L’internationalisation des universités publiques hongkongaises : entre dynamiques de marché et logiques politiques

Hong Kong

Rapport
Hong Kong | Politiques de recherche, technologiques et universitaires
28 juin 2018

Selon l’institut de statistiques de l’UNESCO (UIS), près de 4,8 millions d’individus ont étudié en-dehors de leur pays d’origine au cours de l’année 2017 . C’est 700 000 personnes de plus qu’en 2014, deux fois plus qu’en l’an 2000. La croissance du nombre d’étudiants internationaux ne concerne pas de manière égale l’ensemble des continents et des pays au monde. A elles seules, l’Amérique du Nord et l’Europe ont accueilli près des deux tiers (64%) des étudiants internationaux dans le monde en 2017. C’est près des trois quarts (72%) si l’on y ajoute la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

Ces chiffres ne doivent cependant invisibiliser les dynamiques à l’œuvre dans les transformations de la mobilité étudiante internationale. Ainsi, le nombre d’étudiants ayant séjourné en Chine a plus que doublé en l’espace de dix ans, passant de moins de 200 000 en 2007 à plus de 400 000 en 2017 (Project Atlas, 2017) . En Asie, l’accueil d’étudiants internationaux est devenu un enjeu de politiques publiques, s’intégrant dans un cadre plus large, celui de l’internationalisation de l’enseignement supérieur. C’est notamment le cas au sein de la région administrative spéciale (RAS) de Hong Kong, où la promotion de l’enseignement supérieur s’est inscrite au sein d’une stratégie de promotion (branding) développée autour du concept d’Asia World City.

Cette synthèse repose sur la comparaison du fonctionnement de trois universités à Hong Kong - l’université de Hong Kong (HKU), l’université baptiste de Hong Kong (HKBU) et l’université chinoise de Hong Kong (CUHK) – réalisée lors de deux séjours de terrain d’une durée totale de dix semaines au sein de la RAS de Hong Kong

L’émergence de l’enjeu de l’internationalisation au sein des universités hongkongaises

Plusieurs mécanismes ont fait émerger l’internationalisation comme une dimension inhérente à l’activité des universités hongkongaises. Mises en concurrence les unes par rapport aux autres, elles ont employé l’internationalisation comme un outil de distinction au sein du paysage universitaire hongkongais, dans un contexte marqué par l’émergence des classements universitaires. A ces dynamiques de marché s’est ajoutée une dimension politique de coopération avec la Chine continentale.

La « mise en marché » des universités hongkongaises

Dès 2002, le Bureau de l’éducation et de la main d’œuvre (Bureau of Education and Manpower) émet l’idée d’une intensification de la mise en concurrence des universités hongkongaises. Il considère ainsi : « We agree that UGC should adjust its funding mechanism to enlarge the differential in funding allocation to reward performance in accordance with role and let the institutions compete on the basis of merit in areas of teaching, research, governance, management and community service » (Education and Manpower Bureau, 2002, p. 3) .

Cette mise en concurrence repose sur des indicateurs de performance permettant d’évaluer l’activité des universités hongkongaises. C’est notamment le cas du Research Assessment Exercise (RAE) – basé sur le modèle britannique - qui a lieu à des intervalles de quatre à six ans depuis 1994 . Il permet d’évaluer la qualité de la recherche produite par les universités, ainsi que les performances des chercheurs embauchés. A terme, les chercheurs qui ne sont pas jugés assez « performants » sont priés de quitter leur emploi.

Par ailleurs, l’UGC mène à intervalles régulier des Teaching and Learning Quality Reviews - lancés en 1995 - et des Managements Reviews, afin d’évaluer la qualité de l’enseignement et le niveau de fonctionnement des universités hongkongaises. C’est dans ce contexte que le niveau d’internationalisation des universités est devenu un indicateur de performance et de visibilité, exacerbé par l’émergence des classements internationaux.

L’émergence des classements internationaux

La libéralisation du marché de l’enseignement supérieur - à l’origine de l’essor d’une offre de « services » de l’enseignement supérieur - s’est traduite par l’émergence des classements internationaux, dont l’influence est allée de manière croissante au cours des années 2000. Ils contribuent à légitimer un discours d’excellence au sein des universités hongkongaises.

Or, ces classements internationaux valorisent et récompensent l’internationalisation des universités. Ils prennent tout d’abord en compte dans leur évaluation le nombre d’étudiants et d’enseignants étrangers ainsi que le niveau de collaboration internationale des universités. Dans le classement proposé par le Times Higher Education, par exemple, l’internationalisation vaut pour 7,5% de la note globale de l’université évaluée . Par ailleurs, les autres critères d’évaluation créent des biais favorables aux universités les plus internationalisées et les plus visibles dans le marché de l’enseignement supérieur. La qualité d’enseignement d’une université donnée est basée sur un sondage qui évalue sa réputation académique auprès d’un panel de sondés censés représenter une communauté académique interdisciplinaire et internationale. Ce sondage vaut pour 15% de la note finale qui lui est accordée. La même méthode est utilisée pour évaluer la qualité de la recherche des universités, à hauteur de 18% cette fois-ci de la note finale. Ces critères dépendent donc de la capacité des universités à se vendre auprès d’une communauté globale et in fine, de leur niveau d’internationalisation. Les méthodes d’évaluation sont similaires en ce qui concerne le QS World University Rankings, qui constitue le deuxième grand classement de référence pour les acteurs de l’enseignement supérieur hongkongais. Il repose ainsi pour 40% sur un sondage de réputation académique réalisé auprès d’experts de l’enseignement supérieur.

Les universités hongkongaises s’inscrivent de fait dans un cercle vicieux : plus elles sont internationalisées, mieux elles sont classées par les agences de notation. Or, meilleur est leur classement, plus il est facile pour elles de s’internationaliser.

Les logiques politiques d’internationalisation des universités hongkongaises

L’ouverture des universités hongkongaises traduit enfin une dimension politique de coopération avec la Chine continentale. Les universités hongkongaises s’inscrivent de fait dans un projet national chinois.

Cela est notamment visible dans la volonté des universités hongkongaises de développer des campus universitaires en Chine. L’université baptiste de Hong Kong signe par exemple en mars 2004 un accord avec l’université normale de Pékin pour établir un campus étudiant à Zhuhai (dans la province du Guangdong, à une soixantaine de kilomètre de Hong Kong) sous le nom de United International College (UIC). Inauguré officiellement en 2008, il accueille près de 4 000 étudiants à son ouverture. De même, l’université chinoise de Hong Kong signe en février 2010 un accord avec le gouvernement municipal de Shenzhen pour construire un campus dans la ville. L’université chinoise de Hong Kong (Shenzhen) reçoit l’approbation du ministère de l’éducation chinois en mars 2014 et admet sa première promotion d’étudiants en licence (bachelor) le mois d’août de la même année. Les universités hongkongaises espèrent, ce faisant, accroître leurs ressources financières. C’est notamment l’un des arguments mis en avant par l’université chinoise de Hong Kong pour justifier la création d’un campus à Shenzhen : « Such a campus would leverage and capitalize on the strengths of Hong Kong and Shenzhen to benefit both cities. It will allow the university
to tap into the rich and rapidly expanding resources for education and research on the Mainland and in Shenzhen in particular » (CUHK, 2010, p. 9) .

Cette logique s’accentue par ailleurs avec l’introduction du projet des routes de la soie (One Belt One Road, OBOR). Des financements ont ainsi été introduits dans le HKSAR Governement Scholarship Fund par le gouvernement hongkongais pour financer spécifiquement les étudiants issus des pays visés par le projet OBOR. Dix bourses de financement ont ainsi été créées pour les étudiants indonésiens à partir de l’année 2016-2017, suivant un protocole d’entente (Memorandum of Understanding) signé en 2015 entre la région administrative spéciale et le gouvernement indonésien . L’initiative est étendue aux étudiants malaisiens et thaïlandais en 2017-2018 - à hauteur de dix financements respectifs -, conformément à l’annonce faite en avril 2016 par le chef de l’exécutif hongkongais d’injecter un milliard de Hong Kong dollars de nouveaux financements pour étendre le mécanisme .

Les outils d’internationalisation des universités hongkongaises

Les universités hongkongaises ont évolué sous le poids de ces mécanismes d’internationalisation. Elles se sont transformées institutionnellement, ont élaboré des stratégies de recrutement d’étudiants non-locaux et développé une offre d’enseignement privée.

Les transformations institutionnelles des universités hongkongaises

Plusieurs changements institutionnels sont la conséquence des processus d’internationalisation des universités hongkongaises. D’un point de vue organisationnel, l’accroissement du nombre d’étudiants accueillis et envoyés en échange ainsi que du nombre de non-locaux recrutés dans les programmes des universités a nécessité la mise en place de bureaux administratifs spécifiques. Un bureau international des étudiants en échange (International Student Exchange Office) est créé par exemple à l’université baptiste de Hong Kong en 1998. Il est renommé en 2002 Bureau international (International Office) et voit ses compétences étendues à la promotion de l’internationalisation de l’université – et non plus seulement à la prise en charge des étudiants en échange. Cela concerne également les relations des universités hongkongaises à la Chine continentale. A l’université baptiste de Hong Kong, un bureau spécifique (Mainland Development Office) a été fondé en novembre 2016 pour centraliser les différents aspects de la coopération avec le continent.

Une seconde conséquence directe de l’internationalisation des universités hongkongaises réside dans l’adoption de l’anglais comme langue d’enseignement et de travail. L’université chinoise de Hong Kong adopte ainsi en 2002 l’anglais comme langue d’instruction, non sans résistances. L’université baptiste de Hong Kong fait de même un an plus tard, en 2003-2004. Quant à l’université de Hong Kong, l’anglais y a toujours été la langue principale d’enseignement en raison de son passé colonial. Ces éléments vont dans le sens d’une uniformisation des modes de fonctionnement et des pratiques des universités hongkongaises.

Les modalités de recrutement des étudiants étrangers

Le recrutement d’étudiants internationaux passe par l’identification préalable de marchés où une demande en services d’enseignement supérieur existe, ce que les administrations universitaires hongkongaises appellent « a mature market ». Cette « maturité » se caractérise par l’existence d’une classe moyenne susceptible de pouvoir et de vouloir financer la mobilité universitaire de leurs enfants à des fins de mobilité sociale. Les pays ciblés par les universités hongkongaises se situent par ailleurs dans la zone géographique proche de la RAS de Hong Kong. Cela s’explique par la faible visibilité dont disposent les universités hongkongaises dans des destinations plus lointaines - comme l’Europe ou les États-Unis -, mais aussi parce que les budgets de promotion et le personnel des bureaux internationaux des universités sont limités.

Une fois ces pays cibles identifiés, les universités hongkongaises tissent des partenariats avec des lycées locaux, choisis sur des critères de réputation académique et d’exposition internationale. Les écoles internationales, ou celles proposant des cursus internationaux , sont les plus susceptibles d’être choisies car elles présentent un nombre important de candidats potentiels à la mobilité. Ces critères de recrutement façonnent les flux de mobilité étudiante vers Hong Kong et tendent à créer des réseaux d’institutions du secondaire et de l’enseignement supérieur aux caractéristiques semblables. On peut supposer que ces stratégies accompagnent une harmonisation des pratiques de l’enseignement supérieur.

Enfin, les universités hongkongaises développent des argumentaires spécifiques en fonction de leur positionnement académique et des régions dans lesquelles elles se rendent. Elles mettent en avant les programmes dans lesquelles elles sont le plus reconnues. Certains programmes ne sont promus qu’en Chine continentale, en raison du cloisonnement académique de certaines disciplines ou de barrières linguistiques.

La privatisation de l’enseignement supérieur hongkongais

Pour finir, notons que l’internationalisation des universités hongkongaises participe au mouvement de privatisation de l’enseignement supérieur que l’on observe au sein du système hongkongais.

La part de l’État dans le financement des universités hongkongaises s’est stabilisée ou a décru au cours du temps. Le changement de comptabilité des universités au cours des vingt dernières années et la volatilité des investissements réalisés par celles-ci compliquent les comparaisons dans le temps. Néanmoins, il est intéressant de constater, à titre d’exemple, que la part de l’État dans le financement de l’université chinoise de Hong Kong s’élevait à 78% en 1997-1998, contre 52% en 2016-2017 . En parallèle, la part des frais de scolarité dans les budgets universitaires a augmenté sur la même période. Ils représentaient ainsi 15% du budget de l’université baptiste de Hong Kong en 1997, contre 36% en 2016.

Ce désengagement relatif de l’État explique en partie la multiplication du nombre de programmes privés (self-financed programmes) au sein des universités hongkongaises. Leur création a permis de répondre à une demande sur le marché de l’enseignement supérieur, là où la puissance publique ne souhaite pas investir davantage de ressources, notamment pour des raisons fiscales. Cette demande est double. Elle est d’abord constituée par les diplômés hongkongais de l’enseignement secondaire qui n’ont pu obtenir une place dans un programme public (UGC-funded). En 2014, près de 26 307 ont ainsi rempli les critères de qualification minimale pour rentrer à l’université, alors que seulement 15 000 places étaient disponibles en première année de bachelor au sein des programmes publics . D’autre part, des programmes sont créés pour s’adresser plus spécifiquement aux étudiants non-locaux, et notamment ceux venus de Chine continentale. Leur présence dans les universités hongkongaises permet de gagner en internationalisation et donc de progresser au sein des classements internationaux. Contrairement aux programmes publics (UGC-funded) les programmes privés (self-financed) ne sont pas réglementés par le gouvernement hongkongais : il n’existe donc pas de quota sur le nombre d’étudiants qui peuvent y être admis.

L’internationalisation de l’enseignement supérieur est donc devenue une dimension clef de l’activité des universités. Elle constitue un enjeu spécifique à Hong Kong où le degré d’internationalisation des universités s’impose comme un outil de mise en visibilité et de performance sur le marché de l’enseignement supérieur. Pour répondre à cette injonction à l’internationalisation, les universités hongkongaises se sont institutionnellement adaptées et ont développé des stratégies de recrutement d’étudiants non-locaux ainsi que des programmes spécifiques d’enseignement.

Ces transformations ne sont pas neutres pour la RAS de Hong Kong. Elles génèrent des flux étudiants spécifiques, susceptibles de s’inscrire à long terme au sein de la ville-monde. Elles alimentent aussi la frustration d’une partie de la jeunesse hongkongaise - manifeste dans l’émergence de mouvements localistes au sein de la ville-territoire - face à un système universitaire encore élitiste et à l’arrivée importante de jeunes lycéens non-locaux sélectionnés parmi les meilleurs établissements secondaires du continent asiatique. Elle va enfin dans le sens d’une plus grande coopération entre Hong Kong et la Chine continentale, assurant l’intégration de la ville dans un projet national chinois englobant.

Auteur : Pierre DELBOSC, étudiant en deuxième année de master de politique comparée à Sciences Po Paris

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