Le scandale des bébés CRISPR fait encore couler beaucoup d’encre

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Chine | Biologie : médecine, santé, pharmacie, biotechnologie
18 mars 2019

L’annonce de la naissance de deux bébés génétiquement modifiés avait généré une cascade de condamnations de la part des communautés scientifiques chinoise et internationale. Après avoir publié les résultats de l’enquête concernant l’affaire He Jiankui, la Chine décide de renforcer ses régulations en bioéthique.

Le 25 novembre 2018, He Jiankui, chercheur à l’université de Shenzhen publie sur Youtube une vidéo dans laquelle il annonce la naissance de deux bébés surnommés Lulu et Nana. Ces jumelles seraient le résultat d’une fécondation in vitro d’embryons génétiquement modifiés, suite à la délétion du gène CCR5, responsable entre autres de l’infection des cellules humaines par le VIH. Cette expérimentation, dont la véracité a été confirmée par les autorités chinoises, aurait débuté 3 ans plus tôt, incluant des étapes de validation sur des souris puis des primates avant d’être appliquée sur des embryons humains.

Après avoir éveillé l’intérêt de la communauté internationale, He Jiankui a répondu aux nombreuses questions soulevées en participant au Second Sommet International sur l’Edition du Génome Humain à Hong-Kong, le 28 novembre 2018. Interviewé par Matthew Porteus et Robin Lovell-Badge, il s’est d’abord excusé d’avoir provoqué un tel trouble avant d’expliquer que huit couples (mère non porteuse du VIH et père positif au VIH) s’étaient portés volontaires pour participer à son étude. Interrogé sur ses motivations, He Jiankui a affirmé s’être lancé dans cette expérimentation pour les millions d’enfants victimes du SIDA : « J’ai personnellement expérimenté la vie dans un village touché par le VIH où 30% des habitants étaient atteints. » Il a également ajouté « Si mon enfant était concerné, oui je voudrais essayer [cette expérimentation]. »

Les déclarations d’He Jiankui ont soulevé une condamnation unanime de la communauté internationale. Certains ont dénoncé son manque d’éthique, d’autres, l’ignorance des conséquences auxquelles les enfants seront confrontés. Si certains scientifiques sont persuadés de la réelle volonté d’aider affichée par He Jiankui, nombre d’entre eux, dont le prix Nobel américain en biologie, David Baltimore, ont dénoncé le choix de la maladie et l’inutilité de son geste. Il existe, en effet, d’autres moyens pour prévenir la contamination parent-enfant par le VIH. De plus, d’autres maladies auraient fait de bien meilleures candidates pour un traitement par édition génétique.

En Chine, les premières réactions ont été un peu plus partagées. Dans un premier article, People’s Daily aurait présenté les travaux de He Jiankui comme une grande avancée historique. Mais cet article a vite été remplacé par une nouvelle version bien plus négative. Une partie du public chinois a également montré beaucoup d’enthousiasme pour ce qu’il considérait comme une réalisation remarquable, envisageant même un Prix Nobel pour la Chine. Ces premiers commentaires ont cependant vite été rattrapés par un flot d’indignation toujours côté chinois. De même, une large part de la communauté scientifique a perçu la nouvelle comme une tache sur la réputation scientifique chinoise. Dans les jours consécutifs à l’annonce d’He Jiankui, plus de 120 scientifiques avaient signé une lettre condamnant ses travaux sur Wechat : « Nous ne pouvons utiliser que le mot" fou " pour décrire l’expérience menée directement sur des êtres humains. […] Nous, chercheurs dans le domaine du biomédical nous nous opposons et condamnons fermement toutes tentatives d’édition génétique sur le génome humain sans examen éthique préalable. » Lin Mei, professeur à la Case Western Reserve University, a confié son malaise à ce sujet : « Les gens peuvent présumer qu’il n’y a pas de réglementation là où il y en a. »

Si la régulation sur les modifications génétiques d’embryons humains fait l’objet de lois détaillées en Europe, ce n’est pas le cas en Chine. Les comités d’éthique sont régulés par des lignes directrices qui leurs servent de cadres mais manquent parfois d’impartialité et d’efficacité en terme de procédures. Le ministère de la Santé (MOH) ainsi que celui de la science et de la technologie (MOST) avaient toutefois publié un texte (Ethical Guiding Principle on Human Embryonic Stem Cell Research) en 2003, faisant clairement référence à l’interdiction d’implanter un embryon humain génétiquement modifié dans un utérus (in vivo). Cependant, l’interprétation de ce texte étant directement soumise au MOST et au MOH, il est légitime de s’interroger sur sa réelle valeur juridique.

L’annonce d’He Jiankui a néanmoins été suivie, le 29 novembre, par une déclaration du vice–ministre chinois du MOST s’opposant clairement à ces travaux : « L’exploitation clinique de l’édition de gènes d’embryons humains à des fins de reproduction est explicitement interdite dans notre pays ». Cette condamnation a été suivie par celle de l’Académie Chinoise des Sciences Médicales qui a souligné que toute modification génétique embryonnaire destinée à la reproduction était contraire à l’éthique et aux lois sociales.

Le chercheur chinois He Jiankui, dont l’annonce en Novembre dernier a suscité une cascade de condamnations de la part de la communauté scientifique.

Le 21 janvier dernier, la presse a annoncé les résultats de l’enquête menée par les autorités chinoises et la révocation d’He Jiankui par l’université de Shenzhen, dans la province du Guangdong. Le rapport d’enquête, confirmant la véracité des allégations d’He Jiankui sur ses travaux, affirme que celui-ci aurait sérieusement violé les principes éthiques et l’intégrité scientifique défendus par les régulations chinoises. Il est également apparu qu’He avait transgressé la loi interdisant aux personnes atteintes de VIH de recourir à la procréation assistée. He Jiankui aurait « conduit ses recherches dans un but de notoriété et de gain personnel ». Le rapport conclut qu’il « a délibérément évité la supervision, rassemblé des fonds et organisé ses recherches pour réaliser ses expérimentions sur l’édition génétique d’embryons humains, ce qui était explicitement interdit. » Les couples auraient été recrutés sur la base d’un faux certificat d’examen éthique. L’université nie toute implication dans les expérimentations du chercheur.
A la suite de l’enquête menée par les autorités régionales, le MOST a lancé une campagne pour renforcer la supervision de la recherche et a demandé aux universités et aux instituts de recherche de renforcer leurs contrôles afin de garantir une certaine conformité éthique. Il leurs est désormais imposé de rapporter les décisions de leurs comités éthiques directement au MOST.
He Jiankui, en déclarant avoir consulté les « meilleurs spécialistes de l’éthique » dont des chercheurs des université de Stanford et d’Harvard, avait révélé que son raisonnement se basait sur des témoignages qui soulignaient « qu’une majeure partie de l’opinion publique [soutenait] l’idée de l’édition du génome humain pour le traitement ou la prévention contre le VIH. » He avait réalisé son post-doctorat, sous la supervision de Stephen Quake à Stanford avant de faire son retour au pays dans le cadre du programme des Mille Talents.

L’université de Stanford a, par la suite, lancé une enquête sur les interactions que certains des membres de sa faculté auraient entretenu avec He Jiankui. Plusieurs professeurs ont déclaré savoir ou avoir eu de sérieux soupçons sur les intentions d’He Jiankui. Trois chercheurs américains, Stephen Quake, William Hurlbut, bio-éthicien et le Dr. Matthew Porteus, un expert en génétique présent au sommet de Hong-Kong, auraient été en contact avec He au cours de cette dernière année. Hurlbut et Porteus ont déclaré qu’ils avaient désapprouvé et découragé de telles expérimentations. Quake a déclaré qu’il avait seulement échangé avec He sur des thématiques générales et l’avait encouragé a partagé ses réflexions avec ses pairs scientifiques.

L’université de Rice à Houston (USA) a également annoncé qu’elle mènerait une enquête sur les échanges entre He Jiankui et un de ses anciens professeurs, Michael Deem, qui aurait participé de manière bien plus active aux travaux de He Jiankui. Doug Miller, directeur de l’Université de Rice a déclaré que Deem n’avait pas connaissance du travail d’He Jiankui, mais plusieurs sources rapportent que celui-ci était présent lorsque les familles ont accepté de participer à l’expérimentation. Ce dernier a d’ailleurs confirmé sa présence tout en affirmant à Associated Press (AP) qu’il considérait que les parents avaient donné leur consentement en comprenant les risques de l’étude. AP a également relaté que Deem avait confirmé que l’équipe de recherche d’He avait conduit des étapes de validation préalables : « Nous avons plusieurs générations d’animaux génétiquement modifiés et qui ont produit une progéniture viable ».
Beaucoup de chercheurs soulignent le fait qu’He Jiankui aurait difficilement pu mener de telles recherches sans bénéficier d’aide. Ses premières présentations indiquaient d’ailleurs qu’il avait reçu des fonds gouvernementaux chinois, information démentie par le gouvernement chinois. POO Mun Min, directeur de l’Institut des Neurosciences, a indiqué qu’en supposant que He ait utilisé des fonds gouvernementaux, les autorités pouvaient ignorer la manière dont l’argent serait utilisé. La sollicitation d’une subvention dans le cadre de recherches scientifiques en Chine requiert pourtant de détailler la manière dont la somme allouée sera dépensée.

Suite à cette affaire, la Chine a renforcé ses régulations en matière de bioéthique. Parmi les nouvelles mesures proposées, l’une d’elles stipule que les recherches impliquant les techniques d’édition génétique, de transfert de gènes ou de régulation génétique, sont désormais catégorisées comme des technologies à hauts risques. Elles seront placées sous l’autorité de la Commission Nationale de la Santé (CNS), une entité, elle–même, supervisée par le Conseil des affaires d’Etat chinois, organisme principal responsable des affaires civiles et administratives chinoises. La CNS a publié le projet de règlement sur son site web et recueille les observations du public jusqu’au 27 mars. Le document, publié en chinois, détaille les exigences relatives à l’utilisation des technologies incriminées telles que la nécessité de recueillir un consentement éclairé de la part des candidats à l’essai. Il est indiqué que tout conflit d’intérêts ou manque de clarté sur le financement sont des motifs de refus. Le règlement spécifie également une série de sanctions en fonction de la gravité de l’infraction : avertissements, amendes, interdiction définitive de participer à la recherche clinique, poursuites pénales. Ces sanctions s’étendraient aux institutions médicales impliquées.

Fin février, il a été annoncé que l’expérience, déjà source potentielle de modification hors-cibles, pourrait avoir affecté le cerveau des deux bébés. De récentes études démontrent en effet que la délétion du gène CCR5 conduit à l’amélioration des fonctions mémorielles et cognitives ainsi que de la capacité de la récupération du cerveau en cas d’AVC. « L’interprétation la plus simple est que ces mutation auront un impact probable sur les fonctions cognitives des jumelles », a prévenu Alcino J. Silva, neurobiologiste de l’université de Californie à Los Angeles. Il a également déclaré que l’effet exact de la modification chez les jumelles était encore inconnu avant d’ajouter : « Est-il concevable qu’à un certain point nous soyons capable d’augmenter le QI de la population ? Aucun scientifique ne pourrait dire le contraire. Les travaux sur les souris nous laisse envisager la possibilité d’un « oui », mais les souris sont différentes des humains. Nous ignorons encore les conséquences qui en découlent. Nous ne sommes pas encore prêts. » Suite à cette déclaration, d’autres scientifiques ont confirmé que CCR5 jouait également un rôle dans le processus immunitaire contre certaines maladies.

Du fait de sa précision et de son efficacité, CRISPR-Cas9 est un puissant outil d’édition génétique. Si cette technologie est potentiellement capable d’éliminer nos maladies génétiques, elle agite sous notre nez les risques d’eugénisme, dénoncé par de nombreux films de science-fiction. Si les condamnations scientifique et pénale de cette affaire nous rassurent, nous ne pouvons qu’affirmer que l’ambition et la curiosité sont deux qualités essentielles pour mener à bien des recherches scientifiques. En toute objectivité, la science est capable de nous emmener très loin ; à nous de prendre garde à ne pas nous perdre en chemin.

Sources :
https://www.scmp.com/news/hong-kong/health-environment/article/2175449/what-do-we-know-about-chinese-scientist-he
https://www.universityworldnews.com/post.php?story=20190122142350148
https://www.scmp.com/news/china/article/2185355/stanford-probes-faculty-ties-china-gene-edited-baby-work-and-scientist-he
https://www.scmp.com/comment/insight-opinion/article/2185493/gene-editing-should-be-met-ethical-response-and-penalties
https://www.nature.com/articles/d41586-019-00246-2
http://www.xinhuanet.com/english/2019-01/21/c_137762633.htm
https://edition.cnn.com/2018/11/27/health/gene-edited-babies-rice-investigates-professor/index.html
https://www.technologyreview.com/s/612997/the-crispr-twins-had-their-brains-altered/
https://www.nature.com/articles/d41586-019-00673-1
https://www.scmp.com/news/china/science/article/2187890/china-drafts-gene-editing-rules-after-frankenstein-he-jiankuis
https://www.scmp.com/news/china/science/article/2187497/gene-edited-chinese-babies-may-have-enhanced-brains-scientists
https://xconomy.com/national/2018/12/04/jk-told-me-he-was-planning-this-a-crispr-baby-qa-with-matt-porteus/
https://www.theguardian.com/science/2018/nov/29/work-on-gene-edited-babies-blatant-violation-of-the-law-says-china
https://www.youtube.com/watch?v=Db6SQgsp6Zo : CRISPR’d Babies – A Discussion with Matt Porteus
https://www.stanforddaily.com/2018/12/05/former-stanford-postdoc-criticized-for-creating-the-worlds-first-gene-edited-babies/

Rédaction : Sarah Maesen, adjoint à l’attaché pour la science et la technologie au consulat de Shanghai, sarah.maesen[at]diplomatie.gouv.fr

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