime de Nicolás Maduro qui était en défaut de légitimité, puisque les élections de 2024 n’avaient pas été respectées, elles n’avaient même pas été publiées. Qu’il y avait eu des violations très graves des libertés fondamentales, qu’il n’y avait même pas de respect du droit fondamental vénézuélien. Donc, on ne peut pas déplorer le départ de Maduro. Ça, c’est le premier élément. Deuxièmement, c’est ensuite de prendre acte de cette opération américaine, de prendre aussi en visibilité le fait qu’il y a une violation du droit international, que de plus en plus c’est la logique du plus fort qui gagne, avec derrière de vraies conséquences pour tous, et avec de vraies conséquences juridiques, d’autant plus qu’il s’agit de membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, qui ont un rôle éminent dans la préservation de ce droit international. Et puis troisièmement, il y a le souhait d’avoir une transition désormais rapide, pacifique, inclusive, qui donne la parole aux Vénézuéliens, qui doivent être le cœur de cette légitimité. Il y a eu un président élu en 2024, il doit jouer un rôle central dans cette transition, mais c’est là où désormais nous sommes.
Q - Mais le fait qu’un pays comme les États-Unis viole le droit international, il n’y a pas une ligne qui vient d’être franchie ? On s’est indigné d’Israël qui est intervenu à Gaza, de la Russie qui intervient en Ukraine. Les États-Unis, il y a beaucoup moins d’indignation de la part de la France. Comment on peut justifier ce deux poids, deux mesures ?
R - On se prépare à cette logique du plus fort qui s’impose de plus en plus dans le monde.
Q - Donc on l’accepte alors ?
R - On ne l’accepte pas, on ne s’y résout pas. Mais on s’y prépare parce qu’on aurait tort de ne pas le faire et d’entrer finalement dans une forme de naïveté. Et ce n’est pas du tout le cas. Une partie de cette réponse, elle est d’avoir une souveraineté économique, c’est la réindustrialisation que nous poussons dans le pays. Une autre partie de la réponse, c’est le réinvestissement dans notre politique de défense. Et c’est pour ça qu’il y a, de la part du Gouvernement, une augmentation forte du budget de la défense pour l’an prochain, si le budget est adopté. Et puis aussi un réarmement moral, qui est de préparer les esprits au fait qu’il y a des puissances étrangères qui ne respectent pas le droit international. Donc c’est là où nous en sommes.
Q - Sauf que manifestement, les Français ne veulent pas contrarier les Américains. L’Espagne, elle, n’a pas hésité à le faire, puisque dans un communiqué rédigé avec le Brésil, le Chili, la Colombie, le Mexique, l’Uruguay, elle dit rejeter tentative de contrôle des Américains sur le Vénézuéla, qu’il soit gouvernemental, d’administration ou d’appropriation des ressources. Est-ce que, si elle vous avait proposé, si elle avait proposé à la France de le signer, on l’aurait fait ?
R - Nous venons de signer, et ça vient d’être publié il y a quelques minutes désormais, une réaction de 26 États membres. Il n’y en a pas 27, parce que la Hongrie n’a pas souhaité cosigner, mais de 26 États membres qui déplorent la violation du droit international, et puis qui disent qu’effectivement, les États qui sont membres du Conseil de sécurité ont une responsabilité particulière dans son respect. Donc vous voyez, la réaction, elle est commune. Nous avons toujours poussé dans notre politique étrangère une réaction qui mobilise les États européens. Vous savez que le Président, depuis 2017, n’a jamais cessé de pousser le concept d’autonomie stratégique, qui était de dire, voilà, les Européens, on ignore parfois notre capacité de pouvoir peser sur la scène internationale, au niveau économique, mais aussi au niveau stratégique. Et une des parties, du coup, de nos réponses, c’est de passer par là. C’est vraiment ce qui vient d’être fait il y a quelques minutes.
Q - Au niveau économique et stratégique, justement, le fait que les États-Unis expriment ouvertement leur intention d’exploiter le pétrole vénézuélien, ça vous choque ?
R - C’est effectivement leur déclaration. Notre position, elle est claire. C’est quand même que ce soient les Vénézuéliens qui, in fine, décident. Là, nous sommes en ce moment dans les réactions du président Trump à ce stade. Et vous savez qu’un des éléments qu’ils mettent en avant, c’est beaucoup la lutte contre le narcotrafic et aussi le sujet pétrolier. Nous, nous jouerons le rôle qui est le nôtre dans la région et qui n’est pas mince, parce que déjà, nous avons 800.000 Français qui sont dans la zone Caraïbe et Guyane. Par ailleurs, nous avons des échanges très nourris avec l’ensemble des partenaires localement. Le Président de la République s’est entretenu avec Javier Mileï, il s’est entretenu avec Mme Machado, il s’est entretenu aussi, il a eu des échanges avec le président Lula. Et par ailleurs, enfin, nous avons évidemment un rôle en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce sujet sera évoqué demain, lundi, au Conseil de sécurité des Nations unies, et la France s’exprimera à cette occasion.
Q - Toujours au sujet de l’exploitation des ambitions américaines concernant les ressources, je fais une parenthèse sur ce qui se passe en ce moment à propos du Groenland. Aujourd’hui, lors de son entretien avec The Atlantic, Donald Trump a déclaré que les États-Unis pourraient intervenir ailleurs. Il dit notamment : « Nous avons absolument besoin du Groenland », qui est une île qui fait partie du Danemark, membre de l’OTAN. Est-ce que vous appelez ce soir Donald Trump à mettre fin à ces menaces, comme l’a fait il y a quelques instants aussi la Première ministre du Danemark ?
R - Nous sommes en pleine solidarité avec le Danemark, qui est un État européen, membre de l’OTAN, membre de l’Union européenne avec nous. Le Président s’est rendu au Groenland avec la Première ministre danoise. Le ministre Jean-Noël Barrot s’y était également rendu.
Q - Et c’est un sujet de préoccupation pour vous ?
R - Ce qui est sûr, c’est qu’il ne doit pas y avoir de modification des frontières par la force ou par la menace de l’usage de la force.
Q - Mais ce qui vient de se passer au Vénézuéla n’augure rien de bon…
R - C’est ce que je vous disais juste avant. C’est évidemment un sujet sur lequel nous avons été, dès le départ, en solidarité avec nos partenaires danois.
Q - Je reviens sur le Vénézuéla au sujet de la gouvernance. Emmanuel Macron a exprimé le souhait que ce soit le candidat malheureux de la présidentielle de 2024, le candidat de l’opposition Edmundo González Urrutia, qui assure la transition. Pour l’instant, ça n’en prend pas du tout le chemin, non ?
R - Je crois que la situation sur place est encore très volatile. Elle est peu claire pour les commentateurs, ou même localement, pour les parties prenantes. Ce qui doit être central, c’est la souveraineté des Vénézuéliens. Il y a sept millions d’exilés vénézuéliens en dehors des frontières. Ils auront sûrement leur mot à dire ou leur souhait de revenir. Il y a ensuite la nécessité d’avoir une libération des opposants politiques qui sont en prison depuis des années. Et le fait d’avoir une transition qui soit inclusive, pacifique, au mieux. Donc c’est vraiment ça, ce qui nous pousse. Par ailleurs, effectivement, il y a eu un président élu en 2024, dont les élections n’ont pas été respectées. Il doit jouer un rôle central dans la future transition.
Q - Gauthier, est-ce que vous souhaitez ajouter quelque chose ?
Q - Oui, il y a une expression, un terme très intéressant que vous venez de prononcer, c’est la souveraineté des Vénézuéliens et pas forcément du Vénézuéla. C’est-à-dire qu’en Europe, on voit qu’il y a un certain nombre de chefs d’État, gouvernements, comme en France, comme en Allemagne, comme au Royaume-Uni, qui ont quand même insisté sur une chose qu’ils ne sont pas très nombreux à défendre, c’est la réalité de ce qu’ont vécu les Vénézuéliens. Alors bien sûr, on va nous dire, le droit international c’est capital. Oui, c’est capital. Mais alors à ce moment-là, il fallait, et peut-être que là on a pêché par naïveté, il fallait le défendre aussi de manière très stricte en Géorgie en 2008, quand Poutine a raflé 20% du territoire géorgien. Donc là, est-ce que - c’est juste une petite question - vous n’avez pas l’impression qu’on court après le temps, qu’on essaye de rattraper, justement, les dommages de notre naïveté ? Ce n’est que la naïveté française, d’ailleurs.
R - Ce n’est pas qu’une naïveté, c’est au contraire d’avoir une politique qui défend au mieux nos intérêts, les intérêts des Français, et qui soit cohérente à travers tout le monde. C’est pour ça que je ne vais pas du tout dans votre sens du deux poids, deux mesures. On a une volonté, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, de faire respecter ce droit international dont nous avons une responsabilité particulière, qui est que nous en sommes co-auteurs il y a 80 ans. Nous en sommes les appliquants, aussi. Un des exemples, par exemple, c’est les frappes en Syrie, il y a à peu près un peu plus de 24 heures, qui sont des frappes dans un pays étranger, la Syrie, mais qui sont complètement légales parce qu’elles sont dans le cadre de l’opération contre Daech. Et pourquoi nous les avons faites ? Pour éviter une résurgence de poches de Daech. Donc c’est vraiment ça qui nous anime, c’est-à-dire une volonté de prendre l’ensemble de nos capacités économiques, militaires, diplomatiques, politiques, dans le respect du droit international.
Q - On en vient à la Syrie. La France a mené hier une intervention militaire conjointement avec le Royaume-Uni. Ce sont des positions de l’organisation de l’État islamique qui ont été visées pour empêcher la résurgence de Daech, selon les mots employés par Paris. Le Royaume-Uni, lui, précise que les frappes ont visé une installation qui stockait très probablement des armes et des explosifs dans le centre du pays. Est-ce que ces frappes sont amenées à se multiplier en 2026 ? L’organisation État islamique représente toujours une menace dans la région ?
R - Ça représente une menace qui est non négligeable, que nous prenons très au sérieux, puisque les Françaises et les Français ont eu dans leur chair cette menace. Nous avons beaucoup, dans nos interactions avec les autorités de transition en Syrie, mis ce point dans nos échanges, qui était de leur engagement, également de leur part, à lutter contre Daech. Elles ont rejoint la coalition il y a quelques mois et elles se sont engagées là-dedans. Elles étaient d’ailleurs au courant de ces frappes. Et je crois que c’est un élément qui est important. Je ne peux pas vous dire si ça va se multiplier ou pas. Ce qui est important, c’est qu’on puisse bloquer toute résurgence.
Q - Il y a d’autres pays dans lesquels on peut redouter une résurgence de l’organisation État islamique ?
R - Cet État islamique, il est malheureusement en capacité de pouvoir être en résurgence dans d’autres endroits. La menace terroriste, elle est forte à travers le monde. Et en tout cas, une des priorités de la diplomatie et de notre réseau diplomatique, c’est de pouvoir effectivement empêcher cette résurgence. Pourquoi ? Pour protéger les Français, mais en fait, derrière les Français aussi, les Européens et ceux qui en sont victimes. C’est-à-dire, en fait aussi, souvent, les populations locales.
Q - On en vient maintenant à cette tragédie survenue jeudi en Suisse. Un hommage a été rendu aujourd’hui aux victimes de l’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana. Le dernier bilan fait état de 40 morts et 119 blessés. Les corps de neuf Français ont été identifiés ce week-end.
[Reportage sur l’incendie de Crans-Montana]
Q - Nous sommes toujours avec Pascal Confavreux, parole du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Le dénouement : après quatre jours d’attente, tous les Français ont été identifiés et nos blessés sont en train d’être soignés en ce moment ?
R - Déjà une immense émotion. Une immense émotion en France, parce que je pense que beaucoup de nos compatriotes se sont identifiés, imaginé leur fils, leur fille pouvoir être, un 31 décembre, dans des bars ou dans des discothèques et donc se dire « ça aurait pu être le mien, ça aurait pu être la mienne ». Donc je pense une immense émotion en France, mais aussi en Europe, et je pense aussi à travers le monde, parce que c’est une tragédie dont le bilan va être effectivement très lourd. Vous dites un aboutissement… oui et non. Nous avons un bilan qui s’est alourdi très fortement ce soir. Nous sommes à neuf victimes françaises, que nous déplorons, qui ont été identifiées par les autorités suisses, qui ont fait un immense travail, à la fois d’identification et en même temps de soutien aux blessés et de traitement de ces blessés. Il y a eu un hommage ce matin à Crans-Montana, auquel bien sûr les autorités françaises, à travers le consul général de France à Genève, étaient présentes. Il y aura un hommage et ce deuil national le 9, vendredi prochain, auquel bien sûr les autorités françaises seront présentes. Et vient le moment du deuil et du recueillement. Vient aussi, et depuis le début, celui de la mobilisation de nos services, bien sûr le ministère des affaires étrangères qui coordonnait tout ça, mais avec le ministère des armées, le ministère de la santé, le ministère de l’intérieur, il y a eu cette offre de services de la part de l’ensemble des services français pour dire aux Suisses : « Nous sommes en capacité de vous aider, de même que les Allemands, de même que les Italiens. De quoi avez-vous besoin et comment pouvons-nous vous aider ? » Nous avons accueilli déjà 17 patients, qui ne sont pas que des patients français, qui sont des patients accueillis sur le principe de « comment peut-on être utile, avec quel lit », et notamment quelle prise en charge, souvent très technique, souvent très médicalisée, pour des pathologies de type grand brûlé. Et la personne dans votre reportage avait tout à fait raison, maintenant il va falloir vivre avec ça pour, parfois, des gens très jeunes qui étaient présents et qui vont avoir ensuite, des séquelles pour la suite. Je pense qu’il y a désormais une émotion nationale. Il y aura désormais un accompagnement aussi national.
Q - Juste un mot sur les personnes blessées, prises en charge en France. Est-ce que vous avez des nouvelles d’elles ? Comment se passe leur prise en charge ?
R - Il y avait donc 17 personnes prises en charge. Nous accueillons un 18e patient aujourd’hui. Il y a des situations qui sont très variées, mais qui sont souvent aussi très compliquées.
Q - Leur pronostic vital n’est plus engagé ?
R - Je ne vais pas aller dans le détail là-dessus, mais il y a parfois des situations qui sont encore très difficiles.
Q - Merci beaucoup Pascal Confavreux, d’être venu sur le plateau de France 24.
R - Merci à vous.
Source : France 24