Primates génétiquement modifiés en Chine : débat éthique

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Chine | Biologie : médecine, santé, pharmacie, biotechnologie
15 février 2019

Le 24 janvier 2019, l’Institut des Neuroscience (Institut of Neuroscience, IoN) de Shanghaï a annoncé la naissance de cinq bébés singes issus du clonage d’un spécimen de Macaca Fascicularis préalablement modifié génétiquement.

L’objectif de cette expérimentation est d’établir des modèles d’études des troubles humains complexes neurodégénératifs tels que ceux observés chez des malades atteints de Parkinson, d’Alzheimer, ou du syndrome d’Angelman… L’observation de l’évolution de la maladie chez les primates permettrait également d’améliorer l’efficacité de diagnostic et l’identification de symptômes « marqueurs ».

La technique de clonage est la même que celle utilisé pour la brebis Dolly : L’ADN (Acide Désoxyribonucléique) utilisé provient des cellules d’un singe adulte auparavant génétiquement modifié. On a pu ainsi vérifier la présence de symptômes chez l’individu adulte avant d’effectuer le clonage. Le matériel génétique est ensuite inséré dans une cellule œuf dont l’ADN a déjà été retiré.
La modification génétique, réalisée via la technique de CRISPR-Cas9, cible le gène BMAL1. Ce gène est responsable de la régulation du cycle circadien, horloge interne qui assure un rythme veille-sommeil sain. Les singes dont l’ADN a été modifié présentent des troubles du comportement ainsi qu’un manque de sommeil. Ils montrent également des symptômes psychotiques (peur et anxiété) lorsqu’ils sont confrontés à un nouvel environnement.

Même s’il semble efficace, le processus expérimental utilisé reste toutefois long et coûteux. L’expérimentation, d’un coût approximatif de 500 000 dollars américain, a débuté avec le clonage de 365 embryons et a seulement permis de donner naissance à cinq individus.

D’après POO Mu-Min, directeur de l’IoN, « les primates incarnent le meilleur modèle pour l’étude des fonctions cognitives complexes et des troubles du cerveau humain ». Il souligne également que ce type d’études n’est pas réalisable sur des souris (plus régulièrement utilisées en laboratoire) car leurs fonctions cognitives sont trop éloignées de celles du genre humain. Il ajoute que l’utilisation du clonage permettrait de réduire le nombre de primates utilisés pour les tests cliniques nécessaires à la mise sur le marché des médicaments. En effet, ces tests font parfois intervenir de larges échantillons de population pour pallier l’incertitude liée à la diversité génétique des cobayes.

Pourtant, l’expérience, qui fait suite au scandale des bébés modifiés génétiquement, a soulevé une nouvelle vague de critiques. De nombreux experts ont d’ailleurs signalé les questions bioéthiques soulevées par cette expérimentation :
Le Dr. Alan Bates, professeur au Centre d’Oxford pour l’Ethique Animale, atteste qu’il est « controversé de conduire des recherches dans le domaine des maladies mentales [sur des singes] » car « si le processus mental du singe est suffisamment proche de celui des humain pour fournir des modèles valides, il n’est pas éthique de réaliser des expérimentations sur eux ».

Certains experts alertent sur le fait que ces avancées risquent de conduire à une augmentation des expérimentations sur les primates même lorsque ce n’est pas nécessaire.

Professeur en Bioéthique de l’Université de New-York, Arthur Caplan modère ses propos en déclarant que « Si les scientifiques sont compétents, réaliser des modèles de maladie sur les animaux dans le but d’étudier des maladies humaines est éthique. L’utilisation d’animaux pour établir des modèles de maladies est justifiée comme alternative à l’expérimentation sur des humains ». Il souligne cependant que ces études nécessitent « la supervision étroite par un comité habilité dans le domaine de l’expérimentation animale et une transparence complète. »

A l’opposée, certains scientifiques dont le Pr. Alexander Erler du Centre de Bioéthiques de l’université Chinoise de Hong-Kong, décrivent ces résultats comme « une avancée positive pour la recherche biomédicale ». Il ajoute que « l’utilisation des animaux, toute regrettable qu’elle soit, est encore inévitable pour réaliser des progrès en recherche. [Cette technique] pourrait, en réalité, nous aider à réduire le nombre total d’animaux utilisés pour type de recherche… et c’est un objectif que nous devons éthiquement poursuivre. »

La Chine est le premier pays capable de cloner des primates élevés en captivité. L’utilisation de primates pour établir des modèles d’étude s’inscrit dans la liste des priorités chinoises dans le domaine de recherche biomédicale et est soutenu par des fonds gouvernementaux pour un budget de 25 millions de yuans (3,7 millions d’euros). Bien que l’expérimentation soulève encore de nombreuses critiques, il semble que « seules les réglementations puissent encore arrêter [son application] » conclut POO Mu-Min.

Pour plus d’information :

  1. [https://www.scmp.com/news/china/science/article/2183380/chinese-scientists-successfully-clone-five-baby-monkeys-after]
  2. [https://www.nature.com/articles/d41586-019-00292-w]
  3. [https://www.nature.com/news/biomedicine-the-changing-face-of-primate-research-1.14645]

Rédaction : Sarah Maesen, adjoint à l’attaché pour la science et la technologie au consulat de Shanghai, sarah.maesen[at]diplomatie.gouv.fr

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