Conférence de presse conjointe de Jean-Noël Barrot et de Baiba Braže, ministre des affaires étrangères de Lettonie - Propos de Jean-Noël Barrot (Riga, 15 janvier 2026)

Partager

Chère Baiba, merci pour votre accueil aujourd’hui à Riga.

Nous sommes à quelques jours d’une date hautement symbolique : le 105e anniversaire de la reconnaissance de la Lettonie par les puissances alliées victorieuses de la Première Guerre mondiale - dont la France. C’était le 26 janvier 1921. Et cette reconnaissance, comme tu l’as rappelé, fut portée à l’époque par mon prédécesseur, Aristide Briand, fidèle à sa conception exigeante du droit et de la paix en Europe et pour l’Europe.

Entre la France et la Lettonie, il y a une mémoire commune et une idée partagée : celle de l’Europe comme espace de liberté conquise et défendue. C’est la raison pour laquelle, depuis le début de la guerre d’agression lancée par la Russie contre l’Ukraine, il y a bientôt quatre ans, nos échanges ont pris, chère Baiba, une tonalité nouvelle. Dans ce contexte, l’unité européenne est plus que jamais essentielle.

Et c’est la raison pour laquelle j’ai débuté ma visite à Riga par un dépôt de fleurs devant le Monument de la Liberté. Ce n’était pas qu’un hommage aux soldats morts lors de la Guerre d’indépendance de la Lettonie entre 1918 et 1920. C’était aussi un hommage aux milliers de Lettons qui, en 1987, s’y étaient rassemblés, bravant les mitraillettes et la répression, pour retrouver leur liberté et l’indépendance de leur pays. Nous n’oublions pas cette quête d’indépendance, de souveraineté et de liberté. Ces combats, d’une certaine manière, ce sont les nôtres aujourd’hui.

La semaine dernière, le 6 janvier, le Président de la République a accueilli à Paris un Sommet de la Coalition des volontaires. Il a permis de cristalliser des avancées inédites et sans équivalent dans notre histoire récente. Pour la première fois depuis des décennies, des pays d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Océanie et d’Asie ont défini ensemble une planification militaire crédible et robuste pour que la paix, une fois conclue, puisse être garantie, pour qu’elle puisse être durable. Les dirigeants des pays baltes et de la Lettonie ont démontré, une fois encore, leur engagement et leur dynamisme.

Notre soutien à l’Ukraine ne faiblira pas. Nous continuerons à l’accompagner aussi longtemps que nécessaire et à maintenir - et accentuer - la pression sur la Russie de Vladimir Poutine. La Déclaration de Paris sur des garanties de sécurité robustes pour une paix solide et durable en Ukraine illustre la convergence opérationnelle entre les membres de la coalition, l’Ukraine et les États-Unis. Elle met aussi en lumière, par contraste, une réalité : Vladimir Poutine ne veut pas la paix. Nous devons donc poursuivre et redoubler nos efforts pour mettre fin à ce conflit.

Car il ne s’agit pas simplement de l’Ukraine. La menace russe concerne directement l’ensemble des États membres de l’Union européenne et de l’Alliance transatlantique. Elle se manifeste par une multiplication d’attaques hybrides, militaires et informationnelles. Face à laquelle nous continuerons d’agir avec fermeté, de manière coordonnée et dans la durée.

Le renforcement de l’Europe de la défense est à cet égard une urgence stratégique, à très court terme comme à long terme. Le prochain cadre financier pluriannuel, dont nous avons parlé pour la période 2028-2034, devra être à la hauteur de cette ambition.

Dans un environnement sécuritaire dégradé, les Européens n’ont pas d’autre choix que de reprendre en main leur destin. Une Europe stratégiquement autonome est une Europe plus forte et un meilleur allié. Oui, nous devons continuer à bâtir un pilier européen renforcé au sein de l’OTAN. Les États européens membres de l’Alliance doivent assumer pleinement leurs obligations en tant qu’Alliés, tout en étant capables d’agir ensemble, par eux-mêmes, pour leur défense.

Le Président de la République, Emmanuel Macron, le rappelait ce jour : l’Union européenne doit assumer sa responsabilité stratégique, en particulier dans les espaces qui forment notre sécurité collective.

Et c’est précisément dans cet esprit que l’Union européenne doit prendre toute sa part au Groenland, où la France participe à l’exercice militaire conjoint Arctic Endurance, à la demande du Danemark.

Depuis Riga, je le dis clairement : l’Union européenne a une responsabilité stratégique au Groenland, parce que la sécurité de l’Arctique est indissociable de la nôtre. En participant à l’exercice Arctic Endurance, la France et ses partenaires assument un choix de lucidité et de solidarité avec le Danemark.

Les efforts engagés par l’Union européenne et ses États membres vont dans ce sens, ils partent des besoins opérationnels de nos armées. En matière de renforcement industriel et capacitaire, l’ancrage d’un véritable réflexe de préférence européenne est fondamental.

Notre partenariat industriel franco-letton y contribue. Ici, à Riga, nos industries de défense coopèrent étroitement et ont l’intention de développer leurs partenariats. À quelques rues d’ici, une entreprise française, Safran, s’est associée à Edge Autonomy pour développer une activité conjointe de production de drones.

La Lettonie est au cœur de la région balte, à la frontière orientale de l’Union européenne. Cette région a fait preuve, depuis longtemps, d’une lucidité remarquable sur la réalité de la menace russe et d’un engagement exemplaire pour le soutien à l’Ukraine et pour notre sécurité commune que je tiens à saluer.

Dans la région, notre solidarité stratégique se concrétise à travers la présence des forces armées françaises. En 2022, nous avons décidé de pérenniser la présence de la mission Lynx en Estonie. Depuis 2007, les forces françaises ont participé à onze reprises à la mission de police du ciel de l’OTAN. Et la France sera de nouveau présente au printemps 2026 avec des avions de chasse pour assurer la protection, l’intégrité et la souveraineté de l’espace aérien des trois pays baltes. Enfin, nous avons participé l’an dernier à l’opération Eastern Sentry dans les airs et à l’activité de vigilance renforcée Baltic Sentry en mer Baltique.

Enfin, je suis à Riga aujourd’hui où une entreprise française, Eiffage, conduit le consortium chargé de la construction de la ligne ferroviaire à grande vitesse Rail Baltica. C’est une fierté de voir que l’expertise des entreprises françaises est reconnue pour un projet d’envergure stratégique, capital pour une Europe unie, interconnectée et décarbonée.

Chère Baiba, nos échanges ont aussi porté sur les voies et moyens d’approfondir notre coopération économique, mais aussi linguistique, notamment sur l’enseignement du français et dans le domaine de l’intelligence artificielle. Et puis nous avons évoqué l’ordre du jour du Conseil de sécurité des Nations unies, dont la Lettonie est membre depuis le 1er janvier, car l’unité européenne dans cette enceinte est indispensable.

Alors, merci une nouvelle fois pour ton accueil chaleureux à Riga, et je veux t’assurer qu’à tous les niveaux et dans toutes les instances, la France continue et continuera d’œuvrer au renforcement de sa proximité stratégique avec la Lettonie au service de l’Europe et au service de la paix.

(…)

Q - Je voudrais revenir sur le Groenland, la question s’adresse à vous deux, pensez-vous qu’il y a effectivement une menace chinoise ou russe à l’égard du Groenland ? Ce matin le ministère de la Défense allemand a parlé de ces menaces dans l’Arctique et à ce titre, quel est le message envoyé par les Européens, en participant à un exercice et à une mission de reconnaissance au Groenland ?

(…)

R - (Inaudible) comme je viens de le dire, que la sécurité de l’Arctique est indissociable de la nôtre, de la sécurité européenne. D’autre part, je l’ai dit aussi, notre conviction c’est que dans le moment auquel nous vivons, dans ce monde durci, il est essentiel que les Européens puissent prendre en charge une part de plus en plus importante de leur propre sécurité. Et troisièmement, nous sommes en soutien et en solidarité avec le Danemark, comme nous souhaiterions pouvoir compter sur le soutien et la solidarité du Danemark si nous nous trouvions aujourd’hui dans la même situation. Et c’est la raison pour laquelle le président de la République a décidé de répondre favorablement à l’invitation qui lui a été adressée par la première ministre danoise de participer à l’exercice Arctic Endurance en contribuant sous la forme de capacités militaires qui ont été déployées à cet exercice qui vise précisément à assurer la sécurité dans la zone.

Q - I would like to ask a question to minister of foreign affairs of France. Aujourd’hui j’ai entendu que la France envoie des participants pour les exercices au Groenland, vous pouvez indiquer quelque chose concernant le type des participants, peut-être il y a quelque chose concernant la technique militaire, etc.

R - Je vais m’exprimer en français pour répondre précisément à votre question, en vous disant donc que c’est à l’invitation du Danemark que la France a décidé par la voie du Président de la République de participer à cet exercice Arctic Endurance. De premières capacités militaires ont été envoyées, qui sont arrivées au Groenland, et d’autres suivront dans les prochains jours, dans différentes dimensions, terrestres, aériennes et maritimes, comme le Président de la République a eu l’occasion de le rappeler il y a quelques heures.

Q - Politico nous informe que quelques participants de l’UE exercent des pressions pour créer un Envoyé spécial pour dialoguer avec Moscou concernant la paix. Qu’est-ce que la France et la Lettonie pensent à ce sujet ?

R - Aujourd’hui le principal obstacle à la paix c’est Vladimir Poutine, qui l’a démontré une nouvelle fois la semaine dernière avec un tir de missile qui a touché la région de Lviv à quelques dizaines de kilomètres des frontières de l’Union européenne. Qui a poursuivi son pilonnage méthodique des infrastructures énergétiques, ce qui a conduit le président Zelensky à déclarer un état d’urgence énergétique. État d’urgence auquel avec la Lettonie et nos partenaires européens nous voulons apporter des réponses. Il fait aujourd’hui à Kyiv et dans les villes ukrainiennes entre -10 et -20 degrés. Nous avons à cœur par tous moyens de proposer aux autorités ukrainiennes un certain nombre de solutions pour pouvoir tenir face à ce pilonnage systématique.

(…)

R - (inaudible) pour cette question, et en complément à ce que vient de dire la Ministre, que comme nous en avons fait le constat ensemble tout à l’heure, dans le moment que nous vivons la priorité reste à notre double agenda de soutien à l’Ukraine et de pression sur la Russie. Soutien à l’Ukraine qui s’est manifesté lors du Conseil européen de la fin du mois de décembre, le 18 et le 19 décembre, quand pour la deuxième fois dans son histoire l’Union européenne a acté un emprunt commun permettant d’apporter à l’Ukraine les ressources financières la mettant à l’abri des difficultés pendant deux ans et la plaçant en position de force lorsque d’éventuelles négociations pourront commencer. Les pressions sur la Russie avec de nouvelles sanctions, que nous préparons, un 20e paquet dont nous souhaitons qu’il puisse être adopté le plus rapidement possible.

(…)

Q - Ma question est adressée aux deux ministres. L’Europe dépend de la présence militaire des États-Unis fortement, et Donald Trump a parlé dans le contexte de la situation au Groenland qu’à son avis si la Russie ou si la Chine veulent le Groenland, le Danemark ne peut rien faire. Mais les États-Unis peuvent faire quelque chose. Est-ce qu’à votre avis l’unité en Europe est plus nécessaire que jamais, et la coordination est plus nécessaire que jamais, et est-ce qu’il y a des pas, des initiatives concrets qui sont nécessaires ? Peut-être nous avons besoin de nouvelles initiatives pour la coopération militaire entre nous, pour créer une situation plus équilibrée et pour avoir plus de muscles en parlant avec la Russie et les États-Unis.

(…)

R - Vous faites référence au Groenland qui est un territoire européen et qui est placé sous la protection de l’OTAN. L’OTAN, les alliés de l’OTAN, les pays européens sont tout à fait capables de défendre leur territoire contre toute menace d’où qu’elle vienne. C’est l’esprit dans lequel, je crois, notre collègue danois, notre collègue groenlandaise, se sont exprimé hier à Washington. Et il est important qu’entre alliés un dialogue puisse s’engager, je crois que c’est ce qui a été décidé à l’issue de la réunion d’hier, sur la nature exacte de ces menaces qui méritent d’être déterminées. Quant à la capacité des alliés au sein de l’Alliance et des Européens à y répondre, elle ne fait absolument aucun doute.

Q - Une question sur le prochain train de sanctions contre la Russie. Vous en avez parlé, sur quoi devraient porter ces sanctions, et pour madame la ministre lettone, que voulez-vous achever, vous êtes cette année au Conseil de sécurité, quels sont vos objectifs, que voulez-vous achever ? Merci.

R - L’année dernière, avec le 18e et le 19e paquets de sanctions, l’Europe a durci le ton vis-à-vis de la Russie avec un certain nombre de mesures tout à fait inédites, dont certaines vont d’ailleurs entrer en vigueur dans quelques jours, et je pense en particulier à l’embargo sur le pétrole raffiné en provenance de pays qui importent du pétrole brut de la Russie. Des décisions que l’Union européenne n’avait jamais pris par le passé. Et donc la conception de ce 20e paquet de sanctions sera je le souhaite aussi ambitieuse, en ciblant à la fois les revenus énergétiques de la Russie, en ciblant les institutions financières qui lui permettent de contourner les sanctions, ainsi qu’un certain nombre d’industries. Nous continuerons le travail sur la flotte fantôme, mais nous avons décidé de ne plus attendre les paquets de sanctions successifs pour y intégrer des désignations de navires puisque désormais ces désignations sont faites au fil de l’eau dans un dialogue étroit avec nos partenaires et notamment britanniques et américains. Et puis au-delà des désignations de navires de cette flotte fantôme utilisée par la Russie pour contourner les sanctions, je veux rappeler les opérations qui ont été conduites en mobilisant des moyens militaires par la France notamment pour arraisonner ces navires, je pense à l’opération qui s’est conduite au large de Madère il y a peu, et du renforcement de la coordination entre les alliés notamment dans la mer Baltique pour entraver la circulation de ces navires.

Informations complémentaires