Des barbelés sur la prairie Internet : contre les nouvelles enclosures, les communs numériques comme leviers de souveraineté (31 juillet 2020)

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Les « communs numériques » – qui, à l’image de leurs homologues physiques (forêts, nappes phréatiques, ressources halieutiques…), sont des ensembles de ressources gérés collectivement – désignent des biens numériques nés dans la lignée des communs de la connaissance et du mouvement pour les logiciels libres, qui ont émergé à partir de la fin des années 1980 (GNU/Linux) et se sont notamment développés avec l’avènement d’Internet au début des années 2000 (Wikipédia, Mozilla, OpenStreetMap…).

Alors qu’Internet a pu être pensé à ses origines comme un « commun mondial », la création de réseaux « souverains » par certains régimes autoritaires a entamé sa fragmentation, tandis que la marchandisation de l’activité numérique et la montée en puissance des acteurs économiques monopolistiques ont conduit à de nouvelles formes d’ « enclosures » comparables à celles qui transformèrent le système agraire de l’Angleterre entre les XVIe et XVIIIe siècles [1]. En exploitant les données d’utilisateurs captifs, ces acteurs monopolistiques ont ainsi réintroduit des aspects « exclusifs » et « rivaux » dans l’accès aux objets numériques qu’ils produisent, et créé des barrières à l’innovation préjudiciables à la création de nouvelle valeur.

Or, parce qu’ils préservent une maîtrise collective des données comme de leur valorisation, les communs numériques contestent les stratégies hégémoniques des grandes plateformes. Ils constituent dès lors un levier non-négligeable pour mettre en place une gouvernance multilatérale – au sens de la contrainte mutuelle et mutuellement acceptée – de nos données et des outils qui les exploitent, et pour recouvrer une part de souveraineté numérique. Il convient non seulement de protéger et renforcer la soutenabilité des communs numériques existants, mais également d’inciter et accompagner la création de nouveaux communs.

Le développement des communs numériques est encore relativement absent des politiques de souveraineté à l’échelle européenne. Il est donc nécessaire de mener un travail d’identification des ressources susceptibles d’être gérées et exploitées en commun, tout en sensibilisant nos partenaires, notamment européens, à la dimension stratégique des communs numériques, afin de les mobiliser en conséquence.

L’article complet téléchargeable ci-dessous a donc pour objet de réfléchir au potentiel stratégique des communs pour l’Europe, au sein d’un monde numérique dominé aujourd’hui par des acteurs monopolistiques privés, et mû par la rivalité structurante entre la Chine et les États-Unis.

Produits et utilisés par des communautés actives de contributeurs qui en garantissent la pérennité et l’accessibilité, les communs numériques constituent ainsi une voie intermédiaire de défense de nos libertés et de notre souveraineté, bien connue en particulier dans le monde du logiciel libre. Elle doit s’inscrire encore davantage à l’agenda public.

Vous trouverez également en lien une bibliographie des publications consultées.

Benjamin Pajot

[1Le mouvement des enclosures désigne cette longue période de restructuration du système agricole anglais qui vit notamment les landes et pâturages communs, gérés collectivement par les communautés paysannes, être réquisitionnés, clos et répartis entre grands propriétaires à des fins d’élevage, ce qui ouvrit par la suite la voie au développement des premières manufactures textiles.