Un chef pour ma rivière, un système pour améliorer la protection de l’eau

Chine

Brève
Chine | Science de la terre, de l’univers et de l’environnement : énergie, transports, espace, environnement
20 octobre 2017

La Chine qui fait face à d’importants problèmes de pollution d’eau déploie, au-delà des solutions techniques modernes, un système organisationnel de gestion des eaux en nommant des chefs locaux responsables des cours d’eau de leur région administrative. Cette solution, insuffisante sans moyens techniques complémentaires, permet néanmoins au pouvoir central d’avoir une emprise locale sur la gestion des cours d’eau et de montrer aux citoyens que le gouvernement est résolu à lutter contre la pollution de l’eau.

Les rivières pourpres

Jiapu, bourgade textile sur les rives du lac Tai dans l’est de la Chine, de grands rouleaux de tissu fraichement sortis de l’atelier empilés devant presque chaque habitation laissent échapper de grandes quantités de produits chimiques sur le sol.
La petite ville côtière est sillonnée par de multiples rivières, dont le Qinjiabanggang, aujourd’hui rouge vif mais qui par le passé a revêtu des robes du noir de jais au blanc laiteux. On dit ici de la ville qu’elle est la plus polluée du pays.

Un « chef de rivière »

Des années durant, les plaintes des habitants aux fonctionnaires locaux étaient renvoyées d’un département à l’autre. Cependant la responsabilité de la rivière Qinjiabanggang est désormais dans les mains de deux hommes, le « chef de rivière » de la ville et son homologue à l’échelle du bourg de Changping. Leur nom et leur numéro de téléphone se trouvent sur la pancarte adossée à la rivière. Lorsqu’un passant aperçoit un déchet qui flotte ou une prolifération d’algues, c’est eux qu’il appelle.
À la fin du mois dernier, il y avait 200 000 chefs de rivière dans toute la Chine, selon le Ministère des ressources en eaux. Des millions d’autres sont attendus à travers le pays, suite à la décision des dirigeants d’affecter à chaque plan d’eau un délégué local.

Une décision à l’échelle nationale

En Chine, partout où les fonctionnaires ont cherché l’équilibre entre croissance économique et contrôle de la pollution, les problèmes environnementaux sont devenus une cause d’instabilité sociale de plus en plus pressante. Ainsi la moitié des contestations sociales de plus de 10 000 participants entre 2011 et 2013 ont été déclenchés par des préoccupations au sujet de la pollution, nous apprend un rapport de l’Académie chinoise des sciences sociales.

Selon l’ONG Greenpeace, à la fin de l’année 2015, environ un tiers de la surface des eaux de Chine était toujours impropre à un usage humain, malgré des dépenses importantes. En effet pour l’année 2016 le gouvernement chinois a alloué 13 milliards de yuan (1,7 milliard d’euros) à la lutte contre la pollution de l’eau.

Face à la pollution des eaux, en plus de solutions techniques et scientifiques, le gouvernement chinois a décidé d’instaurer une organisation pyramidale de la gestion des cours d’eau. Le Central Leading Group for Comprehensively Deepening a en effet approuvé un document le 11 décembre dernier pour adopter le système dit de « chef de rivière » dans tout le pays avant la fin de l’année 2018. L’objectif de ce système est de promouvoir une meilleure coordination parmi les différents départements du gouvernement pour protéger les plans d’eau du pays.

La Chine a une longue histoire du contrôle et de la gestion de l’eau. Autrefois, les « administrateurs » désignaient un fonctionnaire chargé de la gestion des cours d’eau. À l’époque des Royaumes Combattants (475-221 av J.C.) Li Bing, le gouverneur de la préfecture Shu, ordonna la construction du système d’irrigation « dujiangyan » littéralement « le barrage du fleuve de la métropole », situé dans l’actuelle province du Sichuan. Cet exemple célèbre de conservation d’un fleuve peut aussi être considéré comme précurseur du système de chef de rivière.
Le système actuel est un système de gestion des cours d’eau fondé sur la responsabilisation à tous les échelons des fonctionnaires haut placés. Les cours d’eau sont clairement répartis dans différentes zones administratives, chaque fonctionnaire devenant responsable des cours d’eau appartenant à sa zone. Ce système va en effet être établi au niveau des municipalités, des comtés et des provinces ; les chefs de gouvernement de chaque province, région autonome ou municipalité seront les chefs généraux des cours d’eau. En faisant du chef local du Parti le haut responsable de la gestion des eaux dans son aire administrative, les autorités ont ainsi assuré que le poids prépondérant du Parti au niveau local en terme de décision et de prévoyance allait effectivement être moteur d’une meilleure protection des plans d’eau.

La gestion complète de l’eau réclame en outre un contrôle et une gestion unifiés, cependant actuellement les départements de protection environnementale sont chargés de lutter contre la pollution de l’eau tandis que les départements des ressources en eau sont responsables de la gestion des plans d’eau. Le système de chef de rivière devrait permettre de percer cette barrière institutionnelle et de construire un système unifié de contrôle et de gestion.

Le système comprend enfin des dispositions pour que le grand public prenne part à la gestion et à la supervision des eaux, grâce aux technologies modernes de communication et à des plateformes de signalement.

Une initiative dans la province du Jiangsu

Le premier chef de ce nouveau genre a été désigné dès 2007 par les autorités de Wuxi, ville située dans le Jiangsu, au nord des rives du lac Tai. D’autres chefs ont par la suite été affectés dans toute la province en 2012 puis le système s’est étendu à la province voisine du Zhejiang l’année suivante, avec pour mission principale d’organiser des vérifications des eaux et d’apporter des réponses aux plaintes des habitants.

Le delta du fleuve Yangtze qui englobe le lac Tai a pris la tête de la lutte contre la pollution de l’eau grâce au système des « chefs de rivière ». La région, qui comprend les provinces du Jiangsu, du Zhejiang et la municipalité de Shanghai, a vu quelques améliorations dans la qualité de ses eaux, depuis que le système a été adopté, selon les données d’observation du gouvernement. Dans le Jiangsu la proportion de surface des eaux de la région classée comme « adaptée pour l’usage humain » est passée de 35 pourcents en 2011 à 64 pourcent l’année dernière.

À Shanghai la situation s’est en revanche dégradée ces dernières années. En effet en 2014 un quart des eaux était considéré comme adapté, l’année dernière ce taux est descendu à 16 pourcents. La région du delta abrite beaucoup de villes comme Jiapu, notamment dans le Zhejiang, où les habitants se plaignent de la lenteur de l’amélioration compte tenu des sommes dépensées pour la protection de l’eau. D’aucuns disent que ce système n’est qu’une solution de fortune, occultant les causes sous-jacentes de la pollution.

La mise en place au niveau local

Tous les chefs de rivières sont des cadres du gouvernement, du gouverneur de province, au fonctionnaire du village, avec chacun la responsabilité d’un segment particulier d’un cours d’eau. Le rang du fonctionnaire affecté dépend de l’importance du cours d’eau.

Avant que le système de chef de rivière soit adopté, les divers départements chargés de lutter contre la pollution des eaux dans la région, y compris les départements des ressources en eau et de la protection environnementale, se renvoyaient la balle lorsqu’une plainte était reçue.

« Tout le monde est responsable, cela veut dire que personne ne se sent responsable » abonde le professeur Zheng Zheng, expert en pollution des eaux de l’Université de Fudan à Shanghai. « En ce sens le système de chef de rivière réduit les possibilités de fuir ses responsabilités ». Il ajoute que les chefs sont des personnes puissantes à leur échelle, généralement un fonctionnaire haut placé, ainsi il a le pouvoir et les ressources suffisantes pour aboutir à une solution. Le système a tout son sens car « cela montre au peuple que le gouvernement prend ce problème très au sérieux » conclut-il.

De retour à Jiapu : un système insuffisant

À Jiapu, où presque chaque habitation est un atelier textile, les matières synthétiques sont fabriquées sur des métiers à tisser à jet d’eau. La pollution provient de l’huile et des agents raidissants utilisés lors du tissage.
Gu Genlin, habitant de 73 ans de Jiapu, habitait le long du Qinjiabanggang, mais a décidé de déménager car la pollution y était trop forte. « Dans les mauvaises périodes la rivière tournait au noir en été, mais était parfois blanche comme du lait. J’ai pris des milliers de photos des cours d’eau pollués dans les environs pendant sept ans, et envoyé des pétitions à tous les niveaux du gouvernement, mais ça n’a toujours pas changé » dit-il.

Pour Wu Lihong, un activiste environnemental qui observe et combat la pollution de l’eau dans la région du lac Tai depuis deux décennies, le système de chef de rivière ne s’attaque pas au cœur du problème. « Tous ces ateliers sont la source de la pollution, mais ils n’ont pas les tripes de les fermer après toutes ces années. J’ai vu une lueur d’espoir autre part autour du lac, mais pas ici à Jiapu. C’est la même chose qu’il y a quinze ans » regrette-il.

Ma Jun, directeur de l’institut des affaires publiques et environnementales, une ONG située à Pékin, convient que l’affectation des chefs est loin d’être suffisant pour enrayer la pollution des cours d’eau en Chine. Il indique que « c’est une caractéristique très chinoise, de conduire les choses du sommet vers la base, mais s’assurer que le message délivré par le bas remonte au sommet est un gros problème. »

La Chine qui fait face à d’importants problèmes de pollution d’eau déploie ainsi, au-delà des solutions techniques modernes, un système organisationnel de gestion des eaux en nommant des chefs locaux responsables des cours d’eau de leur région administrative. Cette solution, insuffisante sans moyens techniques complémentaires, permet néanmoins au pouvoir central d’avoir une emprise locale sur la gestion des cours d’eau et de montrer aux citoyens que le gouvernement est résolu à lutter contre la pollution de l’eau.

Sources

http://www.chinadaily.com.cn/opinion/2017-09/08/content_31712865.htm
http://www.scmp.com/news/china/society/article/2111824/how-cleaning-chinas-polluted-rivers-got-personal

Auteur

Benjamin LAUGEOIS : benjamin.laugeois[a]diplomatie.gouv.fr

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