Le dilemme de Taïwan : maintenir l’objectif d’une sortie du nucléaire en 2025 ?

Taïwan

Actualité
Taïwan | Science de la terre, de l’univers et de l’environnement : énergie, transports, espace, environnement
15 mai 2018

Alors que des milliers de personnes continuent de protester contre le nucléaire, la présidente de la République, Tsai Ing-wen, a réitéré le 11 mars l’objectif du gouvernement d’une sortie du nucléaire d’ici 2025. « Faire de Taïwan un pays sans nucléaire d’ici 2025 est notre objectif premier », a-t-elle rappelé dans un message posté sur sa page Facebook, marquant l’anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima, au Japon.

Le mouvement anti-nucléaire de Taïwan précède de loin les évènements de 2011. L’action organisée contre le nucléaire remonte à 1982, à une époque ou forces antinucléaires et pro-démocratiques trouvaient une cause commune en s’opposant au parti au pouvoir, le Kuomintang (KMT), qui a construit trois centrales nucléaires pendant la loi martiale. Depuis plus de 30 ans, l’île des Orchidées, un petit coin de paradis au large de Taïwan, sert de lieu de stockage des déchets nucléaires pour l’entreprise Taipower. Et malgré une lutte sans relâche des habitants (les Tao), impossible d’obtenir le déménagement du site. Cependant, sous prétexte d’un besoin de stabilité dans un pays en pleine transformation politique, le gouvernement démocrate (DPP) du président Chen Shui-Bian a considérablement ralenti l’élan de la campagne anti-nucléaire de Taïwan de 2000 à 2008. Les années suivantes, les manifestations contre le nucléaire n’ont cessé de croître, mais avec des conséquences politiques limitées. En 2016, le retour au pouvoir du DPP, et l’objectif de la présidente Tsai Ing-Wen de dénucléarisation d’ici 2025, a de nouveau suscité l’espoir chez les anti-nucléaires. Le 11 janvier 2017, le Yuan législatif a en effet adopté un amendement à la Loi sur l’électricité fixant l’échéance de la sortie du nucléaire. « Ce but ne peut être atteint d’un coup », a toutefois indiqué la chef de l’État, insistant sur les mesures préparatoires nécessaires pour progressivement arrêter les différentes centrales nucléaires à Taïwan. La capacité de production photovoltaïque augmente rapidement et les éoliennes offshore poursuivent leur développement, a-t-elle noté. Dans le même temps, a-t-elle ajouté, l’efficacité énergétique des centrales à charbon et des technologies qui y sont liées s’est grandement améliorée.
En 2016, le parc nucléaire taïwanais avait une capacité installée de 5.14 MW (en comparaison, le parc nucléaire français a une capacité installée de 63 GW). Taïwan compte actuellement trois centrales nucléaires en activité, avec chacune deux réacteurs. En date du 13 mars, trois de ces six réacteurs étaient arrêtés pour entretien. L’abrogation récente de la réactivation du second réacteur de la centrale nucléaire N°2 est manifestement un « retour en arrière », d’après le législateur Huang Kuo-chang, du parti d’opposition New Power. Selon lui, Taïwan est un endroit dangereux pour le nucléaire, en raison de ses activités volcaniques, des tremblements de terre et des tsunamis.

L’avantage du nucléaire est d’être non-polluant, et de ne pas émettre de CO2 comme le gaz ou le charbon. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la pollution de l’air est devenue l’un des plus importants problèmes de santé au monde. 92% de la population respire un air trop pollué, donnant lieu à une litanie de maladies chroniques, et tuant 6,5 millions de personnes par an. A Taïwan, il y aurait eu 6000 décès liés à la pollution de l’air en 2015. Les efforts de Taipei pour améliorer la qualité de l’air se sont néanmoins révélés fructueux, avec une concentration annuelle de PM2.5 – particules fines de 2.5 micromètres ou moins – passée de 24.63 microgrammes par mètre cube en 2013 à 17.1 microgrammes par mètre cube l’an dernier. Grâce à la plateforme en ligne Airvisual, il est désormais possible de visualiser les trajectoires des particules fines en temps-réel partout dans le monde.

Or, pour les pro-nucléaires, réduire la part du nucléaire dans la production énergétique conduirait mécaniquement à augmenter les émissions de gaz à effet de serre. Et même si la sortie du nucléaire s’accompagne d’un investissement massif dans les énergies renouvelables (EnR), elles ne pourront jamais compenser totalement la perte du nucléaire. Et il faudra beaucoup de temps avant d’atteindre l’objectif de 20% d’EnR dans le mix énergétique, pourtant prévu en 2025. Taïwan importe 97% de son énergie, et l’île se trouve dans une position de plus en plus vulnérable alors même que les menaces chinoises s’accroissent. Le nucléaire est également la source d’électricité la moins chère, il donne accès à l’indépendance énergétique, et c’est un atout pour l’économie et la recherche.

Nuclear Mythbusters, communauté d’étudiants et scientifiques pro-nucléaire, a été fondé à l’Université Tsing-Hua par des étudiants ingénieurs en sciences nucléaires, juste après la catastrophe de Fukushima. Le groupe compte aujourd’hui près de 30,000 membres. D’après eux, les EnR manquent de viabilité économique sans le soutien du gouvernement. Le groupe essaie de convaincre les politiciens et le public que le nucléaire a des avantages. Il a même fait pression sur les candidats lors des élections de 2016.

Mais, face au risque majeur d’incidents graves, nombreux sont ceux qui luttent contre le nucléaire. En effet, la catastrophe nucléaire de Fukushima de 2011 au Japon a contraint environ 120,000 personnes à quitter leur domicile afin de s’éloigner des radiations nucléaires. Durant la manifestation anti-nucléaire qui a rassemblé près de 2000 manifestants le 11 mars à Taïwan, pour le 7ème anniversaire de la catastrophe nucléaire, Tsai Ing-wen a rappelé que le gouvernement et la population ont le même objectif : vivre dans un pays dénucléarisé. La manifestation a été organisée par la National Abolition Action Platform, une organisation qui regroupe des centaines de petits groupes activistes anti-nucléaires à Taïwan. Tout en exhortant le gouvernement à démanteler les centrales nucléaires dès que possible, l’objectif second de cette manifestation est de préparer les gens au coût potentiellement élevé de la fermeture des trois centrales nucléaires en opération, ainsi qu’à l’élimination des déchets nucléaires.

Quelques groupes environnementaux ont récemment demandé à l’Administration de Protection de l’Environnement (EPA) de rejeter la demande de Taipower d’agrandir l’usine de Shenao en installant deux générateurs au charbon supplémentaire d’une capacité de 600 MW chacun, affirmant que celle-ci allait aggraver la qualité de l’air dans le nord du pays. D’après Taipower, il s’agit d’une mesure préventive visant à prévenir les pénuries d’électricité à venir, car la dénucléarisation des centrales nucléaires N°1 et N°2 risque de perturber les approvisionnements en énergie de Taïwan.

Le 5 mars 2018, Taïwan accueillait un séminaire franco-taïwanais sur la dénucléarisation, invitant des experts français de haut niveau : Christine Georges (Division D&D, responsable du développement de prospection à l’international, CEA), Bertrand Martelet (Président de Cyclife, EDF), Nicolas Solente (chef de la division de développement de l’innovation et de l’international, ANDRA), et Stéphane Bargues, directeur des partenariats industriels et du développement des affaires D&D et de gestion des déchets, ORANO). Ce séminaire aura permis à Taïwan d’apprendre les technologies françaises de dénucléarisation et de gestion des déchets radioactifs à haute activité et à vie longue, ainsi que les alternatives au nucléaire.

Beaucoup d’incertitudes pèsent sur la politique énergétique de Taïwan. Les risques du nucléaire sont-ils aussi inquiétants que la pollution atmosphérique ? Le développement des EnR a des limites, la dépendance aux combustibles fossiles est dangereuse, et l’énergie nucléaire joue encore un rôle vital dans le maintien de l’indépendance énergétique de Taïwan. Le gouvernement prévoit de réduire la part du charbon dans le mix énergétique de 45% à 30% en 2025. Mais comment réduire à la fois la part du nucléaire et celle du charbon dans le mix énergétique ? Et que ferait Taïwan, avec un territoire de seulement un dixième de celui du Japon, en cas de catastrophe nucléaire ?

Sources :

Plus d’information :
https://www.airvisual.com/

Rédactrice :
Morgane Schuhmann, morgane.schuhmann[at]diplomatie.gouv.fr
https://www.france-taipei.org/

PLAN DU SITE