Interview de Nicolas Roche - Le Monde Hors-Série (Janvier 2018)

« LES OCCIDENTAUX DOIVENT MAÎTRISER À NOUVEAU LA GRAMMAIRE NUCLÉAIRE »

La crise des missiles dans la péninsule coréenne oblige les stratèges américains et européens à penser à nouveaux frais les notions d’emploi de l’arme atomique et de dissuasion.


Nicolas Roche, Diplomate et enseignant

Ancien directeur de la stratégie au Commissariat à l’énergie atomique, Nicolas Roche s’exprime ici en tant que chargé de cours à l’Ecole normale supérieure Ulm) où il a créé le Centre interdisciplinaire d’études sur le nucléaire et la stratégie. Il est l’auteur de Pourquoi la dissuasion (PUF, 2017).

Dans son ouvrage Pourquoi la dissuasion (PUF, 2017), Nicolas Roche analyse comment après la dissolution de l’URSS, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont considéré que l’arme nucléaire était moins centrale pour leur sécurité, alors que celle-ci est restée au cœur des réflexions en Russie, en Chine, en Inde, au Pakistan, en Iran ou en Corée du Nord. Les débats stratégiques nucléaires, délaissés depuis le tournant des années 2000, ne sont revenus sur le devant de la scène qu’après l’annexion de la Crimée en 2014.

Avec la crise des missiles dans la péninsule coréenne, la possibilité d’une utilisation de l’arme nucléaire ressurgit pour la première fois depuis longtemps dans le débat public.Cela veut-il dire qu’elle n’est plus considérée comme le moyen de maintenir la paix en dissuadant l’adversaire de faire la guerre ?

Rappelons que la bombe n’a pas toujours été considérée comme une arme de dissuasion. Son seul emploi - à Hiroshima et Nagasaki, en août 1945 - n’est alors que la prolongation des campagnes aériennes de bombardement en Allemagne et au Japon avec pour objectif de terroriser les populations, détruire le potentiel militaire de l’ennemi et l’amener à considérer que toute résistance est inutile. Mais très tôt, militaires et scientifiques prennent conscience que l’arme nucléaire est d’une nature différente et marque une véritable rupture. Dès octobre 1945, l’amiral français Raoul Castex (1878-1968) signe un article, « Aperçu sur la bombe atomique », dans la revue Défense nationale, où, de façon prémonitoire, il souligne le « pouvoir égalisateur de l’atome » comme « facteur de retenue » dans le recours à la guerre : ce sont les fondements de l’idée de dissuasion nucléaire. Début 1951, le président américain Harry Truman refuse la demande du général MacArthur d’employer la bombe contre les troupes chinoises qui ont envahi la Corée. Son successeur, le président Eisenhower réunit à l’été 1953 des experts (c’est le projet « Solarium ») pour réfléchir à une nouvelle stratégie qui soit adaptée au nouveau contexte de la guerre froide : les Russes ont en effet fait exploser leur bombe A en 1949 et leur bombe H en 1952. C’est ainsi qu’est forgée la doctrine américaine de dissuasion dite des « représailles massives », exposée par le secrétaire d’Etat John Foster Bulles dans un discours de 1954 : il s’agit de dissuader l’URSS de toute attaque contre un pays membre de l’OTAN, en le menaçant d’une riposte nucléaire massive n’importe où sur son territoire.


Quels sont les fondements de la dissuasion ?

La dissuasion repose sur une triple crédibilité, qui doit être reconnue par l’adversaire. Crédibilité politique : démontrer la détermination à employer la bombe dans certaines circonstances ; crédibilité technologique : s’appuyer sur des capacités efficaces et démontrées (c’est en partie à cela qu’ont longtemps servi les essais nucléaires) ; crédibilité militaire : posséder les compétences et les capacités de commandement pour mettre en œuvre l’arme.
Le paradoxe de la dissuasion réside dans cette tension entre crédibilité de la menace et emploi effectif : plus la menace est crédible aux yeux de l’adversaire, plus la dissuasion est efficace ; et donc moins probable est l’emploi effectif de l’arme. Pourtant, l’équilibre entre possibilité et menace d’emploi a évolué au fil du temps.
En 1962, le secrétaire à la défense Robert McNamara définit la doctrine américaine de la « riposte graduée » : l’arme nucléaire peut être utilisée de manière limitée, pour arrêter une offensive conventionnelle soviétique en Europe, avant une éventuelle guerre nucléaire totale, mais il s’agit toujours de rendre plus efficace la dissuasion face aux évolutions techniques : l’URSS s’est dotée de missiles balistiques pouvant atteindre le territoire américain à partir de la fin des années 1950, rendant plus complexe la défense de l’Europe.
Puis en 1974, le secrétaire à la défense James Schlesinger définit une doctrine qui envisage un emploi plus flexible encore de l’arme dans un conflit, pour frapper les forces militaires de l’ennemi. Il s’agit certes de dissuader l’URSS d’utiliser sa considérable supériorité conventionnelle de l’époque en Europe. Mais la doctrine américaine recherche aussi les moyens de « gagner la guerre », ou d’en limiter les conséquences si la dissuasion échoue. Chacun des deux camps soupçonne l’autre de cacher une stratégie offensive d’emploi derrière une volonté apparente de renforcer la crédibilité de la dissuasion… Quand les technologies le permettent, la tentation d’un emploi limité de l’arme peut grandir.

Pourquoi la France, qui a mis au point « sa » bombe en 1960, se distancie de ces évolutions doctrinales américaines ?

Le général Pierre Marie Gallois (1911- 2010) critique au début des années 1960 la doctrine américaine de riposte graduée, qui porte le risque d’un découplage entre un territoire américain sanctuarisé et un théâtre européen ou un conflit « limite », y compris nucléaire, devient possible. Or la doctrine française considère que la dissuasion nucléaire ne peut avoir qu’un unique objectif, empêcher la guerre. Les deux États sont en réalité confrontés a deux situations différentes. Les Français parlent de « dissuasion centrale » : ils veulent, après les traumatismes de la débâcle de juin 1940 et de la crise de Suez en 1956, protéger leurs intérêts vitaux. Les Américains, eux, ont un problème de « dissuasion élargie » : ils changent de doctrine dans les années 1960, non pas parce qu’ils ont peur que leur dissuasion ne marche pas pour protéger leur territoire, mais parce qu’ils craignent que leur garantie de dissuasion élargie à l’Europe ne soit plus crédible ; menacer Moscou de frappes massives, c’est-à-dire risquer de sacrifier Los Angeles pour la survie de Berlin, est-ce crédible ? Cette rupture doctrinale entre la France et les Etats-Unis n’est pas étrangère à la décision de De Gaulle de quitter le Commandement militaire de l’OTAN en 1966. Convaincu qu’aucun pays ne peut prendre l’engagement de risquer sa vie pour secourir une autre nation, de Gaulle considère que la dissuasion ne se partage pas. Nos alliés européens ont fait un choix différent en continuant à faire dépendre leur sécurité nationale de la dissuasion nucléaire élargie américaine.

Comment fonctionne ce couple emploi-dissuasion pour les acteurs plus récents comme le Pakistan, la Corée du Nord ?

Le Pakistan a fait récemment le choix d’assumer l’emploi d’armes nucléaires tactiques sur son propre territoire contre une attaque terrestre indienne, par exemple. Il met en avant le besoin de rétablir l’équilibre face à la supériorité conventionnelle de l’Inde, au nom de la dissuasion - prétendant ainsi agir comme l’OTAN face à l’URSS ! Mais ne rend-il pas en fait beaucoup plus probable l’emploi effectif de l’arme nucléaire dans un conflit ?
Le cas de la Corée du Nord est plus ambigu. Ce que l’on sait de l’arsenal et de la doctrine de Pyongyang peut servir plusieurs missions : la sanctuarisation du territoire et la survie du régime ; le découplage, c’est-à-dire la possibilité de menacer les Américains et les Japonais pour confiner un affrontement à la péninsule ; le changement du statu quo territorial à l’abri de l’arme nucléaire, ou « sanctuarisation agressive » ; un emploi tactique dans un conflit. Ou un peu des quatre…

Et la Russie ?

En 1990 et 1991, Moscou et Washington ont pris des engagements unilatéraux parallèles pour mettre hors service l’essentiel de leurs arsenaux nucléaires tactiques, la perspective d’un affrontement conventionnel en Europe n’étant plus jugée crédible. L’OTAN a ensuite accusé la Russie d’avoir conservé sans transparence un arsenal tactique important. Et au tournant des années 2000, la Russie a expliqué publiquement que l’emploi de certaines de ses armes dans un conflit local peut être envisagé tactiquement pour compenser son infériorité conventionnelle face à l’OTAN.
A partir du début des années 2010, et surtout depuis l’annexion de la Crimée en 2014, la stratégie nucléaire russe repose plus sur l’ambiguïté. La Russie veut projeter l’idée que si un conflit était déclenché dans son environnement proche, son adversaire ne saurait pas s’il s’expose à la menace d’emploi d’armes conventionnelles, nucléaires tactiques ou nucléaires stratégiques.

Dans quelle mesure ce contexte conduit-il les stratèges militaires occidentaux à reformuler le couple emploi-dissuasion ?

Après la dissolution de l’URSS, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont considéré que l’arme nucléaire était moins centrale pour leur sécurité. Ils ont beaucoup réduit leurs arsenaux. Les débats stratégiques nucléaires, délaissés depuis le tournant des années 2000, ne sont revenus sur le devant de la scène qu’après l’annexion de la Crimée. Lors du sommet de Varsovie, en juillet 2016, une déclaration de l’Alliance explique ainsi le rôle dissuasif de ses armes nucléaires. Mais pendant ce temps, l’arme est restée au cœur des réflexions en Russie, en Chine, en Inde, au Pakistan, en Iran, en Corée du Nord, etc. Ces pays ont continué à penser tous les grands concepts nucléaires.
Les stratèges occidentaux doivent donc réapprendre à analyser les concepts, les doctrines et les capacités des autres pays, à maîtriser à nouveau cette grammaire nucléaire, dans un environnement fondamentalement différent de celui de la guerre froide, mais où sont toujours utilisées des notions comme la crédibilité, la flexibilité, l’escalade, le découplage, la guerre nucléaire limitée… Autrement dit, ils doivent réapprendre à faire de la stratégie nucléaire.

PROPOS RECUEILLIS PAR
ANTOINE FLANDRIN ET ANTOINE REVERCHON

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